France — Enquête
Quatre membres d’un groupe d’amis de Kevin T., auteur de l’attentat perpétré vendredi 23 octobre dans les Yvelines, reviennent sur son parcours auprès de « Mediapart ». Ils décrivent un trentenaire en « détresse », dont la haine a été alimentée depuis des années par les discours racistes à la télévision.
26 octobre 2026 à 13h05
LeLe « gang du potager » : le nom de ce groupe d’ami·es a pris une tournure tragique vendredi 23 octobre. Ce jour-là, un message prévient la dizaine de copains et copines rassemblé·es depuis une décennie sous cette bannière drolatique : un membre du « gang » se cache derrière le terrible attentat dont toute la France parle depuis quelques heures.
Muni d’un pistolet-mitrailleur, Kevin T., 39 ans, a pris le volant de sa Clio puis ouvert le feu, le matin même, sur plusieurs personnes prises presque au hasard dans les rues de Trappes, puis La Verrière (Yvelines), à quelques kilomètres de son domicile. Les victimes sont toutes noires ou arabes. Un homme de 26 ans, Pengo Bossio Wangi, est tué sur le coup. Cinq autres personnes sont gravement blessé·es, dont une jeune fille de 12 ans.
Rapidement, un premier nom circule sur la toile : il s’agit d’une erreur. Puis une photo de l’arrestation de l’auteur des tirs fuite sur les réseaux sociaux. « Cela a été le choc », réagit Lucien*, 31 ans, un des membres du « gang du potager » – nom tiré d’un projet de jardin collectif né dans une résidence du quartier des Saules, à Guyancourt (Yvelines).

Le potager réunissait une dizaine de locataires – étudiant·es ou jeunes travailleuses et travailleurs, dont Kevin T. Chacun·e a ensuite poursuivi sa route, mais les membres du « gang » sont resté·es en contact, dans un groupe sur les réseaux sociaux et à l’occasion d’événements annuels (anniversaires, crémaillères, sorties au restaurant, etc.).
« Personne ne s’attendait à ce qu’il commette quelque chose comme ça », reprend Lucien, même si tout le monde avait bien constaté que Kevin T. était tombé dans une puissante spirale raciste. « C’est bien clair : tous ses problèmes à lui, c’était à cause des Noirs et des Arabes. Depuis sept ou huit ans, il est dans ce discours raciste en permanence », dépeint Fabien*, autre membre du groupe resté impuissant face à cette haine ancrée.
Pendant des années, ce militant de gauche s’est souvent démené pour essayer d’inverser le cours des choses, jusqu’à admettre son impuissance en mars 2022. Inquiet du bulletin Rassemblement national (RN) que son ami a annoncé vouloir glisser dans l’urne à la présidentielle, Fabien écrit alors à un autre membre du groupe : « Je compte sur toi pour faire changer d’avis Kevin, je n’y arrive pas. » Dans sa réponse, son comparse paraît tout aussi démuni : « Okay, tu sais ça fait cinq ans que j’essaye, il est irrécupérable du point de vue politique mec. »
L’analyse CNews lui convient bien.
Fabien*, membre d’un groupe d’amis avec Kevin T.
Pour Fabien, resté en contact avec l’auteur de l’attentat jusqu’en avril 2026, les causes de cette trajectoire sont multiples. D’un point de vue professionnel, d’abord, « Kevin avait suivi une formation en tant qu’électricien plus jeune, mais il travaillait pour une entreprise qui venait en dépannage des crevaisons des poids lourds, avant d’être employé ensuite dans la manutention de stations-services. C’était un travail peu rémunérateur et très difficile », relate-t-il.
À ce contexte économique s’ajoute une « détresse personnelle » difficilement sondable, « peu d’amis » en dehors du groupe du potager, « très seul sur le plan affectif », « des difficultés pour avoir une copine », ajoute Fabien. Dans le même temps, « Kevin écoute beaucoup trop les chaînes d’info. Il relie tout à l’immigration comme le font [Éric] Zemmour, [Marine] Le Pen ou [Pascal] Praud ».
Sur la messagerie du groupe ou lors des soirées, Fabien « essaye de lui faire comprendre que sa situation personnelle n’est pas liée à l’immigration mais à l’accroissement des inégalités ». Mais rien n’y fait, « l’analyse CNews lui convient bien ».
D’après Le Monde, avant d’être transféré dimanche à l’infirmerie psychiatrique de la préfecture de police, Kevin T. a reconnu en garde à vue les faits qu’il aurait d’emblée mis sur le compte de son idéologie raciste : il aurait visé des « Noirs et des Arabes » car il en avait « marre d’eux », et souhaitait « venger les commerçants » pillés lors des manifestations du 17 octobre, reprenant ainsi à son compte une fake news abondamment relayée sur plusieurs plateaux de télévision.
Toujours selon les informations du Monde, plusieurs membres de sa famille entendus en garde à vue ont confirmé le racisme de Kevin T., au domicile duquel un exemplaire de Mein Kampf a été retrouvé en perquisition. Une source proche de l’enquête a également précisé que des documents liés au RN ont par ailleurs été découverts (lire la boîte noire de cet article).
Des actions auxquelles il participait
Face aux discours haineux dans le groupe du potager, Anthony* n’a pas eu la même patience que Fabien. « Kevin a commencé à avoir des propos très durs contre les étrangers, contre les gens qui ne travaillaient pas. Beaucoup de véhémence, de colère, ce n’était jamais positif. Je me suis détourné de lui. »
Depuis l’annonce de l’attentat, le trentenaire ne cesse de cogiter : « Je me dis qu’on a laissé passer des choses hyper graves, jusqu’à devenir une haine intérieure. » « Était-ce le bon choix de couper les ponts avec lui ? Est-ce que ce n’était finalement pas contre-productif de le laisser comme ça ? », s’interroge encore Anthony, qui se souvient aussi du début de leur relation, et de l’ouverture d’esprit dont pouvait faire part Kevin T. « Il cherchait à se documenter, sur l’écologie ou le véganisme par exemple. On avait des discussions là-dessus et je sentais que ça l’intéressait. »
À l’époque, le jeune travailleur participe même à deux actions antipub dans les Yvelines, comme a pu le recouper Mediapart sur des photographies, ainsi qu’à des soirées d’une association étudiante contre le greenwashing ou en soutien de la Palestine en 2017 et 2018. « Kevin n’était pas impliqué mais il venait avec nous, je pense que pour lui c’était plus du lien social que des convictions », nuance Lucien.
Il disait que les immigrés, il y en a trop, qu’on ne reconnaît plus la France, qu’ils sont là pour gratter des allocs. On lui répétait que c’est faux, chiffres à l’appui…
Najat*
« Je ne pensais jamais qu’il pouvait virer comme ça,reprend-il, oui, il sortait des phrases problématiques, mais je m’étais fait à l’idée qu’il était certes influencé par la télé, mais qu’au fond de lui c’était quelqu’un de bon. Dans le groupe, il y a en plus deux femmes d’origine maghrébine, avec lesquelles il s’entend bien. »
L’une d’entre elles, justement, partage elle aussi son impuissance face au drame. « On a essayé de le raisonner, mais peut-être qu’on ne l’a pas assez fait, je ne sais pas… Mais on s’est aussi dit que des gens comme lui, des racistes qui croient que tout est la faute des étrangers, il y en a des millions », réfléchit Najat*, retraçant le fil des événements.
« Il disait que les immigrés, il y en a trop, qu’on ne reconnaît plus la France, qu’ils sont là pour gratter des allocs. On lui répétait que c’est faux, chiffres à l’appui… Moi-même, je suis racisée, née en France avec mes deux parents algériens. J’ai un taf, je paye mes impôts, j’étais le contre-exemple parfait. Mais comme tous les racistes, Kevin me répondait : “Mais oui, mais toi ça va, t’es pas comme les autres.” C’est comme Nadine Morano avec son amie “plus noire qu’une Arabe” », analyse la jeune femme, qui a aussi témoigné auprès de RMC, en dépliant plusieurs aspects de la vie de Kevin T.
« On a manifesté ensemble au printemps 2023 contre la réforme des retraites. Il disait : “Je suis mal à l’aise entouré de gauchos.” Avant, il avait aussi été Gilet jaune, il racontait avoir fait les actes sur les Champs-Élysées », raconte Najat. Le trentenaire est aussi un catholique pratiquant, avec le texte de l’Ave Maria tatoué sur le bras.
« Depuis vendredi, on entend de tout sur lui », complète Najat, qui l’a vu pour la dernière fois à l’occasion d’obsèques au début de l’été. Kevin T. lui a annoncé qu’il venait d’acheter un appartement. « Certains disent que c’est un déséquilibré. D’autres s’interrogent : “Comment il peut être d’extrême droite alors que c’est une racaille ?” »
Le trentenaire a plusieurs mentions à son casier judiciaire pour des larcins ou de la consommation de produits stupéfiants. « Oui, reprend Najat, je confirme que c’est un gars des quartiers qui a fait des conneries. Oui, je confirme qu’il fumait du shit depuis des années. Oui il rigolait bien, oui il aime la bonne bouffe, oui il avait besoin de tendresse et des addictions. Oui il a grandi avec des Noirs et des Arabes. Mais oui il est d’extrême droite et raciste depuis des années aussi. »
Boîte noire
* Prénoms d’emprunt.
Nous avons fait le choix de ne pas donner le nom de famille de Kevin T., qui a été placé à l’infirmerie psychiatrique de la préfecture de police et dont nous n’avons pas pu joindre l’avocat.
Le journal Le Monde a dans un premier temps affirmé que des tracts du RN avaient été découverts dans la voiture de Kevin T., avant d’amender son article pour préciser que ces documents auraient été retrouvés dans un autre lieu, et qu’il ne s’agissait pas de de tracts « à proprement parler ». Nous avons actualisé notre article en conséquence.

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