La fable du gentil manifestant et du méchant casseur

La fable du gentil manifestant et du méchant casseur

● Anarchisme● Antifascisme● Manifestation● Mobilisations lycéennes

TRIBUNE – À chaque manifestation qui déborde, le même refrain revient : des « casseurs » venus de nulle part auraient gâché la journée de manifestants pacifiques. Thierry Vincent, auteur du livre « Dans la tête des black blocs », démonte ce récit qui arrange le pouvoir. Les militants du bloc font partie des cortèges, et de plus en plus de manifestants ordinaires les rejoignent.

À chaque mobilisation sociale débordant un tant soit peu du cadre prédéfini par le pouvoir et son bras armé policier – c’est-à-dire aller sagement d’un point A à un point B dans un créneau horaire imposé aux manifestants et rentrer gentiment dans leurs pénates après l’ordre de dispersion, lorsque les tenants de l’ordre ont décidé que la récréation contestataire était terminée –, c’est l’éternelle rengaine : des « casseurs » ont gâché la journée, des « black blocs » forcément d’« ultragauche » se sont « infiltrés » dans le mouvement, des « voyous » se sont « greffés » aux manifestants, forcément pacifiques et calmes, dans le seul but de s’en prendre aux forces de l’ordre, et même de « tuer » des policiers. Un peu comme si un corps étranger et impur venait souiller la pureté d’un mouvement revendicatif légitime.

Le pouvoir laisse ses opposants s’exprimer, mais fixe lui-même le cadre, de plus en plus restrictif, qui borne les limites de la contestation : interdiction de matériel de protection comme les lunettes, masques chirurgicaux et casques pour se protéger des matraques, lacrymos et autres LBD 40. Quiconque en sort est indigne d’être appelé manifestant, il devient un « casseur », un « factieux », pour reprendre l’expression de Macron.

C’est que cela se mérite, le titre de manifestant ! Comme un brevet de plus en plus difficile à obtenir. Il faut défiler dans le calme, sans crier trop fort et en s’en tenant rigoureusement aux seules revendications officielles de la journée en question. Un slogan anti-police, et vous voilà rangé dans le camp des complices des tueurs de flics. Un drapeau palestinien déployé lors d’une journée pour le pouvoir d’achat, quand bien même un génocide se déroulerait sous nos yeux ? Cela vaut immédiatement excommunication et vous range dans la catégorie « islamo-gauchiste ». Et évidemment, la condamnation sans réserve, sans nuance et sans chercher d’explication de toute forme de violence est un préalable indispensable à l’autorisation d’exprimer ses revendications.

Mais ces minuscules réserves mises à part, « tout le monde a le droit de manifester en démocratie », tonnent en chœur médias de masse et classe politique. Qu’un manifestant, un responsable syndical ou politique un peu trop radical dénonce une dérive autoritaire et antidémocratique, et le nouveau point Godwin en vogue est atteint pour rabrouer le cuistre aux propos si inconvenants : comment ? Vous osez comparer la République à une dictature ? Essayez donc de manifester à Cuba ou en Iran ! Disqualification immédiate !

Pour que ce tri entre ces deux catégories — globalement le gentil manifestant qui respecte inconditionnellement la loi et le méchant casseur — soit acceptable et accepté, il faut alimenter un narratif qui postule une délimitation parfaitement hermétique entre les deux catégories. De l’extrême droite aux macronistes en passant par un PS glucksmannisé, tous insistent systématiquement sur la « légitimité des revendications » de manifestants qui, « dans leur immense majorité », ne sont pas des « casseurs ». C’est là le deuxième postulat qu’il faut faire gober aux mécontents : le casseur, ultraminoritaire, est un corps étranger à la mobilisation, il y vient à l’insu des autres manifestants. On dit qu’il l’« infiltre », ce qui signifie, au sens propre, pénétrer insidieusement dans un corps étranger, souvent avec de mauvaises intentions. Le « casseur » se fout totalement des revendications, entend-on souvent, il vient pour casser.

La journée du 17 octobre fut sur les chaînes d’info une surenchère de condamnations de la « casse » et la négation des motivations politiques de ceux qui la pratiquent. Y compris de la part de présentateurs — on hésite à les qualifier de journalistes — qui n’ont visiblement pas compris que de leur jugement moralisateur, le grand public s’en tamponne royalement. Peut-être ces admonestations grotesques sont-elles un passage obligé pour accéder à l’aristocratie médiatique. Personnellement, je m’en passerais volontiers, et j’attendrais plutôt – est-ce-vraiment trop demander ? — des autoproclamées « chaînes d’info » qu’elles nous informent. Tout simplement.

La palme du sermon moralisateur le plus stupide entendu ce 17 octobre est assez disputée, mais je la décernerais à ce commentateur de LCI pour cette formule choc : « ces casseurs, car j’ai trop de respect pour les manifestants pour les qualifier de manifestants ». Carton rouge pour les casseurs : exclusion immédiate et définitive de la noble catégorie de manifestants.

La simple observation des manifestations de ces dix dernières années invalide totalement ces bobards qu’aucun observateur de terrain ne croit véritablement, y compris, et même en premier lieu, les policiers du maintien de l’ordre.

En 2022, dans le cadre de la rédaction de mon livre sur les black blocs (Dans la tête des black blocs, vérités et idées reçues, 2022, éditions de l’Observatoire), j’ai interviewé Alain Vastel, ancien CRS, secrétaire national d’Unité, premier syndicat de policiers, en charge des CRS. Ce professionnel du maintien de l’ordre reconnaît volontiers aux black blocs la qualité de manifestants et de militants politiques. « Les black blocs ont une stratégie et un agenda bien précis : semer le chaos et s’en prendre aux institutions de l’État et au capitalisme… Ils ne dégradent pas n‘importe quoi, mais visent précisément ce qu’ils considèrent comme étant les symboles du capitalisme qu’ils rejettent. Ce sont des militants politiques. »

L’essence profondément politique des militants du black bloc est une évidence pour les habitués des manifestations, qu’ils soient militants ou observateurs. Parmi les slogans devenus courants aujourd’hui, qui ont émergé sous les cagoules noires : « ah ah, anti, anticapitalistes », et « siamo tutti antifascisti » (« nous sommes tous antifascistes »). Qui prétendrait sérieusement que l’antifascisme et l’anticapitalisme ne sont pas des options politiques ?

Pour qui, comme moi et d’autres, a pris le temps de discuter, hors manifestations et sans cagoules, avec des adeptes de la technique du black bloc, ce qui frappe en premier lieu est leur grande culture politique : l’histoire du mouvement ouvrier et des contestations radicales berce leur imaginaire politique, et c’est la lecture de penseurs révolutionnaires qui a forgé ou renforcé leurs convictions politiques. Leur bagage culturel et leur niveau d’étude sont généralement élevés, même si le black bloc se démocratise et se popularise. Car, et c’est le plus inquiétant pour le pouvoir, au fil des contestations violemment réprimées — Gilets jaunes, mobilisation contre la réforme des retraites — des manifestants ordinaires et légalistes rejoignent le bloc. J’ai vu plus d’un militant syndical démarrer une manifestation dans le cortège de son organisation et la finir cagoulé prêtant main-forte au black bloc qui s’affronte avec la police. J’ai même rencontré un délégué syndical de la très conciliante CFDT, vêtu tout de noir caillassant les forces de l’ordre. J’ai connu un petit artisan, qui n’avait jamais manifesté de sa vie, démarrer une carrière de black bloc à l’âge de 47 ans, après avoir tâté de la matraque lors d’une manif de Gilets Jaunes.

Dans la réalité, les militants du bloc sont partie intégrante de la manifestation. Depuis le mouvement de contestation de la loi travail en 2016, ils sont de toutes les manifestations sociales et de gauche et ont pris l’habitude d’en prendre la tête. C’est ce que l’on appelle le cortège de tête, composé du bloc avec à ses côtés une majorité de manifestants « en civil », ne commettant rien d’illégal mais venus en soutien. Ils servent en quelque sorte de boucliers humains, rendant plus compliquées les charges de la police, qui risque alors de blesser gravement voire tuer un manifestant n’ayant personnellement rien fait d’illégal. Alors qu’il y a vingt ou trente ans, un « casseur » isolé s’attaquant à une agence bancaire se faisait fréquemment huer par d’autres manifestants, dans le cortège de tête, ce sont aujourd’hui des salves de « hourrah » approbateurs qui accompagnent un lancer de cailloux vers les flics ou les bris de verre d’une façade de banque. La vérité est que ces « méchants casseurs » sont de moins en moins impopulaires, surtout chez les plus jeunes, qui ont connu comme premières images de manif les tabassages et mutilations des Gilets Jaunes. « Je n’y participe pas, mais je comprends. Si j’étais plus courageux, peut-être que j’en serais », me dit un lycéen d’un prestigieux établissement parisien.

Le narratif du « casseur », corps étranger infiltrant à son insu une mobilisation, présente pour le pouvoir un avantage certain : il élimine l’hypothèse d’une colère et d’un désespoir populaires tels qu’ils s’expriment par la désobéissance, la sortie du cadre, l’affrontement physique et la dégradation, bref, tout ce que l’on englobe communément sous le terme équivoque de « violences ». Il n’est pas possible pour les gouvernants d’admettre qu’une part significative de la population ne croit plus aux voies de dialogue qu’ils ont eux-même imposées : ce serait une autodélégitimation suicidaire. C’est pourtant la réalité.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Margaux Simon

https://www.blast-info.fr/articles/2026/la-fable-du-gentil-manifestant-et-du-mechant-casseur-y6toDTYcS9yqT3QsHvmyLA

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