Démocratie –Violences policières
Comment réagirait la police en cas d’accession au pouvoir de Bardella et Le Pen en 2027 ? Des formes de résistances sont-elles envisageables ? Que produiront des politiques encore plus xénophobes et sécuritaires ? Réponse avec l’historien Emmanuel Blanchard.
par Ivan du Roy
1er juillet 2026 à 16h00 Temps de lecture : 13 min.

Mis à part le régime de Vichy (1940-1944), la France n’a jamais été gouvernée par l’extrême droite depuis la Libération. Celle-ci est désormais en mesure d’accéder au pouvoir en 2027, le Rassemblement national (RN, ex-FN) étant donné en tête au premier tour, avec plus de 30 % des intentions de vote, que son candidat s’appelle Marine Le Pen ou Jordan Bardella. Que se passerait-il du côté des forces de l’ordre si des politiques anti-migrants, voire de « remigration », s’intensifiaient, si la répression de toute contestation sociale se durcissait et si les violences policières illégales étaient encore davantage tolérées ? Quelques éléments de réponses avec l’historien Emmanuel Blanchard.
Que nous enseigne l’histoire de la police pendant le régime de Vichy ? L’institution policière a-t-elle adhéré sans sourciller au projet pétainiste, en particulier sa politique antisémite et de collaboration avec l’occupant ?
Emmanuel Blanchard : Il est difficile de prendre le cas de l’État français de Vichy comme point de comparaison. L’extrême droite arrive alors au pouvoir dans une situation de défaite militaire, d’occupation militaire par le régime nazi allemand, et d’effondrement du régime parlementaire et de la République.

Cela n’empêche cependant pas de réfléchir à ce qu’un tel changement de régime a produit sur la police. Il s’agit aussi de penser les continuités qui existent entre la fin de la Troisième République et le début de l’État français de Vichy. Par exemple, avant même l’instauration du régime de Vichy, les décrets-lois Daladier [du nom d’Édouard Daladier, président du Conseil jusqu’en mars 1940, ndlr] vont définir ce qu’est un « étranger indésirable », introduire des procédures et dispositifs d’internement administratif, et réprimer l’opposition politique avec, notamment, la dissolution du Parti communiste français et de « toutes les associations, organisations et groupements qui en dépendent » (septembre 1939).
Ce durcissement juridique s’accompagne d’un durcissement des pratiques policières. L’instauration du régime de Vichy ne donne donc pas l’impression, pour les policiers, qu’un changement radical de leurs pratiques est attendu : ils avaient ordre d’arrêter les « étrangers indésirables », avant comme après l’instauration du statut des juifs par Pétain [statut qui exclut progressivement les juifs de la citoyenneté et de la communauté nationale, ndlr] qui n’a pas soulevé beaucoup d’émoi dans la profession peu touchée, sauf dans les départements d’Algérie, par la radiation d’environ 3000 fonctionnaires « israélites ».
« Dans la culture policière, le devoir d’obéissance aux lois et au régime est un carcan qui réduit l’horizon des possibles »
La continuité des pratiques, notamment à l’encontre des étrangers ou supposés tels, est un point important de comparaison dans le cas où l’extrême droite arriverait au pouvoir en 2027 : depuis plusieurs années, on observe à la fois un affaiblissement de l’État de droit, un durcissement des lois sur les étrangers, des textes de plus en plus plus sécuritaires et répressifs, sans oublier le durcissement du maintien de l’ordre. Nous avons donc là un terrain favorable à l’extrême droite pour installer un état d’exception comme régime juridique routinier, avec une délégitimation progressive de l’État de droit.
Pour en revenir à la période de Vichy et de la collaboration, des points de ruptures ont-ils été identifiés ? Telle politique ou telle rafle antisémites qui auraient fait basculer progressivement une partie des policiers dans la résistance ?
Il y a eu des groupes de résistants dans la police, et des policiers qui, individuellement, ont résisté de mille et une façons. Cela est cependant resté le fait d’une petite minorité, l’institution policière, en tant que telle, n’a pas résisté.
Dans la culture policière, le devoir d’obéissance aux lois et au régime est un carcan qui réduit l’horizon des possibles. L’instauration du statut des juifs n’a, par exemple, pas constitué une rupture forte pour l’immense majorité des policiers. En revanche, un certain nombre a refusé sa mise en application, notamment quand cela concernait des enfants ou menait à des arrestations à domicile. Ces oppositions se sont construites le plus souvent dans la clandestinité, de manière individuelle et marginale. Des policiers résistants l’ont payé au prix de la déportation, voire de la mort. Du côté de l’institution, il y a au contraire une allégeance globale au régime de Vichy, et aux autorités allemandes en zone d’occupation.
Si la question posée aujourd’hui est « Que va-t-il se passer en cas d’arrivée au pouvoir de Marine Le Pen, de Jordan Bardella, ou d’Éric Ciotti ? », la réponse serait qu’on ne peut pas attendre un choc moral au sein de la police : d’une certaine façon, le terrain a été largement préparé par des ministres de l’Intérieur tels Gérald Darmanin ou Bruno Retailleau, au travers, notamment, des critiques de l’institution judiciaire ou de l’État de droit, ainsi que par l’hégémonie de perspectives exclusivement sécuritaires. La nomination potentielle de ministres, ou l’élection d’un ou d’un président de la République d’extrême droite risque d’être pensée, du point de vue policier, comme une continuité davantage que comme une rupture.
« En cas d’arrivée au pouvoir de l’extrême droite, on ne peut pas attendre un choc moral au sein de la police »
Comme cette arrivée au pouvoir de l’extrême droite adviendrait, vraisemblablement, dans un cadre électoral, il apparaîtrait d’autant plus logique aux cadres policiers de reconnaître la légitimité du pouvoir et des institutions. De plus, selon toutes probabilités, les politiques d’extrême droite iront dans le sens des revendications policières et remettront en cause ce qu’une partie des policiers considère comme des contraintes illégitimes et « droits-de-l’hommistes » [terme péjoratif visant à disqualifier le respect des droits fondamentaux, ndlr], comme les jurisprudences de la Cour européenne des droits de l’homme, de plus en plus décriées par les plus hautes autorités étatiques, et ce, dans de nombreux pays européens.
Ces revendications policières ont d’ailleurs déjà conduit à un certain nombre de réformes, notamment la loi du 28 février 2017 qui élargit les conditions dans lesquelles les forces de l’ordre peuvent ouvrir le feu [l’article L-435-1, mis en place par Bernard Cazeneuve (PS), alors ministre de l’Intérieur, ndlr]. En cas de gouvernement dirigé par l’extrême droite, on peut ainsi s’attendre à un nouvel élargissement de ce qui est appelé la « présomption de légitime défense policière », une revendication portée par une partie des syndicats policiers, dont certains ont des affinités avec le Rassemblement national (RN). Il ne faut donc pas attendre de l’institution policière qu’elle soit un frein au programme porté par ce parti.
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Le sentiment d’impunité en cas de violences policières illégales sera donc encore plus répandu…
À chaque fois que le pouvoir politique dit aux policiers « on vous couvre », par exemple, pendant les années Pasqua [Charles Pasqua, deux fois ministres de l’Intérieur entre 1986 et 1995, ndlr], on observe une augmentation des pratiques policières illégales et des violences potentiellement homicides. Face à celles-ci, les textes juridiques peuvent être accommodants dans leurs interprétations et les poursuites devant les tribunaux aboutissent rarement. En revanche, les pratiques policières illégales peuvent être délégitimées quand elles sont dénoncées par le pouvoir politique lui-même. Mais dans ce domaine aussi, le terrain a été préparé depuis des années avec des ministres, voire un président, refusant que l’expression « violences policières » puisse même être employée.
Comment l’histoire de la décolonisation marque-t-elle encore les forces de l’ordre aujourd’hui ?
L’histoire de France est relativement singulière de ce point de vue en Europe : elle a connu une guerre de décolonisation sur son territoire, la guerre d’indépendance algérienne.
Rappelons qu’à la Libération, la police est l’institution qui a connu le taux d’épuration le plus important, même si cette épuration n’a pas été menée à son terme. La police se reconstruit alors sur des bases républicaines. Le syndicalisme y devient incontournable : le SGP, Syndicat général de la police, minoritaire avant-guerre, devient majoritaire dans toute la région parisienne. Et le SGP est plutôt proche de la gauche, des socialistes en particulier.
On a donc une police en reconstruction qui se pense comme un service public, même si, à l’intérieur de celle-ci, des hommes, voire des unités, qui ont collaboré et ont échappé à l’épuration, vont retrouver une place importante dans le contexte de la guerre froide, à l’image du préfet de police de Paris Maurice Papon.
Dans ces tensions à l’intérieur de la police, la guerre d’Algérie va jouer un rôle important. Face à ce qui est qualifié d’actions terroristes, l’armement des policiers va être augmenté, des lois sécuritaires vont être durcies, afin, notamment, d’organiser l’internement administratif des personnes suspectées d’être en lien avec les mouvements indépendantistes algériens.
« Résultat de ce legs colonial et du contentieux de la guerre d’Algérie, le contrôle d’identité fait ainsi aujourd’hui partie du répertoire quotidien des policiers français »
Quand la paix revient, les policiers, y compris les plus républicains, ont ainsi pris des habitudes dont ils ne vont pas se départir : on peut notamment citer le contrôle au faciès des personnes liées à l’immigration coloniale, en particulier les Algériens ou supposés tels, qui sont alors la communauté immigrée la plus nombreuse sur le sol français. Ces contrôles vont se multiplier avec la crise économique liée au choc pétrolier, avec la volonté politique d’expulser les jeunes étrangers sans emploi, en particulier ceux de nationalité algérienne, marocaine ou tunisienne, considérés comme oisifs, donc indésirables.
Mais comment faire pour savoir si un jeune est Algérien ou Français ? La question n’est pas simple : un jeune âgé d’environ 18 ans à la fin des années 1970 a pu naître avant l’indépendance algérienne (juillet 1962), ou juste après, de parents algériens immigrés en France. Dans le premier cas, il est généralement devenu algérien en même temps que ses parents (l’immense majorité des immigrés algériens a opté pour la nationalité algérienne entre 1962 et 1967, date après laquelle il n’a plus été possible d’opter pour la nationalité française) ; dans le second cas, il est Français de naissance par le « double droit du sol » (ses parents sont nés sur le sol français – dans les départements d’Algérie – et lui aussi) : il n’est donc pas expulsable. Pour le savoir, il faut donc contrôler systématiquement les identités. Dans les quartiers populaires, ces contrôles massifs vont susciter des mobilisations très importantes contre ce qui est dénoncé comme une occupation policière, un prélude aux mobilisations pour l’égalité des droits et contre les violences policières qui connaissent leur acmé avec la Marche dite « des beurs » de 1983.
Résultat de ce legs colonial et du contentieux de la guerre d’Algérie, le contrôle d’identité fait ainsi aujourd’hui partie du répertoire quotidien des policiers français. Ces contrôles d’identité ne sont évidemment pas exempts de profilage racial, qui continue de marquer durablement la police française jusqu’à aujourd’hui. Quand la Préfecture de police, par exemple, accueille des policiers européens – belges, allemands, espagnols ou britanniques –, ceux-ci en sont stupéfaits.
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En plus de ce « legs colonial », le concept de « remigration » porté par l’extrême droite cible les personnes en attente d’un titre de séjour mais aussi celles qui ont la double nationalité, celles récemment naturalisées, etc. Des scènes comme celles qui se sont déroulées aux États-Unis avec les rafles menées par ICE, la police de l’immigration, dans la rue, près des écoles, dans les centres commerciaux, sont-elles envisageables en France ? Et dans ce cas, peut-on attendre des policiers une forme de désobéissance ?
L’organisation policière n’est pas la même en France et aux États-Unis. La police de l’air et des frontières (PAF) n’est pas comparable à ICE. Aujourd’hui, les contrôles d’identité dans la rue sont effectués par des gardiens de la paix, par des unités ordinaires. Le RN aura-t-il la volonté de créer une police de type ICE – qui existait avant l’élection de Donald Trump ? Cela ne pourra en tout cas pas se faire en un jour.
« Il y aura des risques plus importants de contrôle au faciès, voire de maltraitances et d’éloignements arbitraires »
La capacité à interpeller plus et à expulser plus de personnes étrangères ne dépend pas simplement de la volonté politique. Elle dépend de la capacité à organiser ces expulsions et de leurs coûts : procéder aux arrestations, aux interrogatoires dans un commissariat de police, interner ces personnes le temps qu’elles soient expulsées, leur trouver des places sur un bateau ou dans un avion, tout cela prend du temps et demande des moyens. Cela signifie qu’un certain nombre d’autres tâches et missions de police ne pourront pas être assumées. Il y aura des risques plus importants de contrôle au faciès, voire de maltraitances et d’éloignements arbitraires. Mais l’extrême droite se heurtera à la question des moyens. Pendant la guerre d’indépendance algérienne, l’objectif d’expulser tous les Algériens dits « indésirables » s’est heurté tant aux besoins en main-d’œuvre qu’aux limites financières et logistiques de l’État répressif.
Face à cela, des policiers et des policières peuvent, individuellement, dans le cadre de l’application quotidienne de leur pouvoir discrétionnaire, choisir de voir ou de ne pas voir pas ce qui sera supposé relever d’infractions ou transgressions à réprimer de toute urgence. Ils et elles peuvent fermer, ou non, les yeux. Cela dépendra de l’ambiance dans leurs collectifs de travail et du type de directives qui leur seront données.
Si la priorité et les moyens policiers sont davantage orientés vers le contrôle et la répression de l’immigration et des populations jugées « indésirables » par un gouvernement d’extrême droite, ces moyens feront défaut pour d’autres missions de police, comme la lutte contre la pédocriminalité, qui mobilise pourtant l’opinion aujourd’hui après la mort de Lyhanna ?
C’est une excellente question. Les forces de police sont dans l’incapacité de contrôler et réprimer toutes les infractions au droit pénal [qui comprennent les contraventions, les délits et les crimes, ndlr], que ce soit une infraction routière, un délit financier, jusqu’à un crime. La police agit évidemment dans l’espace public, la rue, mais surtout en fonction des priorités qui lui sont fixées par le politique, et en fonction de son pouvoir discrétionnaire. Pour ce qui est des crimes et délits qui lui sont rapportés par le biais de plaintes, tout dépend des moyens d’investigation dont disposent les forces de police. Or, la police judiciaire est actuellement dans une pénurie de moyens, de vocations et une forme de désorganisation institutionnelle accentuée par des réformes récentes.
Un gouvernement d’extrême droite pourrait placer la pédocriminalité en haut de ses objectifs affichés, mais entre la déclaration d’intention et la réalité, se posera la question de la hiérarchie des priorités d’enquête et des moyens d’investigation. En revanche, la probabilité qu’un gouvernement d’extrême droite mette des moyens policiers pour lutter contre la corruption ou la délinquance financière est relativement faible. Il est par contre probable que la priorité des priorités sera de combattre la délinquance de rue et le défaut de titre de séjour : dans ce cas, c’est là que le regard policier va se porter plutôt que sur les violences conjugales, les crimes sexuels ou la délinquance en col blanc.
C’est sur la délinquance de rue – les petits trafics, le deal, les incivilités commises par des jeunes – qu’il sera plus facile de communiquer, donc que les moyens policiers seront probablement concentrés. D’autant plus que ces infractions concernent éventuellement des populations qui sont déjà ciblées, socialement et racialement, par l’extrême droite. Celle-ci sera donc en situation d’autoentretenir son discours idéologique sur la délinquance des étrangers.
En 30 ans, le comportement électoral de la corporation policière a basculé. D’un syndicalisme majoritaire plutôt de centre gauche (avec la Fasp) dans les années 1980/1990, la police vote désormais majoritairement – à près de 60 %, voire plus selon les études – pour le RN lors des dernières élections. Comment l’expliquez-vous ?
Selon moi, l’extrême droitisation électorale de la police, qui reste à établir précisément, provient avant tout du décrochage de la gauche vis-à-vis des classes populaires et des petites classes moyennes. Or, l’immense majorité du corps policier est constituée de fonctionnaires de catégorie B [la catégorie intermédiaire de la fonction publique, ndlr] et est issue de classes populaires ou moyennes. D’un côté, ces catégories veulent se différencier des populations plus précaires, de l’autre elles se vivent en opposition avec certaines classes sociales dites supérieures, notamment les cadres et professions intellectuelles qui correspondent davantage au positionnement actuel de la gauche. Ce basculement n’est donc pas spécifique à l’électorat policier, mais le fait d’être policier l’accentue.
Les préférences politiques au sein de la police naissent de cette double socialisation, au sein des classes populaires stables, tout en étant renforcées par la culture professionnelle policière : la défiance envers les politiques, envers la justice, envers l’État de droit, envers d’autres populations considérées comme indésirables. Les policiers voient en partie le monde en fonction des priorités que le pouvoir leur fixe. Si on leur dit : « Votre priorité est de cibler les points de deal ou les petits revendeurs de contrefaçons dans la rue », ils vont donc voir le monde par ce prisme qui sera le quotidien de leurs interventions.
Autre élément : il est arrivé au syndicalisme policier ce qui arrive à toute organisation qui, à un moment, devient hégémonique. La Fasp était à la fois très corporatiste, en quasi-cogestion avec les pouvoirs publics, tout en se devant de maintenir une forme d’opposition revendicative. Cet équilibre fragile a fini par s’épuiser. D’autant que plusieurs leaders syndicaux policiers de la Fasp ont rejoint le cabinet du ministère de l’Intérieur avec l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981. Ils ont donc incarné le pouvoir, certains ayant même trempé dans les affaires de corruption et de financements illégaux qui ont entaché le PS dans les années 1980-1990. Ce syndicalisme policier a explosé et cédé la place à un syndicalisme très fractionné et en perpétuelle recomposition, progressivement dominé par la droite extrême.

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