Entretien — Politique

Des parachutages, une hiérarchie sociale forte et l’exaltation d’un clivage contre les « urbains » : le chercheur Guillaume Letourneur décrypte la progression du Rassemblement national dans de nombreux territoires ruraux.
Peu importe que la cheffe de file soit candidate à l’élection présidentielle malgré une condamnation en appel pour détournements de fonds publics, ni que le président du parti soit fragilisé par la révélation d’écrits antisémites, le Rassemblement national poursuit sa progression, notamment dans les territoires ruraux, où le parti lepéniste n’a eu de cesse d’étendre son influence depuis les années 1980.
Avec À la conquête de la « France des oubliés », enquête sur les dirigeants du Rassemblement national dans l’Yonne (ed. Le Bord de l’eau) publié le 16 octobre, le chercheur Guillaume Letourneur fournit de précieuses clés de compréhension pour comprendre les causes profondes de cette propagation.
Loin des éléments de communication d’un parti qui prétend représenter le plus les classes populaires, notamment rurales, le politiste analyse comment le FN devenu RN s’implante dans ce type de territoires. En fréquentant au long cours des adhérents du parti d’extrême droite dans l’Yonne, où le vote RN progresse, Guillaume Letourneur documente un parti hypercentralisé dans lequel les fédérations sont un instrument au service des dirigeants parisiens parachutés.
Derrière un parti s’érigeant en porte-parole du « peuple », réside un système qui « ne parvient ni à faire émerger des dirigeants issus des milieux populaires (le veut-il seulement) ni à intégrer durablement des militants appartenant aux groupes sociaux les plus défavorisés », écrit-il.
Reporterre — Pourquoi avoir choisi le département de l’Yonne, moins connu que les vitrines du RN que sont le Nord et la région Provence-Alpes-Côte d’Azur ?
Guillaume Letourneur — Il me semblait représentatif de plusieurs tendances, et notamment car il ne s’agit pas d’un bastion classique du FN/RN, tels que le sont le bassin minier du Nord de la France et le pourtour méditerranéen, déjà très documentés.
Je voulais également comprendre l’implantation d’une fédération de taille moyenne, en termes de nombre d’adhérents, au sein d’un territoire rural. Depuis que Marine Le Pen a pris les commandes du FN en 2011, elle a orienté toute une partie de son discours et de son offre politique sur la question de la ruralité. Dans la foulée, elle a organisé un tour de la « France des oubliés », et cette expression est devenue un élément central du discours du RN.
C’est intéressant d’un point de vue de la science politique de voir comment le parti va activer ce clivage urbains versus ruraux en s’érigeant en porte-parole des territoires ruraux, à l’opposé des espaces urbains perçus comme des espaces d’entre-soi et d’élites mondialisées.
Votre enquête porte sur le déploiement territorial du parti. En quoi nous éclaire-t-elle sur sa capacité à reproduire les inégalités sociales que le parti prétend combattre ?
En m’intéressant aux rapports sociaux qui existent entre les militants et aux personnes qui font la vie du parti localement, j’ai constaté combien des rapports de classe importants structurent en réalité cette organisation.
À travers l’exemple de l’Yonne, on constate que ce sont majoritairement des hommes très diplômés qui sont à la tête des fédérations. Il y a une élite sociale et politique qui va contrôler ces fédérations alors que la majorité des adhérents et des militants appartiennent aux classes moyennes et populaires.
Quand on regarde par exemple la manière dont la hiérarchie des listes municipales est structurée, on voit qu’elle reproduit en partie une hiérarchie sociale. Parfois c’est vécu de manière positive chez les adhérents, qui partagent une forme de déférence dans le fait d’être placés sous l’égide d’un responsable diplômé, qui possède des propriétés sociales distinctives.
C’est aussi perçu de manière plus négative, lorsque le responsable est vu, selon les mots des militants, comme un « enfant gâté », quelqu’un qui appartient à la bourgeoisie. Cela vient remettre en cause l’image populaire du parti.
La « France des oubliés », c’est donc essentiellement une stratégie de communication plus qu’une réelle volonté de redonner la voix à ces personnes…
Tout à fait, le RN a en réalité tendance à mettre en avant et à faire la promotion de personnes qui possèdent des capitaux sociaux et scolaires importants. L’autre particularité, c’est que les représentants du parti dans l’Yonne sont tous proches de la famille Le Pen, que ce soit de Jean-Marie Le Pen ou de Marine Le Pen.
Ce ne sont donc pas des militants issus de ces territoires ruraux. Contrairement à ce qu’il prétend incarner, le parti d’extrême droite n’a pas la volonté de faire émerger des figures populaires rurales.
Parmi les figures que vous avez rencontrées, certaines ont toujours habité dans l’Yonne, d’autres pas. La distinction entre ruralité et citadins a-t-elle du sens pour parler des représentants du parti dans ce territoire ?
Dans l’Yonne, la majorité des dirigeants de fédération sont principalement des cadres parisiens parachutés, comme c’est d’ailleurs le cas dans d’autres fédérations telles que celles du nord-est, qui font partie des territoires où le RN enregistre des scores électoraux importants. Je pense notamment à Alexandre Loubet, candidat aux législatives en 2022 en Moselle qui déclarait dans la presse locale : « C’est un parachutage et je l’assume à 300 %. »
La trajectoire de Julien Odoul, député de l’Yonne et porte-parole du RN, est assez représentative de cette stratégie…
Le cas de Julien Odoul montre comment les circonscriptions populaires et rurales servent en réalité d’appui aux carrières électives des dirigeants du RN, comme ce fut le cas dans les années 80 déjà avec les premiers responsables du parti dans l’Yonne.
« Leur implantation se fait grâce à l’étape du parachutage »
S’implanter dans les territoires ruraux permet de faire des carrières politiques, d’obtenir des mandats, et donc s’assurer une place dans le champ politique. Lorsqu’il arrive dans l’Yonne en 2015, Julien Odoul mobilise le registre de la proximité, il dit vouloir être le député des « vides-greniers », et il est très présent sur le terrain.
Plusieurs cadres du RN vont appliquer cette stratégie de notabilisation, c’est par exemple le cas d’Edwige Diaz en Gironde. Leur implantation se fait grâce à l’étape du parachutage, mais il ne faut pas négliger la consolidation de leur ancrage local par un travail militant et politique sur le terrain qui fait que ces circonscriptions deviennent de plus en plus des fiefs pour le RN.
Vous consacrez un chapitre aux militants issus des forces de l’ordre ; ceux que vous avez rencontrés montrent une disposition à la violence qui joue un rôle important pour animer la fédération. En quoi précisément ?
Lorsque l’on regarde l’origine sociale et professionnelle des adhérents du parti, on trouve souvent une même caractéristique : l’appartenance ou la proximité avec les forces de l’ordre.
Le partage de cette expérience professionnelle, de cette culture militaire, c’est quelque chose qui cimente le parti en lui conférant une certaine cohésion puisque cela nourrit des partages d’expériences communes et de sociabilité. J’ai par exemple observé des militants qui fréquentent le même stand de tir.
Parmi le vivier de militants, vous mentionnez également les catholiques traditionalistes. Y a-t-il une continuité entre Jean-Marie Le Pen et Marine Le Pen à ce niveau-là ? Comment l’expliquez-vous ?
Dès les années 80, des liens se tissent entre le milieu catholique traditionaliste qui provient lui-même des racines religieuses antérieures. Au moment du Concile Vatican II, au début des années 60, il y a une volonté de moderniser l’Église, et une partie des catholiques va être en rupture avec cette tendance et s’inscrire dans la mouvance traditionaliste.
Ces derniers font partie des groupes de viviers militants qu’on retrouve au Front national dès sa création. Lorsque j’ai réalisé mon enquête, dans les années 2010, j’ai retrouvé plusieurs militants avec ce profil à fort ancrage religieux ; c’est par exemple le cas d’un animateur important de la fédération.
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Je n’ai pas observé de rupture nette de ce point de vue là au fil des décennies, ce sont souvent des personnes qui étaient présentes dans les cortèges de la Manif pour tous, certaines sont dans l’entourage proche de Marine Le Pen. Les liens entre le RN et les catholiques traditionalistes sont des liens familiaux et relationnels assez étroits qui s’inscrivent dans la durée.
La gauche semble avoir plusieurs trains de retard dans les territoires ruraux. Malgré les efforts de certains partis, les votes RN augmentent et ce alors que les cadres et les militants RN sont parfois inexistants. Comment le comprenez-vous ?
Il y a beaucoup de territoires dans lesquels le vote RN est très élevé sans pour autant qu’il y ait une organisation militante très structurée sur le terrain. À mon avis, cela renvoie de manière générale à la relative faiblesse des organisations partisanes. Le RN est un parti très centralisé, familial, et les efforts déployés pour s’implanter ne sont pas toujours au niveau des scores électoraux de ce parti.
Autre élément important : le vote RN peut progresser dans certains territoires sans s’appuyer sur des relais militants formels. La banalisation du FN au village se fait aussi via des relais informels, c’est-à-dire des personnes qui sont le plus souvent des petits chefs d’entreprises ou des artisans, qui vont défendre un discours d’extrême droite sans pour autant adhérer au parti, et vont donc servir de relais locaux.
Il existe toutefois une implantation du RN à géométrie variable selon les territoires, ce qui renvoie aussi à la diversité des espaces ruraux en France qui ne sont pas perméables de la même manière aux discours du RN, contrairement à la grille de lecture très schématique qui est véhiculée par les analyses en termes de France périphérique.

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