Lactalis : l’ogre du lait continue de polluer en toute impunité

28 oct. 2025

Crimes environnementaux

Cinq ans après nos révélations sur les rejets toxiques, et illégaux, des usines de Lactalis dans les cours d’eau français, treize laiteries dépassent toujours les limites de pollution autorisées par la loi, en dépit des condamnations, révèle Disclose.Manquements à la sécurité alimentaire, dissimulation d’informations, rejets toxiques répétés dans les cours d’eau français : en 2020, Disclose publiait une enquête au long cours sur le système Lactalis, provoquant un large battage médiatique, jusqu’à un appel au boycott des marques du groupe. Cinq ans plus tard, nous avons voulu savoir si le groupe aux 30 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2024 avait changé ses pratiques. Le résultat est alarmant : sur les 38 usines épinglées à l’époque, pas moins de 13 sont toujours en infraction avec la loi. Pour le vérifier, Disclose a passé au tamis 70 rapports d’inspection réalisés par la DREAL (direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement) depuis cinq ans.

L’une d’entre elles, la société fromagère de Lons-le-Saunier dans le Jura, est un véritable cas d’école de pollutions en série. Spécialisée dans la production de fromage fondu bon marché, dont la marque Président, elle expédie chaque jour 6,5 millions de portions dans le monde entier. Une performance économique qui dissimule un record moins glorieux : l’usine est toujours en infraction pour d’importants rejets de substances toxiques, notamment de soude, de phosphore ou d’azote. Conséquence : des rivières souillées, des poissons asphyxiés et une prolifération d’algues toxiques.

Pourtant, le ministère de la transition écologique avait placé la société de Lons-le-Saunier sous un statut de « vigilance renforcée », le 1er juillet 2021, comme cinq autres sites du groupe laitier. En théorie, le dispositif mis en place à la suite de notre enquête, exige des exploitants qu’ils prennent des mesures urgentes pour se remettre en conformité. Mais en pratique, l’urgence se révèle toute relative.

Complaisance de l’État 

Dans un rapport d’inspection daté de novembre 2022, les agents de l’État relèvent que les eaux usées rejetées par le site de Lons-le-Saunier sont tellement chargées en substances toxiques que le système d’épuration de la ville n’est plus capable de les traiter. Le phosphore, un minéral responsable de la prolifération d’algues néfastes aux écosystèmes, dépasse six fois les maximums autorisés. Quant au zinc, « toxique à faible et forte dose » chez l’homme comme chez l’animal, selon les études de l’Ineris, il est près de huit fois supérieur aux normes autorisées.

La fromagerie a également déversé quatre fois plus de résidus de cuivre que les limites fixées par loi. S’il est peu toxique pour les humains, ce métal est classé « dangereux pour la faune aquatique », rappelle la commission de protection des eaux de Franche-Comté. En dépit de ces constats, et alors que l’usine est censée avoir mis en place des « mesures concrètes, quantifiables et vérifiables » depuis plus d’un an, la préfecture du Jura a décidé, en décembre 2022, d’accorder une année supplémentaire pour un retour à la légalité.

Siège du groupe Lactalis, à Laval, en Mayenne. Nicolas Serve, pour Disclose.

Mais cette remarquable clémence ne suffit pas à satisfaire l’ogre du lait. Manifestement bercé par un sentiment d’impunité, le directeur de l’usine de Lons-le-Saunier se fend d’un courrier à l’inspection de l’environnement, le 21 avril 2023, pour l’informer qu’il n’a pas l’intention de respecter les délais imposés. Cette fois, l’État tape du poing sur la table : le site est condamné à une amende administrative… de 30 000 euros. Pas de quoi ébranler Lactalis — 30,3 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2024 —, et certainement pas de nature à impulser le moindre sursaut pour protéger l’environnement.

Payer plutôt que se mettre en conformité 

Cinq ans après notre première enquête, quatre filiales du numéro un mondial des produits laitiers ont été condamnées à des amendes administratives, pour un montant dérisoire de 138 500 euros. 

La condamnation la plus sérieuse, qui s’élève à 100 000 euros, concerne la société fromagère de Vercel-Villedieu-le-Camp (Doubs), qui produit notamment le comté Président. Dans son jugement du 28 avril 2023, le tribunal de Besançon souligne en gras « l’état désastreux du réseau de canalisation du site et de nombreuses fuites vers le milieu naturel ». Résultat, « toute autre forme de vie [que des vers de vase] a disparu » dans le ruisseau du Moulin du Pré, en aval de la fromagerie, « tapissée d’amas gluants blanchâtres »

À Riom-ès-Montagne (Cantal), où sont fabriqués et affinés les bleus d’Auvergne, le Cantal et le Saint-Nectaire à destination des magasins Intermarché et Franprix, la direction départementale de la protection des populations (DDPP) a constaté, en 2020, des « dysfonctionnements majeurs » au sein de l’usine.  Les inspecteurs relèvent aussi des pollutions à l’ammonium et aux nitrites directement en cause dans l’explosion de la mortalité d’écrevisses et de poissons. De nouveaux déversements illégaux, constatés en 2022, ont été sanctionnés par une amende de 5 500 euros. 

Même cause, mêmes effets : le 10 février 2021, la Fédération des Vosges pour la pêche est parvenue à faire condamner la filiale de Lactalis de Xertiny à lui verser 3 000 euros en dédommagement du « préjudice écologique » causé par ses rejets illégaux dans deux ruisseaux protégés.

Dans le village de L’Hermitage, à l’ouest de Rennes, l’usine Lactalis a systématiquement dépassé les normes entre janvier et août 2023, selon un rapport rédigé le 12 septembre de la même année par la DDPP d’Ille-et-Vilaine. Elle a rejeté six fois plus d’ammonium que les seuils autorisés.

Autre site en infraction : la laiterie de Bouvron, qui fabrique notamment les dés et les sticks d’emmental de la marque Président, en Loire-Atlantique. Pris en flagrant délit de pollution répétée par l’inspection environnementale du département, en juin 2023, la direction du site se justifie en expliquant que ses substances toxiques en excès seraient liées à « la mise en place d’une installation supplémentaire » et « l’optimisation des usages ». Sans juger bon de fournir de plus amples précisions.

Des condamnations en série pour les filiales de Lactalis, donc, mais rien qui ne mette la multinationale du lait face à ses responsabilités en tant que groupe. « La difficulté, c’est que la plupart de ces usines ne sont pas identifiées comme appartenant à Lactalis, estime Anne Roques, juriste chez France Nature Environnement (FNE). Les juges ne font pas le lien et cela empêche de qualifier le caractère systémique des infractions ». Depuis six ans, l’association de protection de l’environnement fouille les rapports administratifs et documente les infractions du géant laitier. En novembre dernier, face à un État qu’elle qualifie de « démissionnaire », FNE est passée à la vitesse supérieure et a lancé une campagne de mobilisation citoyenne et d’actions en justice contre le groupe. L’organisation a poursuivi le site de Lons-le-Saunier au pénal et celui de Riom-ès-Montagnes devant un tribunal civil. Elle attend désormais l’ouverture des procès, en 2025 pour l’un et 2026 pour l’autre. 

À Vercel, où l’usine a déjà été condamnée à 100 000 euros d’amende, en juin 2023, pour les pollutions d’un cours d’eau, FNE surveille l’exécution d’une convention judiciaire d’intérêt public (CJIP) censée contraindre le groupe à se mettre en conformité sous trois ans. 
« Mais nous ne pouvons pas nous substituer à l’État, insiste la juriste Anne Roques. Il faut plus d’inspections et plus de fermeté sur les sanctions ». Pour rappel, entre 2002 et 2020, d’après nos calculs, l’État a versé au moins 40 millions d’euros de subventions publiques à l’ogre du lait.


Enquête : Pénélope Blanchetête
Rédaction en chef : Mathias Destal
Édition : Élodie Emery

https://disclose.ngo/fr/article/lactalis-continue-de-polluer-en-toute-impunite

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