Billet de blog 9 octobre 2026
Il est de ces mouvements sociaux qui forment politiquement pour le reste de sa vie. Le mouvement lycéen bouscule ce vieux monde, qui ne comprend pas l’infinité de raisons à se révolter. Cette jeunesse demande simplement à pouvoir étudier dans des conditions dignes et égalitaires. Mais ce pouvoir ne veut rien savoir. Alors l’heure n’est plus aux explications, il est à la révolte permanente.
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Journal dubitatif
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« Vous condamnez les violences ? ». « Est-ce que la France insoumise est à la manœuvre ? ». « Vous appelez au calme ? ». Voilà en boucle les trois questions que posent les journalistes de plateaux jusqu’à la nausée à leurs intervenants en guise de préalable à la discussion. Peu résistent à l’injonction. Il faut dire qu’elle constitue une sorte de droit d’entrée au dialogue entre gens raisonnables, entre gens de la bonne société. Pourtant il faut résister. Résister à déplorer les camions de pompiers brûlés, les lycées en flamme, les policiers frappés au sol. Et dire que tout ceci n’est rien face à la violence institutionnelle.
Chaque jour, des récits et contre-récits viennent alimenter le débat public, en posant comme souvent la mauvaise question. « A-t-il ramassé cette grenade ? », après qu’un ado de 15 ans ait perdu sa main à Lens, alors que la bonne question serait « Pourquoi l’Etat attaque des adolescents avec des armes de guerre ? ». Et comme on peut le lire sur l’une des multiples pancartes très inspirées aperçues sur les blocus, en manifestation ou sur les réseaux : « Chacun défend les siens : les gauchistes, les lycéens ; les droitards, les poubelles ».
Laurent Nuñez, ministre de l’Intérieur, dont la justice a établi que l’on pouvait le traiter de cuve à pisse défend son camp. « Vous avez sur la droite et l’extrême droite de l’échiquier des gens qui disent qu’il y a des consignes de retenues : c’est faux. Il n’y a aucune consigne de retenue et aucune consigne de ne pas utiliser tout l’armement intermédiaire à disposition des forces de sécurité intérieure » a déclaré Laurent Nuñez, sur TF1 le 2 octobre. Cela n’aura échappé à personne. Il a également dit « qu’il n’avait pas à présenter d’excuses » aux lycéen.nes. Tout est proportionnel, tout est sous contrôle. La police mutile la jeunesse avec les encouragements du pouvoir, pour faire plaisir aux fachos et aux réactionnaires. Rien ne saurait entraver la marche du monde bourgeois, il n’y a plus d’argent de toute façon, on a tout donné aux riches.

L’on pourrait même trouver les revendications lycéennes plates, presque décevantes, et qui se résument ainsi : s’éduquer dans des conditions dignes et égalitaires. Quand on a connu l’enfer carcéral de l’école, son formatage, ses notes, ses heures de cours abrutissantes, ses heures de colle, ses punitions, sa discipline, son incitation au silence, ses emplois du temps à n’en plus finir ; demander plus de geôliers, de meilleures geôles, et des chaises pour les geôles peut surprendre. Et face à des revendications de cet ordre, il eut été facile, pour un pouvoir normalement constitué, c’est-à-dire pas en voie de délabrement fascisant comme c’est le cas du pouvoir macroniste, d’y répondre favorablement. Mais comme depuis le début de son règne, Macron a préféré taper qu’écouter, réprimer férocement plutôt que de comprendre.
« La jeunesse emmerde le Front national »
Cette génération, oui, a un rapport différencié au travail que les boomers ne veulent pas comprendre. Iels ne veulent plus être un esclave à vie du système capitaliste. Car quel est l’avenir après le bac ? Une sélection pour les études supérieures d’où sont écartés minutieusement les classes populaires et les étrangers, un tri classiste et raciste, un marché du travail qui ne rémunère pas suffisamment pour bien-vivre, une retraite qui s’éloigne toujours plus, des services publics attaqués constamment, un système social démantelé, et surtout en point d’orgue, une planète qui brûle sans que personne ne bouge. Voilà de la matière pour foutre le feu.
Le sociologue Vincent Tiberj l’a montré à travers ses travaux : la jeunesse est massivement acquise aux idées de la gauche. Des slogans de manifs contre la répression policière et le Rassemblement national, aux revendications égalitaires où l’on voit des lycées bourgeois ou des universités d’élite du centre parisien en soutien aux lycées banlieusards, en passant par les « Siamo tutti antifascisti » scandés à chaque occasion.
« BFM désinformation », « La police vous parle sur Cnews tous les jours »
Acrimed, association de critique de médias qui vient de fêter ses 30 ans d’existence, a publié une infographie montrant qu’aux premiers jours du mouvement, sur les journaux télévisés de France 2 de 13 Heures et 20 Heures, seuls 8% du temps d’antenne étaient consacrés aux revendications, et 75% aux violences et dégâts matériels. Dès lors, certains journalistes ont été conspués, d’autres comme ceux de Frontières, média d’extrême droite, se sont fait tout simplement virer, à raison. Comme chaque mouvement social qui déborde un tant soit peu des rives bienséantes, les médias opèrent le tri entre les bons et les mauvais manifestants, entre les gentils pacifistes et les méchants casseurs. Il s’agit pourtant d’un tout, car la casse matérielle fait partie des tactiques, et force est de constater que jamais aucune manifestation pacifiste n’a obtenu quoi que ce soit. Et lorsque la cause est légitime, l’opinion publique approuve.
Un sondage de l’institut Elabe pour BFM TV paru le 7 octobre donne deux tendances contraires. Il montre à la fois qu’une majorité (55%) de sondés soutient le mouvement, et que 72% sont en accord avec les revendications. De l’autre côté, les sondés estiment à 65% que l’usage de la force n’est pas excessif, et même 24% que ce n’est pas suffisant. Qu’en dire ? La population approuve le mouvement, guère la méthode.
Comme toujours, en face, ils ne comprennent pas. Et ne veulent pas comprendre. L’ordre normal des choses est troublé : comment est-ce possible dans notre monde merveilleux ? Ce ne peut être qu’une instrumentalisation de la France insoumise répète-t-on ad nauseam sur les plateaux. Ces jeunes sont bien trop ignares pour porter eux-mêmes leurs revendications. Le Point et CNews voient eux, la main des Frères musulmans derrière le mouvement, dans un délire paranoïaque et raciste. Sur LCI, Dominique Moïsi, géopolitologue, propose lui, pour changer, l’influence russe : « Bien sûr on n’en sait rien, mais ça fait partie des hypothèses que l’on peut présenter ». Le complotisme bourgeois se porte bien, mais personne ne le nomme, car ils sont la raison.
Ils ne comprennent pas. Alors sans doute faut-il arrêter de perdre du temps à leur expliquer. A leur expliquer que nous ne voulons pas de ce monde, où le dressage commence à l’âge de 3 ans jusqu’à la fin des études supérieures pour celleux qui y accèdent, avant d’entrer sur un marché du travail qui broie les corps et les âmes pour la plupart des personnes jusqu’à 65 ans. Qu’il n’y a rien de réjouissant à passer sa vie sous l’autorité des parents, des maîtres, des contre-maitres, des patrons, des professeurs, des flics, des élus, des préfets, des juges. Qu’on les emmerde puissamment, et que notre vie devra désormais se résumer à se libérer de ces chaînes, avec comme seul espoir d’y parvenir un jour.

La Gen Z montre la voie
Il y a un décalage entre cette jeunesse que l’on qualifie de fainéante, abrutie aux jeux vidéos et aux réseaux sociaux, et sa vigueur, sa politisation, sa détermination que l’on voit jaillir dans la rue. En vérité, rien de bien neuf dans ce conflit générationnel. Chaque génération est un nouveau peuple, et se confronte à ses aînés. Cette insolence magnifique face aux éditorialistes de cour, ou face aux flics comme Alexis Durey, étudiant et militant trotskiste à Révolution permanente, qui tutoie un policier sur le plateau de France Info et lui demande de se taire pour le laisser terminer parce qu’il n’est pas en service.
Tout ceci a quelque chose de jouissif. Cette jeunesse réveille le pays à quelques encablures de l’élection présidentielle, mettant à l’agenda leurs revendications, alors que tous les mouvements sociaux n’ont été que défensifs sous la Macronie, face à un projet de loi ou des augmentations de taxe. Aujourd’hui, nous assistons à un mouvement de feu face à la destruction méthodique du système éducatif français, sans qu’une étincelle particulière ne soit venue allumer la mèche, si ce n’est des années de réformes iniques, de tri algorithmiques des parcours en études supérieures, de précarisation de la jeunesse qui fait la queue en nombre à la banque alimentaire, de professeurs recrutés en job dating, de délabrement du bâti, de rats à la cantine, de classes surchargées.
« Emeutes, violences urbaines » : la matraque ainsi justifiée
A l’heure de ces lignes, on dénombre 6 000 gardes à vue, dont 90% de personnes mineures. Soit presque autant d’interpellations en dix jours, que le mouvement des Gilets jaunes en un an. Et là encore, des mains arrachées, des visages éborgnés, tuméfiés, des crânes fracturés, des dents cassées, des tentatives de noyade (!), des vies brisées. A l’évidence, si nous regardions se dérouler ces événements dans n’importe quel autre pays, on crierait tous à la dictature, d’autant plus s’agissant d’adolescents ainsi réprimés. Et comme dans tout pays autoritaire, le pouvoir envisage de couper les réseaux sociaux pour calmer la révolte, voire même à interdire le premier parti d’opposition. Mais nous sommes en France, et la bourgeoisie radicalisée jusqu’à la moelle a tant peur de perdre ses privilèges qu’elle sera toujours prête à tout pour les conserver, jusqu’à martyriser ses propres enfants. Pour justifier cette violence d’Etat, le cadrage médiatique accompagne le discours politique. On va parler « d’émeutes », de « violences urbaines », de « scènes de chaos », qui n’ont donc plus rien à voir avec un gentil mouvement adolescent, et que l’on peut donc matraquer.
Les flics affichent même fièrement sur les réseaux le matériel manifestant confisqué, pour se protéger des gaz comme des lunettes de piscines ou des masques. Il faut donc venir à nu, se faire mutiler avec le sourire, n’offrir aucune forme de résistance, ni d’auto-défense, les flics sont là pour votre bien, et si vous êtes embarqués c’est car vous avez fauté. Et cette même police qui par la bouche d’un de ses représentants syndicaux, Reda Belhaj dit : « Si l’un de nous tombe, nous lâcherons les boucliers, on laissera tout brûler », actant ainsi qu’effectivement le pouvoir ne tient plus qu’à une rangée de CRS, sans comprendre que le mouvement de révolte n’attend que ça, que les flics baissent les boucliers, se calment, et éventuellement se mettent en retrait à tout jamais.
Mais il en va de l’ordre public. Cet ordre normal des choses, où les lycéens sont sommés de se taire, d’étudier, les travailleurs de se rendre au travail, les soignants de soigner, les transports de rouler, et ainsi va la vie en démocratie. Pourtant, ces jeunes l’ont déjà compris. Manifester sagement dans les parcours autorisés n’amène à rien. N’existe plus que le feu.

On voit fleurir sur les réseaux sociaux de nombreux commentaires réactionnaires qui disent en substance : « De notre temps, c’était pareil, et on fermait notre gueule ». Se rendent-ils compte du contre son camp de ce propos ? Nous avons souffert et nous n’avons rien dit, alors prier de faire pareil, et de subir la violence du système bien docilement. D’autant plus que c’est faux. Ce mouvement lycéen et étudiant a des précédents. 2006 contre le Contrat première embauche, mais aussi 1998 et 1990 qui portaient les mêmes revendications qu’aujourd’hui. Il y eut également 1986 contre la loi Devaquet qui prévoyait, déjà, la sélection l’entrée des universités, et qui s’est terminé avec la mort de Malik Oussekine dans un hall d’immeuble, matraqué par les voltigeurs, que l’on a vu renaître pendant les Gilets jaunes sous l’appellation Brav-M. Et bien sûr Mai-68, dont de nombreuses pancartes font écho actuellement. Pour que la comparaison fonctionne, on attend le réveil des travailleurs et travailleuses. Les centrales syndicales en ont décidé autrement et ont appelé à une mobilisation le… 5 novembre. Puisse le feu ne pas s’éteindre d’ici là, quoique, avant, il y a le 17 octobre et un relais important sur les réseaux à faire revenir les Gilets jaunes.
« La jeunesse est un art », écrivait Oscar Wilde. Sachons apprécier la performance artistique à l’œuvre en ce moment, et ajoutons à ce tableau, nos coups de pinceaux pour des jours meilleurs.
Par Edwin Malboeuf
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