
Comprendre politiquement Hayat Tahrir Al-Cham
Entretien avec le chercheur Montassir Sakhi
paru dans lundimatin#455, le 11 décembre 2024
De 2015 à 2023, l’anthropologue Montassir Sakhi a mené une enquête au long cours auprès des engagés dans le conflit armé syrien, locaux et internationaux. A rebours de la vulgate qui se répand sur les plateaux télé, ses travaux déplacent les repères à partir desquels nous décryptons habituellement les engagements politiques comme les soulèvements ; il en a fait un livre passionnant, La révolution et le Djihad aux éditions La Découverte. Pour mieux comprendre la composition éthique, religieuse et politique de Hayat Tahrir Al-Cham, nous lui avons envoyé quelques questions.Vous avez publié l’année dernière La révolution et le djihad. Il s’agit d’une enquête riche et complexe sur le parcours de syriens ordinaires ayant pris les armes pendant la révolution syrienne jusqu’à son développement en conflit armé. Le grand intérêt de votre travail consiste à montrer comment les repères qui nous permettent habituellement de qualifier une situation politique sont mis à mal et achoppent lorsqu’il s’agit de comprendre la révolution puis le conflit syrien. En France et en occident, l’engagement islamiste est immédiatement perçu comme réactionnaire, conservateur, fascisant et contre-révolutionnaire. Pouvez-vous nous dire brièvement en quoi l’engagement armé en Syrie au sein des groupes rebelles ne peut pas se laisser résumer à cela. En d’autres termes, nous résumer brièvement les hypothèses de vos recherches ?D’abord, il s’est agi pour moi d’un travail que j’appelle « en intériorité », dans le sens où j’appartiens générationnellement et politiquement à la séquence qui a vu naitre la révolution syrienne. Au Maroc, j’ai fait partie des gens ayant participé activement au printemps arabe dans le cadre du mouvement du 20 février : la solidarité avec la révolution syrienne était centrale. Rapidement, la question syrienne était devenue un point de distinction entre les adeptes du changement et les conservateurs défendant des régimes absolus et le statu quo. Quand j’ai commencé à enquêter sur la révolution syrienne en 2015 avec des marocains revenus de Syrie à Tanger, et à la frontière turco-syrienne (lors de deux voyages réalisés avec le sociologue Hamza Esmili et un ami syrien de la révolution, Rayan Mohamed), c’était en tant qu’activiste et anthropologue à la fois. L’enquête m’a conduit rapidement, en France et plus tard en Belgique, à la rencontre d’un autre spectre de la révolution, à savoir les familles des enfants adultes partis en Syrie pour le djihad, et plus tard ces migrants du djihad eux-mêmes. L’ensemble de ces « terrains en intériorité » permet de voir la révolution depuis les gens eux-mêmes, leurs mots, leurs décisions. Il permet de rencontrer leur pensée et la considérer en ce qu’elle est un mouvement dans l’histoire. C’est-à-dire dotée d’une liberté d’action loin des discours programmatiques, loin de la géopolitique qui ne pense pas avec la volonté des acteurs et loin également des discours des politiques publiques et des tribunaux sur les faits ayant lieu. Par exemple, ce qui pourrait être présenté dans ces discours comme « un signe de radicalisation », voire comme un acte terroriste (le départ en Syrie en l’occurrence) peut se présenter sous l’enquête comme acte de révolution, bravoure, honneur enchâssé dans une séquence politique singulière de 2011 et solidarité avec une révolution et un peuple écrasé. En effet, les départs vers le djihad étaient – et sont aujourd’hui – considérés comme des actes de radicalisation « islamiste » par la justice en Occident et particulièrement en France. Cette vision n’a rien d’universel : elle est nationaliste et appartient à la tradition colonialiste puisqu’elle refuse de comprendre non seulement les raisons de la génération de 2011, mais aussi le réel de l’acte incriminé. C’est le cas également des bombardements et de l’ingérence au sein de la Coalition internationale, mais aussi le cas de la persécution des mères et proches ayant envoyé de l’argent et qui se retrouvent accusés en condamnés pour financement de terrorisme. C’est enfin le cas d’un nombre de sanctions fascisantes comme les exécutions extra-judiciaires, les déchéances de la nationalité et le refus de rapatriement des enfants, des hommes et des femmes qui gèlent et s’évaporent dans les prisons et les camps de réfugiés en Syrie et en Irak. L’ensemble de ces actes d’Etat en France et en Occident se détourne de l’événement historique en Syrie : les départs des 5000 européens ne sont pas vérifiés dans leurs motivations et le réel de leur engagement. Le mot « islamiste » est distribué comme une disqualification et une étiquette hégémonique pour discréditer des musulmans ou des militants sans vérification de la nature des pratiques et ce à quoi elles renvoient. D’ailleurs, avec le nouvel acte de la révolution de 2024, les médias se sont centrés en occident sur ce prisme : tel un logiciel univoque pour approcher la politique en Syrie. Pourtant, je suis convaincu que la majorité des européens morts sur zone, sont décédés dans les lignes de confrontation avec un régime criminel et des plus fascistes dans la région, ou plus tard dans les bombardements de la Coalition. Cette considération est tout simplement absentée, et pourtant c’est de vie et de mort dont il s’agit. La plupart des familles parmi la centaine que j’ai rencontré ont des enfants adultes partis avant juin 2014, c’est-à-dire avant la proclamation de l’Etat islamique. La trentaine des français et belges revenus de Syrie et sortis des prisons et que j’ai rencontré entre 2020 et 2024 sont partis avec une boussole claire et avant tout loin des considérations sur le « gouvernement islamique » : la lutte contre Bachar al-Assad et la solidarité avec les syriens. Nous sommes loin du discours sur la radicalisation, qui est, au fond, un discours appartenant à la droite ligne des vagues islamophobes et populistes contemporaines, mais aussi un instrument d’exclusion.

On perçoit un grand malaise dans le commentariat français suite à la menée, maintenant victorieuse, de Hayat Tahrir Al-Cham. D’un côté, la chute de Bachar Al-Assad est unanimement saluée, de l’autre il semble difficile de se réjouir d’une victoire acquise par une coordination de groupes dont le plus important est qualifié d’islamiste affilié à Al Quaida. Que pouvez-vous nous dire « politiquement » de HTC, de sa composition, de ses objectifs ? Peut-on l’inscrire dans l’histoire de la révolution syrienne et si oui comment ?A la frontière turco-syrienne, j’ai rencontré nombre de combattants qui font aujourd’hui partie de Hay’at Tahrîr Al-Cham. En 2015, les entretiens avec ces derniers m’ont donné une certitude à propos de la vague question de l’extrémisme : la révolution est une affaire syrienne. C’est-à-dire que la culture nationale, la question des libertés, l’histoire des cultures populaires et régionales syriennes sont comptées et se trouvent au cœur des pratiques des agents des groupes qui compose cette coalition. Nos interlocuteurs, Hamza et moi-même, étaient des combattants de la brigade Noureddine al Zinki et Nosra qui composent aujourd’hui cette organisation. Plus tard, en Belgique et en France, j’ai rencontré et conduit des entretiens avec des migrants ayant appartenu à Nosra. Leur engagement est présenté sous le signe du soutien aux syriens pour une nouvelle Syrie. Ce que je veux dire c’est que la syrianité de la révolution est au cœur du projet de cette coalition qui agit « intérieurement » au tissu social et culturel syrien, par opposition (d’où la scission en 2013) à l’Etat islamique. Cette dernière a été une forme d’imposition, d’annexion, de colonisation et d’action politique extérieure au contexte syrien, mais implanté dans une situation de guerre et d’invasion avec toute l’histoire de la guerre occidentale en Irak et la reconfiguration de son gouvernement. En Effet, Hayat Tahrir Al-Cham fait partie du spectre de la révolution sans en être son cœur battant. Ce sont les anciens leaders de Nosra qui contrôlent des postes de responsabilité en son sein, mais on y trouve également des anciens plus formés au mode organisationnel et au discours des frères musulmans, à savoir le Front Ahrar al-Cham. Un point essentiel étant celui de la participation aux côtés des autres brigades de l’Armée Syrienne Libre (ASL) à la libération de plusieurs manatiq muharrara (zones libérées) entre juin 2011 et 2016. D’Alep à Idlib, de Homs à Daraa, etc. Avec l’ASL, ils ont combattu ensemble, et au-delà de la notion de « frères des armes et de la révolution » c’est l’opposition au régime d’al-Assad et le consensus sur la syrianité de la révolution et puis la formation et la gestion avec le moindre de contraintes des zones libérées qui a marqué l’expérience de agents de Hayat Tahrir Al-Cham. Certes, dans le spectre de la révolution, il y a une mémoire douloureuse d’une gestion (surtout à Alep) autoritaire, par la torture et la prison, des conflits avec des révolutionnaires. Je connais plusieurs syriens de l’ASL – dont les proches sont morts dans la lutte contre le régime – qui n’acceptent pas le gouvernement de Nosra et des « fréristes et salafistes » en général. Mais ils admettent que Nosra comme Ahrar al-Cham étaient au cœur des confrontations contre le régime, contre l’EI et les milices iraniennes. Par ailleurs, le maintien d’Idlib par la guerre et par les accords d’Astana sous le contrôle de la révolution a été une occasion pour évaluer le gouvernement et l’ordre au sein d’une population qui dépasse les quatre millions de syriens, dont la moitié sont des déplacés de la guerre ayant trouvé dans cette enclave un refuge. Malgré plusieurs problématiques, les manifestations ont pu avoir lieu et la presse locale n’a pas été muselée, une veille citoyenne a pu fonctionner et les droits des minorités ethniques sont globalement respectés.Selon des amis syriens interviewés dans cette même édition, la menée militaire éclaire d’HTC ne peut se penser isolément du soutien populaire qu’elle a déclenché et qui l’a soutenue en se soulevant ? Est-ce la victoire d’un groupe armé appuyé par Turquie comme de nombreux commentateurs le disent ou bien la réactivation d’un soulèvement populaire à partir d’une avant-garde armée ?Il n’y a pas de doute pour moi sur ce constat. Quelques soient les responsables de l’offensive, et surtout les négociateurs pour le retrait des forces du régime et de ses alliés, des millions de syriens et les différents acteurs de la révolution tant armé que pacifique, sont au cœur de l’événement et de la chute de Damas le 08 décembre 2024. Les places sont aujourd’hui occupées par les manifestants comme les réseaux sociaux et différents espaces. Nous assistons comme au moment de la révolution tunisienne, à l’explosion des sentiments de la joie, de l’espoir, des émotions intenses, de l’expression de la mémoire, du recueillement, du deuil. La libération de la parole, le retour sur l’histoire personnelle et collective de la séquence révolutionnaire, la recherche des disparus, le retour de certains exilés et déplacés (je ne crois pas à un retour massif) accompagne la lutte politique qui se déclenche et la négociation pour l’avenir. Donc oui, cela réactive la séquence intense de la révolution mais aussi de la guerre civile. Face à cette dernière, la société est dotée de plusieurs leviers pour lui faire face et éviter sa fragmentation. Parmi ces leviers importants, je pense à l’esprit de la révolution, c’est-à-dire la remémoration de la tragédie collective de la mort, de la disparition, de l’exil mais surtout de la lutte par les martyrs contre le régime de la terreur. Dans votre livre, vous racontez les rapprochements improbables à nos yeux entre organisations islamiques et militants progressistes. Est-ce que vous pouvez-nous expliquer cela ?Oui, c’est une des caractéristiques importantes du printemps arabe en général : suspendre ne serait-ce que temporairement, les anciens cadrages idéologiques de la période de la construction des nouveaux Etats postcoloniaux dans la région. D’ailleurs, pendant les luttes contre la colonisation, « progressistes » et « islamistes » n’étaient pas des catégories opérantes. C’est plus tard que ces groupements s’autonomisent avant d’entrer dans une phase de ce que l’anthropologue Sylvain Lazarus appelle « une saturation » ou une « clôture ». 2011 signait la fin de la séquence de cette polarisation, au moins dans la politique oppositionnelle, dans la rue et dans la révolution. En Syrie, le religieux relève de tout autre chose au sein de la révolution. C’est la ressource la plus, démocratiquement, diffusée parmi les révolutionnaires : Dieu y a été un point de rencontre des morts de la révolution et des vivants. Il permet, tel un souffle, une adhésion aux vœux des morts qui ne sont pas morts pour rien. Exaucer le vœux ultime de la chute du régime. Les questions sur la nature du gouvernement viennent, dans cette configuration révolutionnaire, a posteriori. Peut-être, dans le temps de la paix politique, pouvons-nous à nouveau retrouver les coordonnées de cette division « progressistes » vs « islamistes », mais ce sera sûrement en prenant en compte la pensée formulée dans la révolution. C’est-à-dire la chute de l’autoritarisme et une sensibilité partagée pour « la dignité » ainsi qu’une allergie contre le sécuritaire qui a fondé l’expérience du régime déchu. Dans les 13 années qui nous séparent du début de la révolution syrienne, de nombreuses expérimentations politiques se sont succédées, combattues, enchevêtrées. Il y a d’abord les conseils locaux qui s’auto-organisent de manière horizontale face à la nécessité de survivre à la répression du régime et à son abandon ou sa fuite de parties entières du pays. Il y a le Rojava qui tente d’organiser le communalisme prôné par le PKK mais aussi contrôlé par lui. Et il y a évidemment l’État Islamique, soit une théocratie fasciste. Chacune de ces expérimentations, quelles aient été anéanties ou survivent difficilement, contiennent un imaginaire, un régime de désir et une interprétation du monde qui leur ont forcément survécu. De la même manière que la commune de Paris, 150 ans plus tard, irrigue toujours les imaginaires. Qu’en reste-t-il selon vous aujourd’hui en Syrie ? Est-ce que certaines vous semblent réactivables, désirables, ou assistons-nous à une situation complètement nouvelle ?Je pense qu’avant même la fin de la lutte contre le régime d’Assad, une nouvelle ère s’est déjà confirmée en Syrie. D’abord dans l’affaiblissement de l’Etat de Damas et la montée d’autres cité-Etat comme Idlib ou encore des zones sous des influences différenciées comme le nord-est administré par les kurdes et le nord sous influence économique et politique turque. Donc en terme d’Etat-nation et de territorialité entre l’ensemble de ces régions, il y a beaucoup à faire, mais cette fragmentation peut être aussi une force d’une pensée en faveur du fédéralisme dotant les régions d’autonomie. La révolution a agi localement et l’acte de libération a été pensé comme acte « local » altérant le pouvoir du monopole (violence physique et symbolique). Pour le communalisme, je ne pense pas qu’il a fait partie de cette pensée révolutionnaire expérimentée par des gens ordinaires. Il a plutôt été organisé et centralisé. Mais il peut être aujourd’hui essentiel pour organiser l’ordre suivant une vision communautaire, c’est-à-dire dotant les communautés de pouvoirs gestionnaires. Oui, l’Etat islamique servira sans doute de contre modèle : une contre-révolution non seulement du fait de l’autoritarisme théocratique, mais un appel à prendre au sérieux la question de la responsabilité. C’est-à-dire que l’avenir est interrogé selon la responsabilité face aux gens et face à la communauté internationale. Enfin, la révolution posera aux prochains gouvernements la question sur la dignité et la liberté, ayant été au cœur de la libération, de la lutte armée et des premiers soulèvements. Malgré l’exil, malgré les frontières extérieures – celles fermées par l’Europe et celles d’un gouvernement israélien génocidaire à l’endroit de Gaza – les syriens seront amenés à prendre en mesure l’injonction d’un changement radical avec la période Assad.

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