À Paris, la colère et les pillages ont envahi les beaux quartiers

France — Reportage

Malgré la tentative de la préfecture de police de contenir les manifestants dans l’est et le nord de Paris, des milliers d’entre eux ont investi les beaux quartiers de la capitale. Comme ailleurs, des pillages ont eu lieu. Dépassées, les forces de l’ordre se sont concentrées sur l’Élysée, mis sous très haute protection.

Pierre Jequier-Zalc

18 octobre 2026 à 15h05

C’estC’est une scène qui raconte énormément de choses. Et qui témoigne du caractère totalement inédit de ce 17 octobre. La nuit est tombée sur la capitale, il est peu avant 22 heures. Nous sommes place Vendôme, au cœur des beaux quartiers de Paris. Le ministère de la justice y côtoie le Ritz, célébrissime palace parisien, et des boutiques d’ultraluxe.

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Soudain, plusieurs grappes de personnes s’y rejoignent, un peu par hasard. Le rassemblement grossit. Ils et elles sont quelques dizaines, puis quelques centaines. Pas un policier à l’horizon. Étrangement, c’est calme, très calme.

Soudain, la boutique Guerlain est vandalisée, puis dévalisée dans une sorte d’euphorie collective. « J’ai pris du rouge à lèvre pour la daronne », rigole un jeune homme cagoulé en sortant, paquets en carton sous le bras. De nombreuses jeunes femmes en profitent aussi pour faire leurs emplettes.

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Place Vendôme à Paris dans la nuit du 17 octobre. © Photo Pierre Jequier-Zalc / Mediapart

La scène se poursuit. C’est au tour de la boutique voisine d’être visitée. La maison Goyard, magasin d’ultraluxe qui vend notamment des sacs, des valises, des porte-cartes. Chaque produit vaut plusieurs milliers d’euros, au moins.

Puis vient le tour de Louis Vuitton, marque phare de LVMH et de Bernard Arnault. Sur la façade, un énorme graffiti : « Eat the rich » (« Mangez les riches »). Sauf qu’ici, la vitrine est blindée. Pendant plusieurs minutes, les manifestant·es s’y attaquent collectivement, faisant d’une barrière un bélier improvisé. La vitre fissure, se craquelle, mais ne cède pas. Ils et elles y retournent. Puis, l’alerte est donnée par d’autres : « Ça arrive ! »

Les gyrophares bleus éclairent la pénombre. Tout le monde prend la fuite en courant. Quelques échanges sporadiques de feux d’artifice et de gaz lacrymogènes ont lieu, pendant quelques dizaines de secondes, tout au plus. Puis plus rien, plus personne.

Il est temps de regarder l’heure : 22 h 32. Pendant plus de trente-cinq minutes, des boutiques d’ultraluxe, dans un des quartiers les plus cossus de Paris, à un kilomètre du palais de l’Élysée, ont pu être dévalisées sans aucune présence policière. Du jamais-vu.

Président barricadé

Pour trouver des forces de l’ordre en nombre, il faut aller quelques centaines de mètres plus loin, en direction, justement, du palais présidentiel. Là, chaque rue permettant d’y accéder est barrée par des CRS, des gendarmes, des camions à eau.

« On a fait le tour, en fait tous les policiers sont là. Ils ont fait un périmètre autour de l’Élysée », témoigne un manifestant croisé place de la Concorde. Dans la journée, plusieurs centaines de personnes ont réussi à s’approcher à quelques centaines de mètres seulement du palais présidentiel.  

L’image est saisissante. Face à la colère qui a débordé le pouvoir dans les grandes largeurs, samedi 17 octobre, celui-ci se retrouve à devoir protéger sa plus haute représentation. Le symbole d’un président de la République barricadé dans son palais, alors que des scènes insurrectionnelles inédites se déroulent partout dans le pays, en dit long.

La veille, le préfet de police de Paris avait très tardivement autorisé un parcours de manifestation pour le moins inhabituel (de la place de la République à la place de Clichy) et, force est de constater, largement inadapté au vu de la foule présente dans les rues. Il avait surtout interdit toutes les autres demandes de parcours, empruntant notamment les grands boulevards, bien plus larges que le boulevard Magenta, très – trop – étriqué pour la manifestation parisienne.

Si de tels débordements ont pu avoir lieu, c’est sous l’effet conjoint de deux phénomènes : un manque d’anticipation du gouvernement et un déferlement populaire dans les rues du pays.

« Il nous importe aussi de veiller à ce que les Parisiennes et les Parisiens puissent vaquer à leurs occupations normalement. Ils sont plusieurs millions à venir travailler, à habiter, mais aussi, pour les touristes, à venir visiter notre belle ville, notre belle capitale », assurait alors Patrice Faure, lors d’un point presse improvisé devant la préfecture de police de Paris, vendredi 16 octobre. 

Dimanche 18 octobre au matin, ces mots résonnent pour le moins étrangement. Parce qu’ailleurs dans Paris, ce sont les mêmes scènes, partout. Des barricades, des magasins éventrés, des graffitis sur toutes les façades, des rues jonchées de débris de verre, de palets de lacrymogènes, des cailloux, des petits groupes qui errent, lançant des slogans et se dispersant à la vision d’un gyrophare. Des images qu’on retrouve à Lille (Nord), à Marseille (Bouches-du-Rhône), à Bordeaux (Gironde) ou à Lyon (Rhône).

À Limoges (Haute-Vienne), la mairie est partie en flammes dans une scène d’émeute, deux voitures de police ayant été retournées et enflammées par les manifestant·es, déclenchant l’incendie de l’hôtel de ville.

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Place Vendôme à Paris, la vitrine de la boutique Louis Vuitton n’a pas cédé, malgré de nombreux assauts. © Photo Pierre Jequier-Zalc / Mediapart

À Paris samedi soir, les scènes de vandalisme et de pillages ont été nombreuses dans le quartier de République . L’AFP a constaté que des jeunes vêtu·es de noir, masqué·es pour la plupart, faisaient le tour de différents commerces et ressortaient les bras chargés de marchandise.

La patronne d’un coffee shoptout près de la place a raconté à France Info comment son magasin, ouvert il y a quelques jours, a été attaqué dès le début de l’après-midi, le coffre vidé et l’intérieur détruit, tandis que celle du bar La Barrique, saccagé en fin d’après-midi, a dit comment elle a été frappée après que les grilles de son commerce avaient été soulevées de force.

Le Monde a aussi remonté les rues adjacentes, décrivant l’abattement des propriétaires d’un Franprix, d’une pharmacie, d’un modeste magasin de téléphonie ou d’une boutique de manga abritant des cartes Pokemon rares et chères…

Toutes ces boutiques ont été vidées de leur contenu, et souvent saccagées. Parmi d’autres, la fondatrice de la marque de vêtements Make my lemonade a annoncé sur les réseaux sociaux que sa boutique du quai de Valmy, à moins de 10 minutes à pied de République, avait été entièrement dévalisée. 

Stratégie de la surdité

En fin de soirée, alors que le calme revenait peu à peu, Sébastien Lecornu, invisible tout au long de la journée, est enfin apparu sur le terrain. Le premier ministre a alors appelé à choisir son camp entre « la République et les casseurs », accusant « l’ultragauche » d’être à l’origine des violences.

Une vision très réductrice qui cherche, encore et toujours, à se dédouaner de toute forme de responsabilité. Et qui permet d’éviter, surtout, l’ensemble des questions évidentes qui se posent au lendemain d’une journée de mobilisation historique.

Car si de tels débordements ont pu avoir lieu, c’est sous l’effet conjoint de deux phénomènes : un manque d’anticipation absolu du gouvernement, dont les estimations de participation au 17 octobre étaient près de dix fois inférieures à la réalité, et un déferlement populaire dans les rues du pays, avec entre 550 000 et 800 000 personnes.

C’est bien le nombre de manifestant·es qui a abouti, samedi, à ces débordements inédits. Les réduire à des « casseurs ensauvagés », comme tente déjà de le faire le gouvernement, serait alors une grave erreur politique, tant ce 17 octobre témoigne de colères réelles, non écoutées depuis des semaines, si ce n’est des années.

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18 octobre 2026

Des colères qui jaillissaient dans tous les discours, sur toutes les pancartes brandies par les manifestant·es dans les cortèges. « Qui sème la misère, récolte la colère » ; « Tous fâchés, tous fauchés » ; « Vous détruisez notre futur, on bloque votre présent » ; « Ce n’est pas la manif qui déborde, c’est le débordement qui manifeste », pouvait-on lire, par exemple, dans les défilés. 

« Je suis fonctionnaire, j’ai toujours cru au rôle de la police. Mais ça ne peut pas être toujours la seule réponse que le gouvernement apporte à des revendications légitimes », soufflait dans le cortège parisien Marie, enseignante venue pour la première fois depuis dix ans manifester avec sa fille, étudiante.

Dans de nombreuses têtes, aussi : les échecs patents des différents mouvements sociaux ces dernières années, presque toujours ignorés par les gouvernements macronistes successifs. « Tout le monde a les Gilets jaunes en tête. C’est parce qu’il y a eu des violences que le gouvernement a lâché des choses », poursuit Marie.

Face au mouvement lycéen ces dernières semaines, le gouvernement a pourtant continué dans son habituelle stratégie de la surdité, ne répondant en rien aux revendications des jeunes, préférant adopter une politique répressive et miser sur un « essoufflement » de la contestation. Une surdité dont les conséquences sont, dans les rues de Paris ce dimanche, on ne peut plus visibles. 

Pierre Jequier-Zalc

https://www.mediapart.fr/journal/france/181026/paris-la-colere-et-les-pillages-ont-envahi-les-beaux-quartiers?utm_source=article_offert&utm_medium=email&utm_campaign=TRANSAC&utm_content=&utm_term=&xtor=EPR-1013-%5Barticle-offert%5D&M_BT=2091187351443

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