Politique

Condamnée à l’inéligibilité pour avoir détourné des fonds publics, Marine Le Pen voit son avenir présidentiel barré. Jordan Bardella devient son remplaçant probable. Il est tout aussi hostile qu’elle à l’écologie.
Au Rassemblement national, certains étaient dans le déni, refusant d’imaginer le scénario qui se profile désormais. Lundi 31 mars, Marine Le Pen a été condamnée à quatre ans de prison, dont deux ferme, et à cinq ans d’inéligibilité avec application immédiate — l’empêchant de se lancer une quatrième fois dans la course à l’Élysée en 2027. La cheffe de file du RN a d’ores et déjà indiqué vouloir faire appel du jugement. En attendant, Jordan Bardella, président du parti, apparaît comme son remplaçant naturel.
À 29 ans, Jordan Bardella fait partie de la génération de responsables du Rassemblement national qui a conscience que le déni face au changement climatique n’est plus possible. En avril 2023, face à Hugo Clément, lors d’une soirée organisée par le magazine d’extrême droite Valeurs actuelles, il avait affirmé que « les patriotes » ne pouvaient pas « abandonner ce sujet à la gauche ».
Mais au-delà de son programme xénophobe aux élections européennes de juin 2024 — il qualifiait l’immigration de « menace existentielle » —, les contours de sa vision du climat et de la biodiversité se déclinent selon un mot d’ordre : l’offensive contre « l’écologie punitive ». L’écologie serait selon lui trop moralisatrice et conduirait à une perte de souveraineté.
« Jordan Bardella est un pur produit marketing anti-écologiste »
« La condamnation de Marine Le Pen n’interdit pas au RN de se présenter en 2027 », souligne la sénatrice écologiste Mélanie Vogel. Pour elle, « Jordan Bardella est un pur produit marketing anti-écologiste et qui brandit la question seulement lorsqu’elle lui permet de taper sur ses opposants. »
Mêlant le socle de sa politique identitaire, Jordan Bardella ne cesse d’expliquer que pour lui, « la meilleure écologie, c’est la frontière », et qu’il n’est pas possible d’« être en même temps pour les traités de libre-échange et pour l’écologie », disait-il en 2019 au micro d’Europe 1.
Pour Antoine Dubiau, auteur d’Écofascismes (ed. Grévis) et chercheur en sciences sociales, le probable candidat du RN à l’élection présidentielle manie occasionnellement des éléments du discours écofasciste. Autrement dit, on y retrouve les ingrédients idéologiques des doctrines fascistes considérant que la race, la civilisation ou l’identité seraient le produit d’un environnement particulier, et que la spécificité d’une certaine culture serait liée à cet environnement.
Une base « soi-disant écologiste » pour défendre des politiques antimigratoires
« Ce qui est un peu particulier avec Jordan Bardella, c’est la manière dont il parle d’écologie. Tout en défendant une politique anti-écologique, il fait appel à des théories écofascistes pour justifier des fermetures de frontières et des politiques antimigratoires sur une base soi-disant écologique », analyse Antoine Dubiau.
Pierre angulaire du Rassemblement national, « l’écologie du bon sens » s’inscrit dans cette ligne. « Moi je suis écologiste, mais écologiste raisonnable », martelait le président du parti sur BFMTV en novembre dernier. Estimant que les taux d’émissions de CO2 de la France étant loin derrière ceux de la Chine et des États-Unis réunis, il pense que le pays aurait encore « une petite marge ». En sous-texte, il s’agit de combattre l’écologie telle qu’elle est portée aujourd’hui dans le champ politique, et qui irait d’après lui au-delà de ce qui est nécessaire.
« La notion “d’écologie du bon sens” permet à l’extrême droite d’apporter son soutien à celles et ceux qui sont au plus proche du terrain, comme les agriculteurs par exemple. Cela permet ainsi de conforter un certain électorat qui serait dans son bon droit de rejeter les normes environnementales », explique Antoine Dubiau. La France s’est engagée, avec la loi Énergie et Climat adoptée en 2019, à atteindre la neutralité carbone en 2050 en divisant les émissions par un facteur supérieur à six par rapport à 1990.
« La tyrannie des ONG, le gouvernement des juges et l’Europe »
Les mobilisations des agriculteurs en janvier 2024 furent pour Jordan Bardella l’occasion de mettre en marche cette ligne de crête. Tout en activant ses deux clivages favoris : les élites contre le peuple, et les habitants des villes contre ceux des campagnes.
Le 23 janvier 2024, le président du Rassemblement national avait enfilé ses bottes et était parti à la rencontre des pêcheurs de Lorient-Keroman (Morbihan) mobilisés contre un fileyeur interdit de mer durant un mois. Saisi par des organisations de défense de l’environnement, le Conseil d’État avait ordonné le maintien à quai d’une partie des bateaux afin d’éviter la capture accidentelle de cétacés.
Une indemnisation était prévue par le gouvernement, mais comme le rapporte Le Monde, Jordan Bardella leur avait lancé : « Ici, vous avez toute la panoplie : la tyrannie des ONG, le gouvernement des juges et l’Europe. » Sans que cette dernière n’y soit pour grand-chose, mais qu’importe. « On a le sentiment qu’ils ne veulent plus de pêche et d’agriculture. Tout est fait contre la souveraineté alimentaire. Vous vous battez contre les mêmes ! » avait-il ajouté.
À quelques mois de l’élection européenne — lors de laquelle, en juin 2024, sa liste s’est hissée en tête du scrutin avec 31,37 % des voix — l’opération avait permis à Jordan Bardella de mobiliser sa base. À savoir, les zones rurales dans lesquelles progresse l’extrême droite, la nostalgie d’une France du passé, et une certaine conception du travail.
6 sur 100 ! La deuxième pire note européenne en matière d’écologie
À y regarder de plus près, la défense du climat est le cadet de ses soucis. En avril 2024, le Réseau Action Climat publiait un décryptage des votes des eurodéputés français durant leur mandat précédent, soit le premier mandat européen de Jordan Bardella.
On y apprenait comment les eurodéputés du RN et de Reconquête avaient « systématiquement voté contre toutes les mesures portées par les associations environnementales ». Parmi les neuf partis nationalistes du groupe Identité et Démocratie au parlement européen, le RN remportait la deuxième pire note en matière d’écologie (avec 6/100), derrière la Ligue du Nord italienne.
Au-delà de ses déclarations, le programme de Jordan Bardella aux élections européennes donnait à lire son opposition, voire ses contradictions, en matière d’enjeux environnementaux. Agriculture, énergie, transports, biodiversité… Reporterre avait alors décortiqué les six futurs grands chantiers du Parlement européen à travers les propositions des 81 colistiers du RN. Dans leur viseur on trouvait notamment le détricotage du Pacte Vert, la feuille de route visant à accélérer les ambitions climatiques de l’Union européenne afin de rendre le continent climatiquement neutre en 2050.
Dernier fait d’arme, la droite et l’extrême droite au Parlement européen ont mené lundi 31 mars une offensive contre le programme Life, un fonds de l’Union européenne pour le financement de sa politique environnementale. Ces députés ont déposé deux motions contre l’adoption du programme de travail du fonds pour les années 2025-2027. Elles ont finalement été rejetées, à une voix près…
https://reporterre.net/Jordan-Bardella-100-anti-ecolo-comme-Marine-Le-Pen
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