12 ans après la mort de Rémi Fraisse, la brutalité de l’État s’est généralisée

Édito — Luttes

12 ans après la mort de Rémi Fraisse, la brutalité de l'État s'est généralisée

Il y a douze ans, un gendarme tuait Rémi Fraisse à Sivens. Elsa Souchay, qui couvrait cette lutte pour Reporterre, se souvient du tournant qu’a été cette mort. Et pourtant, la brutalité du maintien de l’ordre français n’a cessé de s’étendre, analyse-t-elle dans cet éditorial.

C’était la nuit du 25 au 26 octobre 2014. Un gendarme mobile lançait une grenade dans le noir et tuait dans le dos un manifestant écologiste. Il y a douze ans que Rémi Fraisse, 21 ans, étudiant en botanique et manifestant pacifique, a été tué en venant à Sivens, dans le Tarn, pour un grand rassemblement visant à sauver une zone humide majeure d’un projet de barrage principalement destiné à l’irrigation agricole. La mort de Rémi Fraisse a entraîné la suspension du projet de barrage, qui a depuis été déclaré illégal par la justice. Elle demeure un traumatisme pour toute une génération de militants écologistes.

Pour nous aussi, à Reporterre, Sivens a été un tournant. Un an à peine après la création de notre média, c’était la première fois que nous étions au cœur d’un sujet d’une telle ampleur. C’était aussi la première fois depuis 1976 et Vital Michalon que la violence de l’État pour imposer des projets conduisait à la mort d’un défenseur de l’environnement.

Si nous osions espérer que Sivens marquerait un point final aux méthodes violentes et dangereuses de l’autorité publique, c’est tout l’inverse qui s’est produit depuis. Car Sivens a été en réalité un terrain d’expérimentation en zone rurale de la mise en œuvre d’un ordre sécuritaire et violent, au service des aménageurs et des possédants. Un point d’étape, dans l’histoire longue de la militarisation du maintien de l’ordre qui rejoint directement cet automne.

Des armes « non létales » qui mutilent et tuent

Ces 17 et 18 octobre 2026, ce sont encore deux personnes qui sont mortes dans le cadre du mouvement social. S’il nous faudra encore du temps pour parvenir à établir les circonstances exactes, le rôle funeste qu’auraient pu avoir le dispositif de maintien de l’ordre et les armes déployées ce soir-là n’est absolument pas à exclure.

Plusieurs personnes ont été éborgnées, ont perdu des doigts, des mains, ont eu la mâchoire brisée ou le mollet arraché en octobre 2026. Le neurochirurgien et militant contre les armes sublétales Laurent Thines a répertorié une trentaine de cas particulièrement graves. En Guadeloupe, un jeune homme a dû être placé dans le coma après avoir été percuté par un véhicule de gendarmes.

Il faut pouvoir l’écrire et le redire : oui, factuellement, les grenades de désencerclement ou assourdissantes actuellement utilisées peuvent blesser gravement, mutiler, voire tuer. La GM2L est ainsi tristement connue pour avoir fait énormément de dommages humains lors des mobilisations contre les mégabassines à Sainte-Soline en 2023, ainsi qu’à Notre-Dame-des-Landes sur notre collègue journaliste de Reporterre, Marie Astier.

Même les grenades lacrymogènes tuent, comme en atteste la mort de Zineb Redouane, en décembre 2018 lors d’une manifestation de Gilets jaunes à Marseille. Les mêmes qui avaient plongé dans le coma Serge Duteuil-Graziani, à Sainte-Soline. On redécouvre également aujourd’hui l’ampleur des graves effets secondaires des produits lacrymogènes, notamment pour les personnes menstruées ou avec des fragilités respiratoires.

Lire aussi : Sainte-Soline : la grenade GM2L, l’arme de guerre qui déchire les corps

Mais il n’y a pas que les armes, il y a la manière même de penser l’ordre et son maintien qui a muté. Quand les responsables politiques tapent aujourd’hui sur une vaporeuse « ultragauche », on parlait déjà à Sivens, à Notre-Dame-des-Landes et à Roybon, de « terrorisme vert » puis, à Sainte-Soline, des « écoterroristes ».

À ces mots sont associées des méthodes de « traitement » déshumanisantes inspirées des techniques militaires coloniales. Les Gilets jaunes ont marqué un premier changement d’échelle dans ces méthodes, quand le pouvoir, soudain apeuré par la fragilité de sa position, a réprimé durement le mouvement social, occasionnant à l’époque plus de 2 500 blessés.

« Un crime du pouvoir socialiste »

Enfin, il ne faudrait pas oublier deux autres dimensions de ce qu’a été Sivens. Comme le fondateur de Reporterre Hervé Kempf l’écrivait dès les premiers éléments connus, la mort de Rémi Fraisse fut « un crime du pouvoir socialiste », perpétré par les forces commandées par le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve, sous le gouvernement de Manuel Valls et la présidence de François Hollande.

Il est à ce titre sidérant de voir l’héritier direct de cette partie de la social-démocratie, Raphaël Glucksmann, estimer suite aux manifestations du 17 octobre que « tout ce qui permettra le retour à l’ordre civil, si c’est limité et si ça correspond à la Constitution, est le bienvenu ».

Nos enquêtes montrent bien que ce n’est pas une question de respect de la loi et de bon usage des armes qui est en cause, mais l’organisation en elle-même du maintien de l’ordre tel que permis par les pouvoirs publics.

Milices d’extrême droite

Enfin, il ne faudrait pas oublier qu’à Sivens sont apparues des milices d’extrême droite rassemblant de violents partisans du barrage et des antizadistes. Déjà en 2014, ces groupes, avec la complaisance ou la cécité des forces de gendarmerie locale, avaient pu pendant des semaines harceler les occupants, dans la plus pure illégalité. Et allaient jusqu’à menacer les journalistes qui s’aventuraient alors à couvrir de manière indépendante ces luttes.

Ce weekend du 24 octobre, on a pu voir s’agencer dangereusement cette passivité active de compagnies policières dans les centres urbains, laissant des milices d’extrême droite agir et menacer en toute impunité dans les villes de Clermont-Ferrand, Toulouse, Lyon, Caen, Nancy, Dijon, Montpellier, Tours, Nice et Rouen — liste non exhaustive.

Qu’en conclure ? Certains en viendraient aujourd’hui à regretter un maintien de l’ordre qui aurait été plus doux par le passé. C’est là une fiction nostalgique, comme le sait toute une partie de la population : personnes vivant dans des quartiers populaires, territoires ultramarins, travailleuses du sexe, personnes LGBT+, militants portant la mémoire des luttes des décennies passées. En revanche, ce qui a évolué depuis vingt ans, c’est combien ces techniques se sont généralisées et ancrées comme méthodes courantes de répression des mouvements sociaux.

Des milliers de mineurs arrêtés

S’il est encore tôt pour tirer des conclusions sur ce que cette année 2026 change dans la nature de cette évolution, nous constatons que jamais autant d’enfants n’avaient été arrêtés et condamnés dans une période si courte ; que jamais l’accompagnement politique et médiatique de cette répression n’a été aussi puissant, quand bien même les journalistes eux-mêmes font partie des cibles et des victimes des violences policières.

Encore la semaine dernière, selon RSF, une quinzaine de journalistes ont été blessés sur la seule journée du 17 octobre. L’un d’entre eux, Ahmed B., photographe à Paris, a échappé de peu à la mort après avoir eu une artère sectionnée par un tir de grenade.

« Nous ne cèderons pas à la sidération »

Dans cette période d’intenses soubresauts démocratiques, nous devons réaffirmer notre rôle, qui lui n’a pas changé et est d’autant plus essentiel en tant que média indépendant. Si à Reporterre nous avons constamment en tête l’impératif écologique, notre équipe, aujourd’hui composée d’une trentaine de journalistes et d’une cinquantaine de pigistes réguliers, va continuer de documenter, raconter, étayer, avec toute la force de ce que veut dire être indépendant.

Nous ne cèderons pas à la sidération. Et sans se soumettre aux agendas politiques ni aux paniques morales médiatiques, notre rôle continuera d’être là, à sentir et traduire ce qui se passe dans ce pays, des luttes au départ microlocales comme celle de Sivens, aux destins invisibilisés des jeunes qui souffrent de la faim et des conditions de vie indignes à la racine des révoltes d’aujourd’hui.

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