Engagé au sein de la Confédération Paysanne, Pierre Alessandri dénonçait la «mafia» au sein du monde agricole et avait subi plusieurs intimidations

Lundi 17 mars, Pierre Alessandri, paysan et lanceur d’alerte, travaillait sur sa ferme, située dans le sud de la Corse. Il y produisait des huiles essentielles et cultivait des agrumes. Au crépuscule, il a été retrouvé abattu de deux coups de feu dans le dos. Aucune revendication n’a été retrouvée. Une enquête est ouverte pour «assassinat».
Cinq jours plus tard, le 22 mars, les obsèques de Pierre Alessandri ont eu lieu dans la commune de Bocognano. Cet homme de 55 ans était engagé depuis 30 ans pour une agriculture respectueuse et intègre, il était syndicaliste, mais aussi nationaliste de gauche, attaché à sa terre de Corse. Son syndicat paysan, Via Campagnola, qui est affilié à la Confédération Paysanne, venait de remporter en janvier les élections professionnelles face à la FNSEA, le gros syndicat productiviste et proche du pouvoir en place.
La Confédération Paysanne et l’association de lutte contre la corruption Anticor rappellent que Pierre Alessandri était engagé depuis de longues années contre la fraude aux aides de la politique agricole commune (PAC) et pour la préservation des terres agricoles. L’association Anticor avait lancé une procédure concernant le détournement de 36 millions d’euros sur l’île par des agriculteurs, entre 2015 et 2018, avec «l’accord et la complicité des autorités de contrôle», c’est-à-dire les services de l’État.
Dès 2013, Pierre Alessandri s’opposait à la FNSEA à la chambre d’agriculture. En mars 2019, il dénonçait dans une interview télévisée «le système clientéliste et clanique qui prévaut dans l’attribution des aides agricoles». Quelques semaines plus tard un incendie criminel détruisait un hangar dans son exploitation. Un acte qui avait provoqué une manifestation de soutien réunissant plusieurs centaines de personnes à Ajaccio. Les auteurs de l’incendie n’ont jamais été retrouvés, et la justice avait classé l’affaire.
Le 25 septembre 2019, Pierre Alessandri se disait personnellement menacé. France 3 vient de rediffuser une interview qu’il avait donné à l’époque : «Nous agriculteurs, on est maintenant quasiment en première ligne sur la spéculation foncière. Et lorsqu’on se met un peu en travers, globalement y a une personnalisation systématique de la part d’un système ’’mafieux’, d’un système ‘occulte’ qui est très efficace pour ce qui est de, on va employer un terme un peu fort, ‘terroriser’ un certain nombre d’acteurs économiques».
Il était aussi engagé auprès du collectif «Mafia no, a vita iè» – «La mafia non, la vie oui», où il affirmait également que «le monde agricole est gangrené par la mafia» et dénonçait les intimidations qui visent la profession.
«Combattre pour l’intérêt général ne devrait pas coûter la vie aux lanceurs d’alerte. […] Cette tragédie s’inscrit dans un climat de pratiques mafieuses et corruptives qui gangrènent le territoire corse et mettent à mal l’État de droit», a dénoncé Anticor. Concernant l’affaire de détournement des aides de la PAC en Corse, l’organisation explique que «ces faits potentiels, d’une extrême gravité, ont pu être mis en lumière grâce au courage de lanceurs d’alerte, parmi lesquels Pierre Alessandri».
On sait que le lobby agro-industriel ne recule devant aucune pratique. En Bretagne, des journalistes qui enquêtaient sur la responsabilité de l’agriculture intensive dans la survenue d’algues vertes ou la pollution de l’eau ont aussi subi des intimidations mafieuses. En 2021, la reporter bretonne Morgan Large retrouvait son chien empoisonné et les boulons de l’une des roues de sa voiture entièrement dévissés : une tentative d’homicide. La journaliste Inès Léraud, qui a enquêté sur l’agroalimentaire en Bretagne, avait subi des menaces et une attaque en diffamation devant la justice.
La Confédération Paysanne, qui a envoyé une délégation aux obsèques de Pierre Alessandri le 22 mars, s’indigne du silence du gouvernement. Ni Gérald Darmanin, ministre de la Justice, ni Bruno Retailleau, ministre de l’Intérieur, n’ont pris la parole pour dénoncer ce crime odieux. «On est face à l’assassinat d’un responsable syndical en activité, et on n’a aucune réaction publique. Ce silence est effarant. Il n’y a eu aucune parole dans l’hémicycle», dénonce Laurence Marandola, porte-parole de la Conf’.
Interrogé par le journal Le Poing, un membre de la Confédération Paysanne de l’Hérault déplore : «Ce qui choque c’est qu’on a l’impression d’avoir plus de battage médiatique sur des assassinats de paysan-nes en Amérique du Sud que sur celui-ci. Il y a peu de réactions sur le continent au niveau des politiques ou des autres organisations syndicales agricoles».
https://contre-attaque.net/2025/03/27/corse-un-syndicaliste-paysan-et-lanceur-dalerte-assassine/
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