Au congrès du RN, le parti lepéniste brutalise journalistes et opposants

Au congrès du RN, le parti lepéniste brutalise journalistes et opposants

26/10/2026

« Ce n’était pas une expulsion musclée, c’était un passage à tabac »

Pauline Grand

Par Pauline Grand

En parallèle des promesses de « nation de paix » faites par Marine Le Pen à ses soutiens à Orléans, son service d’ordre a brutalisé des journalistes et des opposants. Une illustration du « maintien de l’ordre » sauce RN.

Sous un crachin matinal, un chien démineur renifle les sacs des journalistes, alignés sur le sol, se fait distraire brièvement par un bouledogue de passage, puis continue son boulot. Une drôle d’atmosphère règne dès le début de ce week-end au congrès du Rassemblement national, qui vise à propulser leur candidate Marine Le Pen vers un destin présidentiel. Un Zénith aux airs de bunker puis une immense salle de congrès accueillent les événements, en périphérie d’Orléans. Pour l’occasion, sur les deux jours, la ville est barricadée, cernée de camions de police, afin de prévenir les débordements après un week-end précédent émaillé de violences. « Vous voyez que tout se déroule à merveille, malgré les menaces de l’ultragauche », se réjouit Tony Bonalair, président du RNJ, face à une caméra. 

Ce week-end, un Zénith aux airs de bunker puis une immense salle de congrès accueillaient le Congrès du RN, en périphérie d’Orléans.
Ce week-end, un Zénith aux airs de bunker puis une immense salle de congrès accueillaient le Congrès du RN, en périphérie d’Orléans. / Crédits : Adnan Farzat

La réunion, d’abord des 5.000 adhérents, venus réélire Jordan Bardella avec le score poutinien de 98,98 % à la tête du parti à la flamme, puis lors du meeting, a pourtant été ponctuée de moments violents envers la presse ou les opposants du parti lepéniste. Vers 14h30, juste avant l’ouverture officielle du congrès, retentit un fracas dans l’escalier. Les spectateurs ont à peine le temps de voir les badges orange de la sécurité du RN dans la mêlée brutale qui part vers la sortie.

Juste avant l'ouverture officielle du congrès, des journalistes de Mediapart ont été expulsés du bâtiment.
Juste avant l’ouverture officielle du congrès, des journalistes de Mediapart ont été expulsés du bâtiment. / Crédits : Adnan Farzat

Des participants se sont mis à huer l’équipe vidéo de Mediapart alors qu’elle tournait des images ; la sécu leur est tombée dessus, et a violemment expulsé les quatre journalistes du journal d’investigation hors du bâtiment. « Très marrant », commente un militant.

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Le directeur national du DPS (Département protection sécurité) dit dans son oreillette : « Les badges presse, on les laisse travailler. » Tout le monde a l’air passablement gêné. Victor Chabert, l’attaché de presse du RN, s’excuse. Incident clos ? Pas vraiment. Le lendemain matin, au cœur de la foule qui patiente avant le premier meeting de campagne de Marine Le Pen, qui rassemble 10.000 personnes, l’ambiance semble nettement plus hostile que lors de la réunion de famille entre adhérents. Un militant historique, encarté depuis 1995, qui se souvient avec émotion de sa rencontre avec Jean-Marie Le Pen, plastronne : 

« Faites attention à ce que vous écrivez. Regardez ce qui s’est passé hier. » 

Plusieurs journalistes et opposants politiques disent avoir été brutalisés par des membres du DPS du parti frontiste.
Plusieurs journalistes et opposants politiques disent avoir été brutalisés par des membres du DPS du parti frontiste. / Crédits : Adnan Farzat

D’autres militants et élus se montrent affables avec StreetPress. Interrogé sur le traitement réservé la veille à Mediapart, un élu local estime : « Il y avait forcément un problème, ils n’avaient pas leur accréditation. Ils ne se sont pas fait sortir pour rien. » 

« On aurait dû calmer les militants »

C’est en plein discours martial de Jordan Bardella qu’une dizaine de militants de l’Union des étudiants juifs de France (UEJF) infiltrés dans les tribunes interrompent les festivités. Ils déploient une banderole qui affiche : 

« Bardella réélu : le racisme et l’antisémitisme, ça ne dérange pas le RN, au contraire. » 

La réaction est immédiate, selon le récit de deux militants de l’UEJF sur place, qui dépeignent un déchaînement de violence suivi d’une expulsion, malgré les appels au calme de Jordan Bardella depuis la tribune. « Nous nous sommes fait frapper par des militants RN ainsi que par le service de protection du RN », déclare Janna, qui renchérit : 

« Une participante s’est fait étrangler et frapper. Certains adhérents dans les gradins ont bousculé et retenu physiquement les militants. » 

Deux militants de l’UEJF sur place, dépeignent un déchaînement de violence suivi d’une expulsion.
Deux militants de l’UEJF sur place, dépeignent un déchaînement de violence suivi d’une expulsion. / Crédits : Adnan Farzat

La présidente de L’UEJF, Léa Hanoune, annonce qu’ils vont déposer plainte pour violences en réunion. Elle précise : « Celui qui a été le plus violenté vient du Guatemala. » Alan, le concerné, encore secoué, raconte : 

« Ce n’était pas une expulsion musclée, c’était un passage à tabac. Un monsieur en face de moi m’attrape la jambe et essaie de me faire tomber, puis il s’est mis à taper ma camarade. Je me suis interposé, mon nez a été cassé. Tout le monde a essayé de nous taper, hommes comme femmes. C’était une euphorie de violence collective. » 

« Nous nous sommes fait frapper par des militants RN ainsi que par le service de protection du RN », déclare Janna, militante de l'UEJF présente au congrès.
« Nous nous sommes fait frapper par des militants RN ainsi que par le service de protection du RN », déclare Janna, militante de l’UEJF présente au congrès. / Crédits : Adnan Farzat

Pendant ce moment bref et brutal, les journalistes venus filmer l’événement sont à nouveau pris à partie. « Rentre au bled », entend Youmni Kezzouf de Mediapart, déjà maltraité la veille, avant d’être propulsé dans l’escalier par un membre du DPS, selon son récit. William Jean, journaliste chez Politis, se fait voler son téléphone professionnel par des militants, et expulser par le service d’ordre. Il finit par récupérer son outil de travail auprès du DPS. Au RN, le service de presse, plus offensif que la veille, accuse Mediapart de connivence avec l’UEJF. Ce sera la version officielle donnée aux médias en sortie de meeting par Jordan Bardella : « Des militants d’ultragauche, qui se revendiquent de l’UEJF, qui sont venus accompagnés de vos confrères de Mediapart, caméras allumées, pour agresser et attaquer des militants. »

Jordan Bardella a accusé Mediapart d'être de connivence avec l'UEJF « pour agresser des militants » du RN.
Jordan Bardella a accusé Mediapart d’être de connivence avec l’UEJF « pour agresser des militants » du RN. / Crédits : Adnan Farzat

Alors qu’une partie de la presse, dont StreetPress, décolle du meeting, Anaïs, une bénévole du DPS, l’air embêté, vient demander si on compte « faire des problèmes ». Quand on lui demande si Mediapart était ciblé spécifiquement par le service d’ordre du RN, elle répond qu’au contraire, « il y avait des instructions pour protéger la presse. Mais ils étaient au mauvais endroit au mauvais moment. » Elle concède : 

« On aurait dû calmer les militants. »

Pas de « virilisme guerrier » au RN, vraiment ?

Tout avait pourtant si bien commencé, officiellement. L’élément de langage du week-end : remettre la France « en ordre », mais avec le sourire. La direction du parti était à l’œuvre pour servir son récit de campagne aux journalistes en masse : au RN la paix et les lendemains ensoleillés, à l’« ultragauche » la violence.

Marine Le Pen promet officiellement dans son discours une « nation de paix », et promet qu’avec elle, il n’y aura pas de « virilisme guerrier ».
Marine Le Pen promet officiellement dans son discours une « nation de paix », et promet qu’avec elle, il n’y aura pas de « virilisme guerrier ». / Crédits : Adnan Farzat

Interrogé sur les promesses de maintien de l’ordre sauce RN et ses potentielles conséquences délétères, un militant assure, comme de nombreux autres participants : la violence serait du côté de La France insoumise. « Il nous faut une loi anti-casseurs, qui casse qui paye », répercute le couple Didier et Clément, mariés depuis 2015, qui ont rejoint le RN après la dissolution de l’Assemblée nationale par Emmanuel Macron, en 2024. Clément vient d’acheter la montre RN à 45 euros. Ils disent vivre près d’un quartier « qui craint », vers Épinal (88). « Il nous faut plus de policiers, plus de moyens. Il y a trop de relaxes, il ne faut pas que la justice les relâche. »

Même son de cloche chez Samantha, mère célibataire de 39 ans, au parcours cabossé. « Il y a un bon ménage à faire en France. Tu casses, tu voles, tu dégages, la France c’est pas un guichet social, c’est pas les Restos du cœur. »

« On aurait dû calmer les militants », concède une bénévole du DPS interrogée sur les violences exercées contre les journalistes.
« On aurait dû calmer les militants », concède une bénévole du DPS interrogée sur les violences exercées contre les journalistes. / Crédits : Adnan Farzat

Militant depuis l’époque de Jean-Marie Le Pen, Philippe Steens a dû remballer à l’entrée du congrès sa casquette en hommage à Charlie Kirk, ce militant pro-Trump tué en 2024. « C’est un message contre la violence politique », assure ce cadre local du RN. Il convoque le général de Gaulle et sa lutte contre la « chienlit » et rappelle un pseudo-plan de l’ancien président si mai 68 avait duré : 

« Faire des grandes rafles, les mettre dans des stades. Si on arrive à un point de bascule, faut calmer ce beau monde. Il ne faut pas chauffer à blanc les jeunes. Ils ont un côté extrémiste. »  

Tout le monde a sorti son plus bel accessoire bleu-blanc-rouge.
Tout le monde a sorti son plus bel accessoire bleu-blanc-rouge. / Crédits : Adnan Farzat

Ceux qui sont chauffés à blanc, sur les bancs du meeting en ce dimanche, portent des drapeaux français et des écharpes au nom de Marine, ou encore un pull : « J’ai fait un cauchemar, j’étais de gauche ». Tout le monde a sorti son plus bel accessoire bleu-blanc-rouge, du foulard à la cravate jusqu’au noeud papillon RN imprimé en 3D. « La flamme, je l’ai déjà ! », indique une congressiste blonde devant le stand à goodies, avant de se rabattre sur un pin’s de drapeau français.

« On est pour la France de la renaissance, du dialogue, du débat », dit Laurent Jacobelli à quelques micros. Au meeting, parallèlement au chaos en coulisses, Marine Le Pen promet officiellement dans son discours une « nation de paix », et promet qu’avec elle, il n’y aura pas de « virilisme guerrier ». Le service d’ordre du RN ne semble pas avoir eu l’information dans son oreillette.

« On est pour la France de la renaissance, du dialogue, du débat », assure, malgré les violences lors du congrès, Laurent Jacobelli, porte parole du RN.
« On est pour la France de la renaissance, du dialogue, du débat », assure, malgré les violences lors du congrès, Laurent Jacobelli, porte parole du RN. / Crédits : Adnan Farzat
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