Convoi de l’eau : au-delà des mégabassines, mettre en lumière d’autres menaces sur la ressource en eau

Projets néfastes

31 août 2023 par Nils Hollenstein

L’objectif du convoi de l’eau qui a longé la Loire avant de rallier Paris : obtenir un moratoire sur les projets de méga-bassines, mais aussi alerter sur les autres atteintes à la ressource en eau.

Convoi de l’eau : au-delà des mégabassines, mettre en lumière d’autres menaces sur la ressource en eau

Publié dans Écologie

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Un cairn « en hommage aux blessé·e·s de Sainte-Soline » est érigé depuis le 18 août dans le bourg de Lezay (Deux-Sèvres). Ce monticule de pierres et de fanions a marqué du même coup le point de départ du Convoi de l’eau, qui a parcouru plus de 400 kilomètres en direction d’Orléans puis de la capitale avec « soin, joie et détermination » selon les organisations à l’origine de l’évènement. Le convoi, arrivé à Orléans en fin de semaine dernière, a installé son campement devant le siège de l’Agence de l’eau Loire-Bretagne, avant de rallier Paris. Une délégation a tenté de négocier avec l’Agence de l’eau « un moratoire sur tous les chantiers et une suspension de tous les projets en cours » de mégabassines. En vain.

Ces gigantesques retenues de stockage de l’eau à l’air libre alimentées par pompage dans les nappes phréatiques et cours d’eau retiennent l’attention médiatique et politique depuis deux ans. Elles ne sont que l’un des maillons d’un système qui continue de contribuer allègrement au réchauffement climatique, tout en ne proposant que d’hypothétiques solutions technologiques ou tentant d’accaparer des ressources fondamentales, comme l’eau. Dans leur cheminement, les quelque 800 participant·es au Convoi de l’eau ont tenté de mettre en lumière diverses luttes contre des projets menaçant de près ou de loin la ressource en eau.

À Mer, la folie logistique

Le Convoi de l’eau a marqué une halte, le 23 août à Mer, dans le Loir-et-Cher. Non pour y admirer le château de Chambord, sur l’autre rive de la Loire, mais pour interpeller sur les « plateformes logistiques » qui ne cessent de s’y étendre et d’artificialiser les terres environnantes. Avec pour conséquences une perte de la biodiversité et de terres vivrières à quelques encablures de la Loire. Pourquoi ici ? La commune se situe à l’une des sorties de l’autoroute A10 reliant Bordeaux à Paris via Poitiers, Tours, Blois et Orléans. Cela en fait une implantation stratégique pour ces entrepôts desservis par un nombre vertigineux de camions. « La fermeture à la fin des années 1990 d’une usine de matelas installée à Mer a été compliquée pour la commune. La mairie de l’époque a alors racheté les terres entre la commune et la sortie d’autoroute. Depuis, plus d’une dizaine de projets de plateformes logistiques ont vu le jour. Cela représente une centaine d’hectares artificialisés », retrace Noé Petit, président de l’association locale « À bas le béton ».

Six personnes dont quatre tiennent des banderoles sont debout dans un champ devant un immense entrepôt gris.
La Coordination Luttes locales Centre a rencontré les participant·es au Convoi de l’eau le 23 août pour sensibiliser à l’essor sans limites des plateformes logistiques dans la région. © Bassines Non Merci

À la sortie de la crise sanitaire et alors que le gouvernement souhaite une relance économique rapide, sept nouveaux projets de plateformes logistiques sont lancés. Deux chantiers ont déjà commencé, les autres sont suspendus à la suite d’un recours de l’association. Le plus grand entrepôt s’étale sur 100 000 m2 entourés de murs de quinze mètres de haut. « Ces projets vont encore artificialiser 80 hectares et mettre 2000 camions supplémentaires par jour sur les routes. On est dans une démesure totale », déplore Noé Petit.

Toute la région concernée

Autre élément qui interpelle le collectif : plusieurs projets de plateformes ont été lancés par l’actuel ministre de l’Agriculture et de l’Alimentation Marc Fesneau lorsqu’il était encore président de la communauté de communes Beauce Val de Loire créée en 2016, dont fait partie Mer. Ces projets dévorent lentement les terres agricoles et les forêts de la région : « La quasi-totalité des surfaces artificialisées de la région a été prélevée sur les territoires agricoles : 2450 ha, soit 88 % des surfaces artificialisées entre 2012 et 2018. Plus des deux tiers (1 740 ha) ont été destinés aux zones industrielles ou commerciales et aux réseaux de communication », relève l’Insee.

Cette bétonisation essaime à Mer mais aussi dans l’ensemble de la région, comme à Vierzon, Romorantin, Beaugency et Lamotte-Beuvron. Avec, à chaque fois, la promesse de développement économique et de création d’emplois. « Cet accaparement des sols par les plateformes logistiques ne profite en réalité qu’à une toute petite partie de personnes : les énormes promoteurs qui les développent », rétorque Noé Petit. Pour tenter de peser, « À bas le béton » fait d’ailleurs partie de la coordination régionale « Luttes locales Centre », rassemblant militant·es et associations opposé·es aux « grands projets écologiquement néfastes : plateformes logistiques pharaoniques, autoroutes et ponts, mégabassines, immenses lotissements, industries nocives ou déboisement urbain ».

Un fleuve nucléarisé

À une petite dizaine de kilomètres de Mer, ce sont les cheminées de la centrale nucléaire de Saint-Laurent-des-Eaux qui se dessinent. Ses réacteurs entrent dans leur 41e année de fonctionnement, deux autres, plus anciens, y sont en cours de démantèlement, générant des centaines de tonnes de déchets radioactifs. Avec Belleville-sur-Loire, Chinon, Dampierre-en-Burly le long de la Loire, ainsi que Civaux le long de la Vienne, Saint-Laurent-des-Eaux incarne la présence accrue du nucléaire sur le bassin versant de la Loire. Cinq sites pour quatorze réacteurs nucléaires en tout.

Alors que l’Union européenne a classé mi-2022 le nucléaire et le gaz comme « énergies de transition », les participant·es au Convoi de l’eau entendent bien montrer ses impacts sur les ressources aquatiques. À l’occasion du passage des vélos et tracteurs en aval de la centrale de Saint-Laurent-des-Eaux le 24 août, des activistes du collectif « Loire Vienne Zéro nucléaire » ont effectué un prélèvement d’eau dans la Loire. Ceci afin de « dénoncer l’impact cumulé des 5 sites nucléaires du bassin alimenté par la Loire et ses affluents », selon un communiqué commun.

Au centre de l'image, un fleuve, avec à gauche une centrale nucléaire et à droite de très nombreux cyclistes arrêté·es devant deux banderoles.
Point de rencontre en aval de la centrale nucléaire de Saint-Laurent-des-Eaux entre le Convoi de l’eau et le collectif Loire Vienne Zéro nucléaire le 24 août pour effectuer des prélèvements dans la Loire. © Bassines Non Merci

Le collectif a également publié les résultats de sa veille citoyenne effectuée sur des données de 2021 communiquées par EDF l’année suivante. Et en tire un bilan critique : « EDF pompe, pollue et réchauffe l’eau. » EDF base son estimation de consommation d’eau sur la quantité d’eau consommée après déduction de la quantité restituée dans les cours d’eau, soit 188 millions de m3 d’eau évaporés pour un total de 693 millions de m3 d’eau prélevés sur le bassin versant de la Loire. Ce sont pourtant ces rejets présentés comme une simple restitution au milieu qui contribuent à altérer celui-ci, comme le soulignait Anne Le Strat dans notre entretien du 20 juillet.

Eau réchauffée et polluée

L’eau rejetée par les centrales n’est plus la même après son passage dans le circuit de refroidissement des réacteurs. Elle s’est réchauffée et contribue à augmenter la température de la Loire, en particulier quand le débit est bas. Le collectif « Loire Vienne Zéro nucléaire » déplore le manque de transparence d’EDF dans la publication en ligne des mesures de températures de l’eau en amont, aval et au niveau du point de rejet des centrales. L’association relève toutefois, dans une publication d’EDF datant de novembre 2022, une moyenne mensuelle de température de 22,2°C au niveau du point de rejet de la centrale de Saint-Laurent-des-Eaux. La température du fleuve progresse alors de 0,6°C entre l’amont de la centrale (11,2°C) et l’aval (11,8°C).

Le collectif s’interroge également sur les rejets dans le milieu d’une eau chargée en éléments chimiques et radioactifs sur le long terme. La concentration de tritium, « peu radiotoxique, mais nécessitant une surveillance » selon l’IRSN (Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire), est régulièrement surveillée par l’ACRO (Association pour le contrôle de la radioactivité dans l’Ouest).

Cette dernière pointe ainsi dans un rapport de 2021 « l’influence cumulée des rejets d’effluents liquides radioactifs de l’ensemble des centrales nucléaires de Belleville à Chinon » concernant la concentration du tritium dans la Loire. Les mesures réalisées par l’association montrent des niveaux significatifs de tritium dans les écosystèmes aquatiques et certains réseaux d’eau potable comme à Châtellerault et Saumur. L’ACRO appelle ainsi à une surveillance plus efficace de ces niveaux, dépassant parfois la limite de qualité pour l’eau potable fixée en France à 100 becquerels par litre.

Le réchauffement global et à long terme des cours d’eau pose question. Ainsi, dans une étude thermique du Rhône publiée en 2016 par EDF, le réchauffement climatique et les rejets thermiques des centrales sont pointés comme les « deux contributeurs principaux au réchauffement des eaux du Rhône ». Cela n’est d’ailleurs pas sans effet sur les populations de poissons et les écosystèmes : « Sous influence de températures plus élevées, les peuplements piscicoles du Rhône voient une augmentation des espèces d’eaux chaudes et peu courantes dont certaines sont allochtones (proviennent d’un endroit différent, ndlr). Le constat est similaire pour la végétation aquatique ».

Du biogaz en zone humide

Le biogaz se développe également en Centre-Val de Loire, où les projets de méthanisation ont le vent en poupe. L’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) recense en 2019 plus de soixante projets en dix ans. La méthanisation est considérée comme une énergie renouvelable – du biogaz issu des cultures – et est censée apporter un complément de revenus pour les agriculteur·ices. Elle est largement soutenue et encouragée par les pouvoirs publics.

Repère :

La méthanisation, quésaco ?

Au premier plan de l'image on peut voir plusieurs cyclistes circulant sur une route goudronnée en bordure de champ. En arrière plan, on aperçoit des installations de méthanisation.
Un des premiers collectifs à intervenir lors du Convoi de l’eau est basé à Lezay et proteste contre la construction de trois méthaniseurs en zone Natura 2000. © Bassines Non Merci

Pourtant, comme pour les autres sources d’énergie renouvelable, tous les projets ne sont pas souhaitables ni soutenables. « Nous ne sommes pas contre la méthanisation, mais nous revendiquons un certain nombre de conditions préalables pour que ces projets aient du sens », indique Guy Janvrot, secrétaire régional de France Nature Environnement (FNE) en Centre-Val de Loire. « Si le développement de la méthanisation provoque une intensification encore plus importante de l’agriculture, alors ce n’est pas la bonne voie », souligne Guy Janvrot.

FNE insiste notamment sur l’importance d’éviter un « effet rebond » : sous prétexte qu’une partie de l’énergie consommée serait moins polluante, aucun effort de sobriété ne serait accompli. Un développement intensif de la méthanisation entrerait en conflit avec les cultures dédiées à l’alimentation et générerait des pollutions liées au transport du biogaz sur de plus grandes distances [1]. Produire des cultures uniquement destinées à être méthanisées devrait ainsi cesser selon FNE. En France, la législation prévoit une limite de 15 % de cultures dédiées uniquement à la méthanisation. « C’est déjà trop » pour le secrétaire régional de FNE. L’organisation prône une réduction progressive de ce taux jusqu’à la disparition des cultures dédiées, gourmandes en eau et en terres, au profit de cultures vivrières. De plus, « si la matière organique est transportée sur plus de dix kilomètres, cela rend le bilan carbone de tels projets inintéressant ».

FNE appelle également de ses vœux un contrôle citoyen et légal plus strict pour les projets de méthanisation. « Le digestat [déchets issus de la méthanisation] n’est actuellement soumis à aucun plan d’épandage obligatoire, ce qui est dommageable pour la préservation de la qualité de l’eau », regrette Guy Janvrot. « Il faut également que l’installation de méthaniseurs ne se fasse pas au détriment de la biodiversité. » Comprendre : ne pas avoir à déboiser ou porter atteinte à une zone protégée pour leur construction.

Ce sont ces projets peu viables que dénoncent les participant·es au Convoi de l’eau. Et ce, dès le départ à Lezay, où un permis de construire a été déposé en juillet 2023 pour la construction de trois méthaniseurs, comme l’indique la pétition du collectif Lezay Natura 2000, créé le 23 juillet. Malgré un avis défavorable d’Olivier Gayet, maire de la commune, la construction de ces infrastructures est prévue « en zone humide et en zone Natura 2000 pour la protection des espèces » selon Florent Blanchard, agriculteur et initiateur du collectif, cité par La Nouvelle République.

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Le projet interroge d’autant plus que son exploitant, TechniqueSolaire, a déclaré des apports tout juste inférieurs à 30 tonnes de matières et résidus organiques par jour, ce qui permet d’échapper à la réalisation d’une enquête publique. Une stratégie déjà dénoncée en 2022 par le média indépendant breton Splann ! qui recensait alors l’agrandissement en Bretagne d’un méthaniseur sur trois « dans les cinq années qui suivent sa construction, selon la stratégie du fait accompli ».

Nils Hollenstein

Photo de une : Le Convoi de l’eau a rassemblé 700 à 800 cyclistes et 20 tracteurs pendant une semaine entre les Deux-Sèvres, Orléans et Paris. © Les Soulèvements de la Terre

https://basta.media/convoi-de-l-eau-au-dela-des-megabassines-mettre-en-lumiere-d-autres-menaces-sur

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