Digression sur la mémoire du jaune

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Par une matinée ensoleillée de début de printemps, je descendais des Arènes de Lutèce du pas tranquille du piéton de Paris livré à la déambulation de sa mémoire. Ici, tel bistrot lamentablement fermé m’évoquait un rendez-vous amoureux de jeunesse. Là, un restau bobo-style éveillait la réminiscence d’un local d’anarchistes espagnols de la fin des années 1970 où, dans des nuages de fumée de clopes, s’agitaient des rêves de retour antifranquistes. Ailleurs, vers Cardinal-Lemoine, je me revoyais fouiller, presque haletant, les caisses d’une librairie en quête infiniment recommencée du Graal. Plus bas, à l’entrée de la rue des Écoles, un cinéma toujours debout me fit illico penser aux films de Cassavetes, que j’avais découverts en cet endroit et aimés passionnément.

L’errance des pas perdus favorise la mémoire en peuplant les lieux traversés de souvenirs, de visages, de corps en mouvement que la marche excelle à réinventer. Comme si, par son mouvement même, elle libérait l’esprit de ses ombres tutélaires. Il faisait beau, ce matin. Presque trop de soleil, ou trop d’un coup. On peine toujours à changer brutalement de saison. Il faut du temps, des paliers, des passages pour s’y habituer. Il me les faut, du moins. Je suis un lent du changement de saison. Il faisait beau, donc, et exagérément j’insiste, en ce jour où de bon matin, mes pas, livrés aux souvenances, m’avaient mené presque à l’aveugle rue des Écoles jusqu’à tomber sur Boris, le Gilet jaune de la Maub’, qu’il remontait quand je la descendais sur le trottoir d’en face. En le voyant, j’ai tout de suite pensé que, sans gilet, Boris, c’était comme un hot-dog sans moutarde. Et c’était à cela que je pensais quand, d’en face, monta un très sonore « Ahou, ahou, ahou » auquel je me surpris à répondre, moi le plutôt discret, par un éclatant « On est là ! On est là !… » Au mitan de la chaussée presque déserte de la rue des Écoles, à la hauteur du Collège de France, l’accolade, quoique masquée – de jaune pour lui, de noir pour moi – fut fraternelle. Elle signait une retrouvaille, ponctuait plus encore une connivence toujours vive malgré les rigueurs du temps.


Bobo, c’est comme ça qu’on l’appelait en famille, je l’avais rencontré aux premières flambées parisiennes du mouvement, au cœur d’un approximatif repli post-émeutier sur les Champs-É. où nous nous étions retrouvés nez-à-nez avec un cordon de bleus aux trognes patibulaires mais privés d’ordre. Le groupe de fuyards que nous formions avait bien tenté de les contourner, mais un balaise qui faisait fonction de chef flic nous intima l’ordre d’attendre qu’il eût reçu des consignes avant d’envisager la quille. La situation à vrai dire était d’autant plus grotesque que, au vu de la configuration des lieux, il n’y avait de point de fuite que dans le dégagement fissa. La consigne qu’attendait le RIO 1789201 (numéro fictif), c’était l’heure d’arrivée des paniers à salade et l’ordre de les remplir. Et ça pouvait prendre du temps vu que, en gros, la circul’ était rendue difficile par la prolifération de feux de poubelles et des attroupements sauvages qui démontaient les vitrines de ce quartier cossu. Bref, la nasse sentait la gardav et le moral prenait l’eau. C’est alors que Boris de la Maub’, giletjauné jusqu’aux dents, belle prestance de quinqua prolingue et sûr de sa cause, décida de « travailler au corps » le CRS à matricule en charge de notre avenir en cherchant sa « faille humaine ». Je me souviens que ça nous fit doucement rigoler – en fait personne n’en menait large – au prétexte que chercher ça chez un flic, c’était comme chercher le communisme dans un goulag. Mais Bobo n’en démordit pas. Avec ou sans mandat des masses, il tenterait l’aventure. Et le plus marrant, c’est qu’après un conciliabule de plus d’une demi-heure où nous priions pour que la consigne ne vînt pas, le condé ordonna au cordon de nous ouvrir un passage vers la rue Vernet, si ma mémoire est bonne. Quand le groupe – une cinquantaine de zigues et ziguettes – eut évacué la rue Bassano, Bobo, qui avait attendu la fin de la manœuvre de repli défensif tapa sur l’épaule caparaçonné du cogne en signe de remerciement. Arrivé sous les applaudissements au point de retraite, la question, naturelle, fusa de toutes parts : « Mais comment t’as fait, Bobo ? » Et la réponse fit marrer tout le monde : « J’ai causé liberté, que dalle ! J’ai dit qu’on avait rien contre les keufs, que dalle ! “J’attends les ordres”, qu’il répétait, le con. Alors, j’ai fait le mec sympa qui s’intéressait au bonhomme et, là, j’ai appris qu’il était de Rostrenen. Bref, j’ai tchatché sur Rostrenen, que je connais un peu parce que j’aime bien la danse fisel et que la seule attraction de ce bled pourri, c’est son festival annuel de fisel, que je fréquente depuis au moins dix ans. Et il se trouve que la frangine du pandore en a été longtemps responsable. » Sa « faille humaine », c’était son amour de la gavotte « en 4-et-5 ». Fallait juste la trouver. S’ils sont malins, c’est sûr, pensai-je, les Gilets jaunes triompheront. Le Bobo de la Maub’, à qui nous devions beaucoup, fut copieusement acclamé. Quant à sa réputation, elle fut faite, et pour longtemps.


Ce matin-là, Boris revenait de l’Odéon occupé où, comme chaque jour, il allait voir sa copine, intermittente du spectacle, pour lui claquer un bécot et lui amener un thermos de café, du café comme elle l’aimait, bien corsé. Gilda avait été parmi les premiers occupants, me racontait Boris, de celles et ceux qui poussaient à soigner la symbolique de l’occupation en l’ouvrant aux convergences. À côté du rouge drapeau prolétarien flottaient désormais, au sommet du glorieux édifice, un étendard jaune et un chiffon noir. « T’as vu, mec, ça a de la gueule, non ! » Et c’est vrai que ça avait de la gueule, surtout pour un ex-soixante-huitard comme moi. Alors, la question m’est venue comme ça, un peu provocante : « Et elle était où, Gilda, pendant nos samedis jaunes ? » Boris, contrarié, secoua la tête : « Pas là où il fallait être, en tout cas, comme beaucoup de cultureux dans son genre. La première fois que je l’ai vue, Gilda, c’était à une manif sur les retraites de décembre 2019, dans le groupe “Art en grève”. Elle tenait une pancarte en carton : « Au rond-point rougeoyant des noires colères étoilées de jaune ! » Ça m’a plu, beaucoup plu. Avec mon gilet jaune paré d’un A cerclé dans le dos, je me suis pointé vers elle et et je lui ai demandé si elle pouvait me prêter son totem. Accordé. Je l’ai alors brandi aussi haut que possible en entamant le On est là !… Et la surprise fut double : d’abord, parce que ce chant que nous pensions nous appartenir fut repris par tout le monde et, ensuite, surtout, parce que je sentis la main de Gilda se glisser dans la mienne. Depuis, on ne se quitte que pour se rejoindre, comme à l’Odéon. » En racontant, Boris le sentimental, Gilet jaune de la Maub’, avait les yeux troublés de larmes.

La mémoire du jaune, c’est sans doute, c’est d’abord cela, un vécu d’émotions qui, dans le noir des jours, peut faire clarté commune. Elle agissait déjà comme cela au cœur du mouvement, de rond-point libéré en rond-point cadenassé, de péages évacués en péage repris, de samedi en samedi, de courses en nasses, d’affrontements en replis. C’est elle qui, sur le temps, dans sa durée, fondait le sentiment d’appartenance à la cause commune d’une révolte ouverte aux dépassements, aux convergences, aux confluences des consciences humiliées. « Le peuple avance, et c’est assez », écrivit Michelet des premiers élans de 1789. C’est un peu ça que, contre toute attente, nous avions vécu, une levée en masse contre l’injustice sociale et la fierté d’en être, à notre place et sans faillir. Vaincre, au fond, avait moins d’importance que relever la tête et redresser le regard. Il y a, dans tout soulèvement populaire, une revanche sur l’offense faite au pauvre, un appel de dignité, une réminiscence d’histoire que conforte le seul fait de se mettre en mouvement et de faire puissance. Et c’est précisément ce socle commun qui fait mémoire commune, et pour longtemps. On peut voir, c’est ainsi du moins que je le vois, le mouvement des Gilets jaunes comme création d’un temps commun ouvrant sur un monde commun, multiple et bigarré, qui est lui-même une autre façon de désigner ce qui fait communauté humaine. Comme il y a 150 ans quand le peuple de Paris monta à l’assaut du ciel pour conquérir sa dignité. « Communs, Commune 1871-2021 », c’est ce qu’on pouvait lire, ce jour-là, sur le T-shirt de Boris quand, proche de son zénith, le chaud soleil le convainc de se déloquer un peu de sa surcouche d’hiver.


Ce qui fit pli, ce jour, dans notre printanière rencontre de hasard, c’était précisément cette mémoire vive, l’idée de nous être forgés une solide estime que cultivèrent nos infinies dérives jaunes parisiennes, une estime que rien ne pouvait ternir. Quand, par hasard, j’en manquais une de manif, Boris me charriait à sa manière au coup suivant : « T’as loupé la meilleure, mec, on a failli passer la ligne… » Quelle ligne ? Celle de l’imaginaire sans doute, celle qui propulse le phantasme dans cet au-delà de l’histoire où finit la préhistoire, celle où s’arrêtent les horloges, celle où la ville insurgée redevient un haut lieu de la poésie.

À l’heure où les estomacs commençaient à crier famine et après un détour chez son pote kurde de la Maub’, nous déjeunâmes ensemble au square de la rue Saint-Julien le Pauvre sous l’arbre qu’on dit le plus vieux de Paris. « La nostalgie jaune, me dit Boris entre deux bouchées, c’est comme une douleur un peu sourde, mais qui a cette étrange particularité de soulager du poids du présent. Et puis, on peut se le dire, non, entre nous : on s’est bien marrés à paniquer les bourgeois en surjouant les loqueteux, à nous coltiner les keufs, à partir en sauvage juste pour partir en sauvage sans qu’aucun stratège autoproclamé à la con ne se sente obligé d’étaler sa science supposée. On s’est bien marrés, non ? » Et c’est vrai, ce qui nous reste en mémoire de ce mouvement, c’est ce bonheur, cette joie, d’avoir usé nos grolles en faisant sens commun, peuple concret, force agissante et enfin consciente de sa puissance, mais c’est davantage encore ce sentiment de liberté qui naît de l’impression inoubliable de n’avoir dépendu d’aucune instance dirigeante pour ce faire. Comme elles furent loin, alors, ces manifs traîne-savate où tout était prévu, mais surtout l’ordre de dispersion, ces défilés de vaincus d’avance qu’aucune spontanéité ne semblait pouvoir réveiller désormais de leur torpeur syndiquée. Les jaunes resteront dans l’histoire comme celles et ceux, nous étions d’accord Boris et moi, qui auront réinventé la joie de l’insoumission canaille et chaotique, mais aussi la constance, la détermination et le courage. Aux détours de nos commentaires, on se demandait des nouvelles de telle ou tel. De la « môme piaf », qui avait une tronche de moineau et des nerfs d’acier. De Riton de Bezons, qui avait fait tant de gardavs qu’il connaissait tous les comicos de Paris. De Schokob’, qui distribuait des « schokobons » comme autant de médailles à qui méritait son estime. De Kropot’, grande gueule et gros cœur, qui défendait l’idée très minoritaire qu’il valait mieux convaincre la police que la détester. De Mourad, de Villiers-le-Bel, qui, sur son T-Shirt « Justice pour Adama », avait graffité : « … et pour les Gilets jaunes ». D’autres encore, beaucoup d’autres que cette saloperie de pandémie avait dispersés au vent mauvais du repli.


Ainsi, de déambulation mémorielle en flânerie sur les quais de Seine, l’après-midi passa comme un charme. Jusqu’à l’heure où, de repos ce jour-là, Boris, qui exerce le noble métier d’infirmier dans un cabinet plus ou moins autogéré de la rue Frédéric-Sauton, devait s’enquérir de sa feuille de service pour le lendemain. C’est là que nous nous séparâmes en nous promettant de nous revoir bientôt.

À 19 h 28, en sortant du métro Gambetta pour rejoindre mon gîte, un flic me verbalisa au prétexte que je ne respectais pas l’heure du couvre-feu. J’ai imaginé Boris à ma place. Sûr qu’il aurait cherché sa « faille humaine ». Moi, je n’en avais pas la force. Je me suis contenté de sourire en pensant à Rostrenen et à la gavotte « en 4-et-5 ». « Et ça vous fait rire ? », me dit le pandore irascible. J’ai failli répondre : « Oui, chef, mais jaune ! ».

Freddy GOMEZ

http://acontretemps.org/spip.php?article844

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