Article mis en ligne le 31 mars 2025
par F.G.

On étouffe, c’est clair qu’on étouffe, chaque jour, chaque matin, au premier jet informationnel qu’on prend dans la gueule. On étouffe de colère, d’indignation. Comme jamais, sans doute. Les doses d’infamie que les médias nous injectent ont un effet paralysant évident. Non seulement, ils nous déforment au lieu de nous informer, mais ils se livrent à leur exercice quotidien de désinformation avec un enthousiasme qui défie la raison. Mollo, entends-je dans les tribunes : « Il y a média et média ! » Tu l’as dit bouffi, mais il y a surtout média et médié. Et le médié subit toujours le média, comme le paysan la loi du Marché des industries de l’empoisonnement de la terre, l’ouvrier celle du « où tu bosses à mes conditions où je te jette », l’étudiant celle du silence académique sur Gaza sous menace – s’il le transgresse – de sanction administrative et l’émigré, l’Autre, notre frère, celle du délit perpétuel de sale gueule. Basta du survol objectivé quand l’abjection nous pète à la gueule et que, chaque matin, l’infocom publique et privée la relaie, sur le ton du proc, du docte, voire du badin, à grands coups d’approximations, de fausses vérités et de sentences de café du commerce. Ras-le-bol de cette mafia de commentateurs tout-terrain qui, depuis une bonne décennie, a transformé l’information en réceptacle à mensonges, en conteneur à bassesses et en piège à cons. Ça déborde de partout.

Moi, mon truc, je l’avoue, c’était plutôt, France-Cul. Parce que je suis service public, que France-Info m’a toujours gonflé et que France-Inter s’est couché, depuis le référendum de 2005 (qu’elle a perdu, comme Sarkozy), devant tous les mirages du néo-libéralisme cannibale et technophile, cette courroie de transmission du trumpisme, du « libertarianisme » et du post-fascisme.
Un temps, France-Cul, m’était donc apparue, dans le domaine de l’information banale, disons, comme une sorte de moindre mal. La chaîne assumait un chouïa de hauteur de vue, une petite différence de ton, un zeste d’impertinence – surtout culturelle. Et puis, comme tout passe et trépasse, Guillaume Erner, l’inamovible responsable de « sa matinale » depuis désormais dix ans, aussi à l’aise dans ses pantoufles que convaincu de son talent d’animateur, a si bien compris ce qu’était le pluralisme que, pour un Rancière invité une fois tous les cinq ans, on s’y tape tous les matins, en style décalé, la Voix de son Maître, que le patron sert avec, disons, constance depuis au moins 2019, date à laquelle le Prince, empêtré dans la « crise des Gilets jaunes », lui avait demandé, excusez du peu, de modérer un « Grand débat des idées » auquel se prêtèrent sans honte soixante-quatre intellectuels de cour (ou de jardin). Et Erner s’exécuta, trop content de coacher le Gotha de l’intellect.
Aujourd’hui, France-Cul., c’est out pour moi ! Même si l’excellent Johann Chapoutot est passé à une de ces récentes « matinales » pour présenter, devant un Erner dubitatif et parfois agacé, son dernier livre, Les Irresponsables [1], où il explique par quels mécanismes, à devoir choisir entre Hitler et le Front populaire, l’extrême centre allemand opta, entre mars 1930 et janvier 1933, pour la croix gammée contre le drapeau rouge. En précisant que, sans cet apport de respectabilité, il n’est pas dit que les nazis aient pu prendre le pouvoir. Ça fait écho, non, à une certaine actualité, disons « glissante » ?

Le thème de cette digression – « la merde ambiante » – m’est venu à la lecture du très touchant texte d’une amie récemment paru sur « Lundi Matin » : Évacuation de la Gaîté lyrique : « la merde ambiante se propage ». Cette merde ambiante, elle nous sature le quotidien. Les usines à vidange du purin informationnel, il faut les chercher du côté des médias déjà fascisés de Bolloré [2], marchand de malheur en Afrique et promoteur de l’ « union des droites » en France. Dans le reste du paysage médiatique, public comme privé, de BFM à TF1 et de LCI à France 2, la contagion thématique extrême-droitarde opère jour après jour. Au point que, quand un Apathie rappelle la violence de la France dans la colonisation de l’Algérie, on le dépose sur le champ. Apathie, vous vous rendez compte, ce si fidèle serviteur de l’ordre jupitérien quand les Gilets jaunes le perturbaient ! La merde ambiante, elle est aussi là, dans cette capitulation en rase campagne de la quasi-entièreté d’une profession ramenée à n’être plus que chien couché devant ce cauchemar postfasciste qui monte et qu’elle alimente quotidiennement en se faisant, par exemple, le porte-copie fidèle d’un pathogène Retailleau, le plus sinistre « républicain » qu’on ait jamais connu… depuis Darmanin-la-Matraque. C’est dire si la crapulerie se duplique à grande vitesse.

Dans cette merde ambiante, la « reprise » de la Gaîté lyrique par la police restera un exemple d’ignominie partagée par toutes les composantes de l’Ordre politico-policier-administratif parisien. Résumons sans trahir. Des mômes, mineurs sans papiers ayant dû fuir la misère comme on fuit la mort quand elle menace ; des mômes qui – informés de l’expulsion imminente du théâtre qu’ils occupaient pour exiger de l’État ou de la Mairie de Paris des conditions d’hébergement dignes dans l’attente que leur dossier de reconnaissance comme mineurs isolés soit examiné par l’autorité administrative – ont d’eux-mêmes décidé de vider les lieux ; des mômes, remplis de fierté pour ce qu’ils ont accompli de grand, d’énorme : défier l’autorité sur le plan de la morale publique, des principes et des droits humains, s’auto-organiser en collectif, être capables d’occuper un théâtre et de l’habiter pendant trois mois, à 400, dans des conditions difficiles, le lieu n’étant pas prévu pour cela ; des mômes qui, dans cette nuit froide du 18 mars 2025, au lieu de se disperser, décident, serrés les uns contre les autres sur les marches du théâtre, d’attendre l’arrivée des flics ; des mômes que, dans la nuit, rejoignent leurs nombreux soutiens, celles et ceux qui se sont battus pour eux, et continueront de le faire ; des mômes qui, à 5 h 30 du matin, voient débarquer un demi-millier de flics et cinq camions de pompiers ; des mômes qui, trois heures durant, subissent une nasse très longue dans un silence et un calme impressionnant ; des mômes qui, au lever du soleil, reprennent leurs slogans et font résonner leurs tambours ; des mômes qui, contrairement aux assurances données par la socialiste Hidalgo, édile de la Ville-lumière, voient les flics charger sans sommation, matraquer, gazer à bout portant, viser les yeux ; des mômes livrés à la chasse à l’homme, poussés dans des paniers à salade, là et ailleurs, à Pont-Marie, à l’Hôtel de Ville, à la Bastille, partout où ils ont imaginé des bases de repli possibles ; des mômes malheureux, brisés, livrés à eux-mêmes et à la terrorisation policière, au harcèlement, à la volonté flicarde de leur casser le moral et les côtes et, pour plusieurs d’entre eux, bien atteints, d’être pris en main par les seuls pompiers, mais sans que jamais ne soit donné le moindre ordre de transfert vers un hosto.
Voilà, c’est ça quand la merde déborde parce que toutes les autorités s’y mettent : l’État voyou qui a refusé toute solution de relogement ou même d’hébergement provisoire, renvoyant la balle à la Mairie de Paris ; Hidalgo, faisant de même mais en sens inverse, et qui a menti sur divers plateaux en présentant comme « majeurs » des jeunes que les services autorisés reconnaissent principalement comme mineurs ; Najat Vallaud-Belkacem, enfin, présidente de France terre d’asile, qui se déclare solidaire des mineurs isolés, tout en les soumettant à des procédures éprouvantes et sans espoir d’aboutir.
Le reste est à l’avenant : les jeunes étant en procédure de recours de minorité, les soixante interpellations opérées sont scandaleuses, et illégales les vingt-cinq obligations à quitter le territoire (OQTF, le sigle préféré de Retailleau). Quant à vouloir les expédier à Rouen quand leur dossier est traité en région parisienne, c’est kafkaïen. À moins que la logique administrative française, dont la perversion est avérée depuis belle lurette chaque fois qu’il s’agit d’emmerder un étranger, un émigré, un réfugié ou un apatride, s’applique, dans le cas de ces mineurs isolés, avec assez de lenteur et embrouilles, pour qu’à la fin le mineur devenu majeur rentre enfin dans la case prévue à son endroit : « expulsé ». Avec un coup de tampon rouge !
Aujourd’hui, pour ces mômes, c’est retour à la case départ : la rue, la galère, la traque. Aux dernières nouvelles, Retailleau a ordonné l’évacuation du campement de fortune que certains jeunes avaient établi sur les quais de Seine. Une honte !

Je ne sais pas vous, amis lecteurs, mais moi j’ai un peu le moral dans les chaussettes. Et quand il descend si bas, c’est toujours mauvais signe. Il est vrai que, ces temps-ci, on n’a pas été aidé par le cours des choses, par la marche accélérée du monde vers l’abîme. Bien sûr il faut résister à l’accablement, puiser au passé des anciennes révoltes, garder le cœur chaud et la tête froide, cultiver encore et toujours la flamme d’un possible retournement de situation. Bien sûr…, mais, ce qui résonne en moi, ce soir, sur le point de conclure cette digression, c’est une phrase d’un ami philosophe, Américo Nunes, disparu en 2024 : il disait qu’il fallait être « au cœur des ravages du réel du mensonge pour comprendre en quoi il est toujours déconcertant ». Déconcertant… C’est le qui mot convient le mieux, sans doute, à ce qui pointe un peu partout, à ce qui fait « esprit » du temps, au non-maîtrisable par la raison raisonnante, à la folie ambiante, au réel ravagé d’un monde qui, peut-être, court vers l’abîme. Et nous y pousse.
Il est possible que Trump passe ou trépasse, que Musk soit renversé par l’infini mouvement du Capital quand il sera contrarié par sa déraison patente ou que, lassé de voir ses Tesla cramer et ses actions en bourse chuter, il nous lâche enfin la grappe en réinvestissant son blé dans le segment des nains de jardin, par exemple. Tout est possible, même le moins probable. Mais le plus déconcertant, dans les ravages du réel, c’est la vitesse à laquelle les consciences se corrompent, les réflexes s’amenuisent, les repères se perdent, les repositionnements opèrent, la vie se recroqueville.
C’est sur ce terrain qu’il faut penser, tenir, résister, lutter. Ce terrain, c’est celui de la préfiguration, à nos échelles, d’un autre monde qui serait l’exact contraire de celui, atroce, qui suinte des discours guerriers des Trump, Musk, Poutine, Netanyahu, Van der Leyen ou Macron. Aux docteurs Folamour du Capital et de la Guerre, il faut opposer une détermination fondée sur quelques principes : le refus de la guerre, le rejet de la haine de l’Autre, la refonte d’un monde écologiquement et socialement vivable et, pour y parvenir, la fraternité active, indispensable, entre tous les dépossédés.
D’une certaine manière, dans le froid d’une nuit de fin d’hiver, la lutte exemplaire des « mineurs isolés » parisiens de la Gaîté lyrique a ouvert le chemin. Contre la merde ambiante et tous ses porte-voix, sur tous sujets, et pour ne pas mourir d’asphyxie, il faut l’amplifier, cette résistance.
Freddy GOMEZ
Notes
[1] Johann Chapoutot, Les Irresponsables. Qui a porté Hitler au pouvoir ?, Gallimard, NRF-Essais, 2025. Le podcast de cette émission est curieusement introuvable sur le site de France-Cul. No comment !
[2] CNews, le JDD, JDNews, Europe 1, Sud Radio, Valeurs actuelles et Frontières sont propriétés de Bolloré.
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