
● Armée● Surveillance
Dans la vallée de la Roya, des soldats arrêtent des voitures, interrogent des passants, bloquent les routes. Ils n’en ont pas le droit. Ils le font quand-même. Face à eux : un paysan et sa caméra. Depuis dix ans, les vidéos de Cédric Herrou sont devenues la seule arme capable de tenir l’armée en respect.
7 avril 2026. Une fourgonnette roule sur une petite route de la vallée de la Roya, qui sépare l’Italie et la France. À bord, un conducteur blanc, deux passagers noirs. Soudain, une patrouille militaire en tenue de combat surgit, barre la route et lève la main. Le conducteur se gare, sort son téléphone et filme.
Un soldat, béret bleu ciel, treillis et arme en bandoulière, se penche vers la fenêtre : « Bonjour. Qu’est-ce que vous faites ? ». Le conducteur répond du tac au tac : « Et vous, qu’est-ce que vous faites ? » Le soldat, agacé : « On fait la mission Sentinelle. On contrôle la frontière franco-italienne ». Mais le conducteur sait que les soldats de l’opération Sentinelle — déployée dans tout le pays après les attentats de 20 5 pour « faire face à la menace terroriste » — n’ont pas le droit de contrôler quiconque. Le soldat le sait aussi. Ça le met mal à l’aise. Il tente quand même sa chance auprès d’un des passagers : « Bonjour monsieur, vous venez d’où, comme ça ? ». Réponse du conducteur : « Il n’a pas besoin de vous répondre. Vous voulez quoi, en fait ? » Le militaire prend un air halluciné et crie à un collègue d’appeler en renfort « les FSI », les forces de sécurité intérieures, seules autorisées à vérifier les identités. Raté : le conducteur sait aussi que le soldat n’a pas le droit de l’obliger à attendre. Il redémarre, lance un « bonne journée ! » par la fenêtre, et s’éloigne. Le soldat rejoint ses collègues en serrant les dents.
Ce conducteur a filmé plus d’une dizaine d’incidents de ce type. Il s’appelle Cédric Herrou, et tout le monde le connaît dans la vallée de la Roya, à quelques kilomètres au nord de Nice. En 2015, est oléiculteur tombe nez à nez avec des familles érythréennes et soudanaises épuisées qui ont franchi la frontière dans la neige. Il leur ouvre sa ferme. Plus de 200 migrants y transitent. L’État le poursuit : 11 gardes à vue, cinq perquisitions, cinq procès. Herrou résiste. Il saisit le Conseil constitutionnel, fait inscrire dans la loi que la solidarité n’est pas un délit, et obtient en 2021 une relaxe définitive.
Depuis, il a fondé Emmaüs Roya, première communauté Emmaüs agricole d’Europe : 12 réfugiés — dont trois enfants — hébergés sans conditions, une ferme avec des poules et des cochons, un restaurant associatif, et quatre salariés, dont lui-même.
Dès 2015, officiellement pour prévenir le risque terroriste autour de la COP21, l’État débarque dans la vallée de la Roya avec des patrouilles de gendarmes et de policiers aux frontières. Leur méthode est simple : ils cueillent les migrants sur les sentiers, dans les gares, au bord des routes, et les poussent dans un train vers l’Italie, sans enregistrer leur demande d’asile, ce qui est illégal. De l’autre côté de la frontière, les migrants attendent quelques jours, puis ils retentent leur chance.
Après les attentats de 2015, l’État envoie des renforts : quelques dizaines de soldats de l’opération Sentinelle, fusil en bandoulière, treillis camouflage, béret. Leur mission officielle ? Repérer des clandestins et appeler la police. Rien de plus. La loi est claire : ils ne peuvent pas demander de papiers, ils ne peuvent pas contrôler quelqu’un, ils ne peuvent pas bloquer une route. Ils ont le droit de marcher, de regarder, de discuter avec les gens qui passent, et de téléphoner. Sur le papier, ce sont des sentinelles. Pas des policiers. Mais sur le terrain, personne ne sait vraiment ce qu’ils font là. Eux les premiers. Sont-ils là pour traquer des terroristes ? Pour stopper des familles érythréennes épuisées ?
Depuis dix ans, Cédric Herrou documente leurs abus. Chaque incident, chaque barrage illégal, chaque interrogatoire imposé. Car ces soldats, qui n’ont aucun pouvoir de police, s’autorisent régulièrement à stopper des gens, à les questionner sur leur identité, et parfois à bloquer purement et simplement leur route.
Face à l’accumulation de ces abus, Herrou a fini par porter l’affaire devant la justice. Fin avril 2026, il porte plainte pour « harcèlement » et « atteinte à la liberté individuelle ». Le procureur de Nice classe immédiatement l’affaire sans suite. Si vite, accuse Herrou, qu’il n’a visiblement pas pris le temps d’ouvrir le dossier : les pièces jointes documentant les incidents n’ont jamais été téléchargées. Sollicité par Blast, le tribunal de Nice n’a pas répondu à nos questions.
Un cadre juridique grisâtre
Interrogé sur ces contrôles illégaux, l’état-major des armées répond par écrit que les soldats de Sentinelle de la région, qui contribuent à « renforcer la surveillance de certaines zones frontalières, dans un contexte de vigilance élevée face à la menace terroriste, n’effectuent pas de contrôles d’identité ni d’actes de police ». Mais il introduit une nuance : « Il ne leur est pas interdit de questionner les gens qu’ils croisent et particulièrement les personnes qui adoptent un comportement suspect. » Vague.
La préfecture des Alpes Maritimes, qui gère le déploiement de l’opération Sentinelle et définit ses zones d’opération, tient le même discours : les soldats sont là pour surveiller la frontière « dans un contexte de vigilance élevée face à la menace terroriste », et « les règles d’engagement et les consignes données aux militaires sont très claires et systématiquement contrôlées. Il n’y a pas de contrôle d’identité ; les militaires n’appréhendent pas. »
Problème : sur le terrain, les vidéos de Cédric Herrou prouvent le contraire.
Le 21 novembre 2023, il filme une patrouille en action à la gare de Breil-sur-Roya. On voit clairement un homme noir, penché sur le capot d’une voiture, noter des informations sur un papier sous la supervision d’un légionnaire en treillis et béret vert. Herrou intervient : « Bonjour, vous faites des contrôles d’identité, alors que vous n’avez pas le droit. » Le légionnaire nie l’évidence : « On ne fait pas de contrôles d’identités, monsieur. » Herrou se tourne alors vers le jeune homme contrôlé : « Hey, jeune, viens, on part. » Il ouvre la porte de sa fourgonnette. Les légionnaires, des étrangers engagés dans l’armée française, tentent de s’interposer. Herrou les recadre : « Vous n’avez pas le droit d’interpeller des gens, c’est une interpellation illégale. » « Ce n’est pas une interpellation », se défend le militaire. Les exilés ne savent plus qui croire. Ont-ils le droit de reprendre leur route et de désobéir à des hommes armés ? Le temps qu’ils se décident, les gendarmes arrivent. L’un d’eux lâche : « Ils nous ont appelés pour qu’on finisse le contrôle. » Le lapsus n’échappe pas à Herrou. Pour lui, il confirme que les soldats effectuaient bel et bien un contrôle.
Ce flou ne vient pas seulement du terrain. Le 18 juin 2025, Bruno Retailleau, alors ministre de l’Intérieur, déclare sur CNews vouloir « mobiliser 4000 gendarmes, policiers, douaniers, force Sentinelle pour interpeller des clandestins ». Le ministre lui-même semble ignorer que les militaires n’ont juridiquement pas cette compétence.
Cédric Herrou pose alors une question simple et dérangeante : « Comment ces militaires font-ils pour reconnaître des clandestins sans pouvoir contrôler leurs documents d’identité ? » Blast a retrouvé Vincent, Bertrand, Louis et Jean (les prénoms ont été modifiés), quatre militaires de l’opération Sentinelle qui ont accepté de répondre à nos questions, à condition de conserver l’anonymat. Ils ont entre 25 et 35 ans, et des grades d’officier et de sous-officier. Vincent, officier, révèle comment lui et sa troupe identifient des clandestins : « On ne détecte que les individus suspects les plus pauvres. Des gens qu’on croise dans la nature sans équipement de randonnée. Si on voit des gens avec des baluchons, on sait que c’est de l’immigration clandestine. » Les patrouilles Sentinelle sont déployées uniquement dans la montagne et sur les sentiers. « Si on respecte les ordres, confirmeLouis, on n’est ni sur les routes ni dans les villages. » Pourquoi, alors, opèrent-ils sur les routes départementales, dans les zones habitées et dans les villages ?
Tant pis pour les règles
Vincent dit recevoir des consignes claires de l’armée de terre : « Nous avons le droit de parler aux gens, mais pas de leur demander des papiers ou de les toucher. » Bertrand confirme : « On ne peut commettre aucun acte invasif. Pour contrôler quelqu’un, il faut un officier de police judiciaire. Alors on se contente d’aborder la personne et de lui poser des questions. » Mais Jean entend des ordres différents : « Les chefs disent que nous ne devons pas les toucher, mais que nous devons demander les documents. » Quelle que soit la consigne, le résultat est le même. Pour des exilés qui ont souvent fui des pays où un homme en uniforme armé signifie violence ou mort obéir est un réflexe de survie. Comme le confirme Jean : « Je n’ai jamais connu de refus. »
Toucher ou ne pas toucher, contrôler ou ne pas contrôler, retenir ou ne pas retenir : le flou règne. Chaque patrouille travaille avec une grande autonomie. En cas de doute, les soldats improvisent. Bertrand ajoute une autre explication : « Le truc décourageant, pour mes gars, c’est qu’ils déposent quelqu’un aux forces de sécurité intérieure, et ils voient le même mec sur les routes quelques jours plus tard. Ce n’est pas valorisant. Ça montre qu’on ne cherche pas de solutions réelles pour ces gens. » Ce sentiment d’inutilité pousse aussi certains soldats à franchir la ligne.
En mars 2024, deux 4×4 militaires stoppent un véhicule d’Emmaüs Roya et bloquent la route des deux côtés. Un soldat annonce à Herrou, au volant : « On vient voir si ces gens-là ont des papiers. » Herrou rappelle au militaire qu’il n’a pas le droit. Le militaire s’agace : « On fait notre métier monsieur. » Un autre, hors champ, interroge : « Est-ce qu’ils ont des papiers, ces messieurs-là ? » Les soldats dévisagent les passagers. À bord, une fillette commence à pleurer. Cédric Herrou téléphone à la gendarmerie : « L’armée nous fait un contrôle d’identité et nous bloque sur la route, on a un enfant qui pleure dans la bagnole. » Au bout du fil, une voix gênée : « Ils vous ont bloqué pourquoi, monsieur ? » Cédric Herrou répond, convaincu : « Parce que nous avons des noirs dans la voiture. »
Même scénario en août 2025. Sur une départementale entourée de montagnes, une patrouille Sentinelle barre la route à un utilitaire occupé par plusieurs compagnons d’Emmaüs, noirs. Alerté, Cédric Herrou arrive à la rescousse. Le sous-officier qui commande le groupe admet devant lui qu’il n’a pas le droit de retenir qui que ce soit, mais n’ordonne pas à ses hommes de dégager. Collés aux pare-chocs avant et arrière, ils empêchent ostensiblement le véhicule d’avancer ou de reculer. Herrou interroge le soldat plaqué à l’arrière : « Pourquoi vous bloquez le véhicule ? » Réponse : « Je ne réponds pas aux questions. » À l’avant, même chose : « J’attends l’ordre de mon supérieur. » La tactique est rodée : gagner du temps jusqu’à l’arrivée des forces de police qui feront les contrôles à la place des soldats.
Blast a demandé à l’officier Vincent si cette manœuvre est légale. Il reconnaît que les soldats sont allés trop loin : « C’est plus que borderline. » Et il le prouve : « On a gourmandé les militaires qui ont fait cela. Ils n’ont pas à entraver la circulation sur le territoire. » Mais personne n’a jamais entendu parler de sanctions. Les incidents filmés par Cédric Herrou ne sont que la partie visible d’une longue série de contrôles répétés, plus ou moins avouables…
Herrou, une arme de dissuasion massive
Depuis dix ans, sur les routes de la vallée de la Roya, Cédric Herrou et les militaires jouent au chat et à la souris. « Ils savent qui je suis, dit Herrou. Dès que j’arrive, ils arrêtent. La plupart ont peur d’être filmés. » La présence des compagnons d’Emmaüs Roya, et surtout de leurs caméras, embarrasse l’armée, qui mesure le risque que fait courir ces vidéos en termes d’image. L’état-major refuse de le confirmer, mais tous les militaires interrogés par Blast disent avoir reçu des consignes explicites au sujet de Cédric Herrou.
Louis les résume : « Il ne faut pas avoir d’interactions avec lui. » Jean précise que « la consigne n’est pas spécifique à Herrou. Dès qu’il y a des militants, on doit faire attention à la captation d’images. » Bertrand, lui, se souvient d’une instruction plus politique : « La hiérarchie nous a demandé de ne pas intervenir dans la zone de Monsieur Herrou pour éviter les tensions. »
Cette consigne n’est pas toujours respectée. Quand Herrou surprend des soldats en train d’intervenir dans « sa zone », ils essayent de lui interdire de les filmer, en violation du droit d’enregistrer des agents de l’État en fonction sur la voie publique.
En juillet 2024, dans le village de Breil-sur-Roya, des militaires armés interceptent deux compagnons — noirs — d’Emmaüs Roya qui transportent des vivres à vélo et s’apprêtent à les déposer au local de la communauté, à quelques mètres de là. Une collègue de Herrou débarque alors en courant, caméra allumée : « Bonjour ! Vous faites un contrôle d’identité ? » Un militaire pris sur le fait ne se démonte pas : « On lui demandait où il allait, avec son vélo. » Et précise : « Il n’y a pas eu de contrôle d’identité – on reste réglos. » Il libère les cyclistes. Puis l’un de ses collègues remarque le téléphone. « Vous pouvez supprimer la vidéo s’il vous plaît. » Un autre soldat s’agace : « Vous étiez en train de filmer là ? Je peux regarder ce que vous étiez en train de filmer s’il vous plaît ? » La femme refuse. Elle repart avec les images.
Vieux désaccord entre Intérieur et Armées
Que font des soldats de Sentinelle sur les chemins de montagne de la vallée de la Roya, où les lapins et les moutons sont plus nombreux que les jihadistes armés ? L’opération a été renforcée après les attentats de 2015, et certains militaires, comme Vincent, défendent sa légitimité : « Parmi les clandestins qui passent la frontière, il y a des gens qui ont commis des attentats », soutient-il. Il pense aux tueurs du Bataclan et à l’auteur de l’attaque de la basilique Notre-Dame de Nice en 2020, qui avaient emprunté la route des migrants pour entrer en Europe. Aucun n’est passé par la Roya.
Mais la justification s’arrête là. Dès 2020, la Cour des comptes dresse un « bilan négatif de l’expérimentation sur l’appui de Sentinelle à la lutte contre l’immigration illégale et clandestine ». Les ministères des Armées et de l’Intérieur n’ont jamais réussi à s’accorder sur le sujet : Beauvau réclame des renforts et juge que tout est bon à prendre. Le ministère des Armées estime que ce n’est pas le boulot des militaires. Louis le confirme : « Les armées sont réticentes. Elles sont mal à l’aise avec ces missions. »
Pour trouver un semblant de sens, l’armée a décidé de jouer la carte de « la compétence en haute montagne ». Les reliefs de la vallée de la Roya offrent au moins un terrain d’entraînement qui, faute de servir réellement dans la lutte contre l’immigration clandestine, permet au moins d’entraîner des soldats. « Je viens des troupes de montagne, dit Vincent. C’est un terrain de jeu qui correspond à notre entraînement et nos compétences. On ne va pas leur tirer dessus, mais nous avons des techniques d’observation spécifiquement militaires. » Il ironise : « C’est du Sentinelle, mais ça évite de “faire le trottoir“ », c’est-à-dire de déambuler dans les rues des grandes villes.
Sur le terrain, plusieurs des militaires interrogés se disent « saoulés ». Bertrand affirme que douaniers et policiers aux frontières sont « usés par la mission », tandis que les gendarmes mobiles sont « un peu plus pushy ». Vincent résume l’ambiance : « Ils ne peuvent pas être partout. Et puis, pour beaucoup, ils s’en branlent. Ils n’ont pas envie d’être là. Dès que ça grimpe un peu, beaucoup refusent d’y aller. » Jean va plus loin : « À titre personnel, je me pose beaucoup de questions[1]. On s’engage pour tout un tas de raisons, mais pas pour faire des missions de police. » D’autant, que comme le reconnaît Bertrand, au lieu de terroristes, ils font face à « des histoires déchirantes de mecs qui se sont fait larguer par des passeurs et n’ont plus aucune tune ».
Louis résume son dilemme : « Je ne suis pas hyper à l’aise avec ça. Je n’ai jamais compris pourquoi il y avait cet effort-là ». Puis il balaie ses états d’âme : « Mais quand on est dans la mission, on essaie de la remplir au mieux.” Et il conclut, pragmatique : « Sentinelle, c’est quand-même une mission appréciée. Pas pour l’intérêt de la mission. Mais c’est bien payé et il y a beaucoup de quartiers libres. »
Vendetta
Confrontation après confrontation, certains militaires finissent par détester Cédric Herrou. Cela démarre dès les débuts de l’opération Sentinelle dans la vallée de la Roya, en 2016. Cette année-là, Herrou filme des soldats qui coursent illégalement un groupe de vingt adolescents. Ceux-ci paniquent et fuient dans tous les sens. « J’étais au marché, raconte Herrou. Des clients m’alertent. Des Sentinelle courent après des gamins, beaucoup viennent d’Érythrée et du Soudan. Ils se retrouvent à traverser des voies de la SNCF et des rivières. »
Le soir même, deux soldats frappent à la porte de Cédric Herrou. Ils viennent réclamer l’enregistrement vidéo, affirment qu’il est interdit de les filmer. Herrou refuse. Les soldats repartent les mains vides. Le lendemain matin, Herrou descend jusqu’à sa voiture et trouve ses pneus crevés. Par qui ? Il ne sait pas. Il dépose une plainte contre X à la gendarmerie. Sans suite.
« Pour nous, c’est quelqu’un de nuisible, qui essaie de nous mettre en défaut, de nous piéger », s’emporte Vincent, qui se décrit comme particulièrement sensible à la question de l’immigration illégale. « Cédric Herrou se complait dans cette lutte avec le pouvoir, qui le valorise dans son milieu », croit savoir Louis. Ces militaires sont persuadés que Herrou les déteste, et le soupçonnent « d’exploiter des exilés pour s’enrichir ».
Herrou répond à leurs accusations par les chiffres. « J’ai fait don à l’association de toute mon activité économique, de ma ferme et de mes terrains. Je ne suis plus agriculteur, je suis salarié d’Emmaüs Roya, au SMIC, pour 35 heures par semaine. J’en fait plutôt 60. » Les compagnons hébergés et nourris par l’association touchent une allocation mensuelle de 415 euros. En échange, ils participent à la vie de la ferme : les cultures, l’entretien, et, pour certains, accompagner les enfants à l’école le matin. Les trois autres salariés de l’association sont, comme lui, au SMIC. « Les exploités, ce ne sont pas les personnes qui sont chez moi, corrige-t-il. Ce sont eux : les militaires. Le ministère de l’Intérieur leur fait faire pour pas cher le travail de la police. »
Incidents documentés par Cédric Herrou et joints à sa plainte
21 novembre 2023. Gare de Breil sur Roya
Des légionnaires s’approchent de deux hommes noirs et leur demandent de noter des informations sur des papiers, tout en niant faire un contrôle d’identité. Quand Cédric Herrou invite les deux hommes à partir, les militaires tentent brièvement de s’interposer, puis laissent passer.
Une patrouille Sentinelle stoppe le véhicule de Cédric Herrou et annonce vouloir vérifier si ses passagers « ont des papiers ». Herrou réclame le droit de reprendre sa route : refus. Un militaire affirme — à tort — qu’il est interdit de filmer la scène.
4 juillet 2024 — Contrôle à l’entrée de la communauté Emmaüs Roya
Des militaires Sentinelle interceptent deux compagnons à vélo à l’entrée même de la communauté qu’ils s’apprêtent à rejoindre. Une bénévole d’Emmaüs Roya intervient et met fin au contrôle. Un soldat exige alors de voir le téléphone et de faire effacer les images.
7 août 2025 — Interpellation en bas du Camp Saorgin
Des militaires bloquent un véhicule d’Emmaüs Roya sur la départementale et retiennent ses quatre passagers pendant une demi-heure. À l’arrivée de Cédric Herrou, le chef de groupe affirme ne retenir personne, pendant que ses soldats, collés devant et derrière le véhicule, refusent ostensiblement de bouger.
2 octobre 2025 — Chemin privé
Cinq militaires s’engagent sur le chemin privé menant au domicile de Cédric Herrou.
12 février 2026 — Filature
Un véhicule militaire prend en filature un tracteur d’Emmaüs Roya.
7 mars 2026 — Contrôle près du restaurant paysan
À une trentaine de mètres de l’entrée du restaurant d’Emmaüs Roya, un militaire contrôle l’identité du mari d’une bénévole. Il est noir.
7 avril 2026 — Contrôle sur la départementale
Des soldats arrêtent le véhicule conduit par Cédric Herrou et interrogent ses passagers. Herrou leur signale qu’ils n’ont pas le droit de contrôler les identités. Le soldat dément et reprend son interrogatoire. Herrou redémarre.
Crédits photo/illustration en haut de page :
Margaux Simon


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