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Coordinateur et porte-parole de la flottille Global Sumud, Wael Naouar est emprisonné à Tunis depuis mars. Il est actuellement en grève de la faim pour sa libération et celle de ses camarades de la flottille propalestinienne. La vie militante de Wael se confond avec l’histoire récente de la Tunisie. Ami de longue date, le journaliste Pierre Souchon lui écrit une lettre.
Mon cher Wael,
Le 22 septembre 2025, le ministère des Affaires étrangères israélien tweetait, ta photo à l’appui : « Wael Naouar. Coordinateur et porte-parole de la Flottille Global Sumud. Son lien avec le Hamas n’est pas caché. C’est sous les yeux de tous. » À ce moment précis, tu voguais vers Gaza depuis la Tunisie, à la tête d’une multitude de bateaux de fortune, et tu nous répondais ne tenir strictement aucun compte de cet avertissement israélien. Identifié comme un militant du Hamas, tu risquais de connaître leur sort. Seulement, tu riais. Et avec toi, nous riions, tant la propagande israélienne était éhontée : tu es communiste, camarade. Marxiste-léniniste, pour être précis. Un militant de 40 ans, parmi les plus connus de la gauche arabe.
Emprisonné en Israël
Finalement, au terme d’une opération de piraterie menée par la marine israélienne dans les eaux internationales, tu fus capturé et amené en Israël, puis frappé et agressé par tes geôliers pendant plusieurs jours. À la suite de ces mauvais traitements, tu refusas d’être ausculté par les médecins israéliens. On te renvoya alors chez toi, en Tunisie. Pays arabe, ton pays, historiquement lié à la cause palestinienne – la Tunisie a accueilli le quartier général de l’Organisation de libération de la Palestine de 1982 à 1994, après l’évacuation de Yasser Arafat et des combattants palestiniens de Beyrouth assiégée par Israël. Ton pays natal qui, quelques mois plus tard, se dépêcha… de t’emprisonner le 6 mars avec les autres membres tunisiens de la flottille Global Sumud, ce que les Israéliens n’avaient pas osé faire. La Tunisie du président Kaïs Saïed t’a donc embastillé sans procès, pour une durée indéterminée, t’accusant de « détournement de fonds et blanchiment d’argent » dans le cadre de la flottille propalestinienne. À l’heure où nous écrivons ces lignes, emprisonné depuis sept mois, tu entames ton quinzième jour de grève de la faim par 47 degrés en prison à Tunis, pour demander ta libération et celle de tes camarades de la flottille – Nabil Chennoufi, Ghassan Hanchiri et Ghassen Boughdiri. En Tunisie, désormais, comme dans la plupart des pays arabes, la lutte pour la Palestine est violemment criminalisée.
Alors, camarade, je me souviens.
Je me souviens de notre rencontre en 2011, en pleine Révolution tunisienne.
Tu sortais tout juste de prison : dans les semaines précédant sa chute, alors que l’insurrection commençait à gagner le pays, Ben Ali s’était dépêché de t’emprisonner et de te torturer, ta jambe droite fracturée à coups de barre de fer, étant donné la menace que tu représentais pour son régime. C’est que tu étais syndicaliste dans ta fac de lettres à l’Union générale des étudiants de Tunisie (UGET), mais surtout numéro un de l’Union de la jeunesse communiste de Tunisie (UJCT). Diriger cette organisation de jeunesse clandestine t’avait valu trois séjours en prison sous la dictature de Ben Ali, une centaine d’arrestations et autant de tortures, de toutes les manières possibles. Tu n’avais jamais parlé, jamais cédé. Tu me racontais en souriant « toutes ces dames françaises très gentilles, Josiane, Catherine, Juliette, qui m’appelaient quand je sortais de prison. Elles travaillaient dans des associations qui me proposaient de venir en France, de me financer des études, un logement, de m’obtenir l’asile politique…
– Mais tu leur répondais quoi ?, je me renseignais.
– Je veux pas quitter ma Tunisie. »
Lutte contre les islamistes
Une fois le dictateur chassé, par ton passé militant, ton sens tactique, ton courage, tu fus élu secrétaire général de l’UGET, première organisation étudiante du pays. La lutte du peuple tunisien, de manière exceptionnelle dans les soulèvements arabes qui ébranlèrent alors la totalité de ces pays, aboutit à la mise en place fragile d’une démocratie qu’en marxiste convaincu, tu qualifiais de « bourgeoise ».Celle-ci, tu le savais, par son essence, ne pouvait donner lieu à la satisfaction des besoins élémentaires — gigantesques — du peuple. Mais tu luttais alors pour son dépassement par la révolution sociale. Et c’est dans son cadre étroit que désormais une autre lutte se déroulait, avec un adversaire de taille : les islamistes. En 2013, l’assassinat par des salafistes de grandes figures de notre camp, Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi, soulevèrent le pays. C’était le temps, alors, où de manifestations monstres en sit-in, de pétitions en tribunes, de batailles de rue jusqu’à des corps-à-corps que tu entreprenais à la très dure avec tes manières d’ancien prisonnier, tu menais bataille aux avant-postes contre l’islamisation de la Tunisie, contre les Frères musulmans et leur emprise. C’était aussi le temps où cette bataille homérique ne recueillait aucun regard occidental, aucun soutien : sortie de la « Révolution du jasmin », ainsi surnommée par de pompeux imbéciles bourgeois et médiatiques, cette bataille qui nous concernait tous n’intéressait plus personne depuis longtemps. La gauche tunisienne la gagna dans l’indifférence du monde.
Alors, à l’UGET, tu laissas démocratiquement ta place.
C’était le temps où on se mit à ausculter nos cheveux blancs.
Ils étaient venus prématurément. En masse. Tu rigolais en disant que j’en avais plus que toi.
La bourgeoisie nous gagna.
On sombra.
On fit des enfants.
Il faudrait beaucoup de talent pour qu’un lecteur français puisse comprendre en nuances ce que signifie en Arabe le prénom de ton premier fils, « Yassar ». À la lettre, ça signifie « Gauche ». Ton entourage était consterné à cette annonce.
« Wael, quand on va dire « C’est à gauche », « Prends à gauche au bout de la rue », ton fils va se retourner…
– Il se retournera ! », tu rigolais.
Puis vint « Soumoud », ta fille, prénom qui signifie en Arabe « résilience », ou « résistance », ou un peu des deux – ce mot désigne la force du peuple palestinien, qui résiste depuis 78 ans.
Deux prénoms, on le voit, très peu chargés d’histoire…
Tu m’avais glissé à l’époque que « Yassar » et « Soumoud » étaient les prénoms des deux premiers enfants d’Ahmad Saadat, secrétaire général du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), aujourd’hui emprisonné depuis 24 ans en Israël.
La Palestine était centrale dans ton militantisme, ta formation, et jusque dans ton intimité.
Tu as toujours considéré que la totalité des peuples arabes vivaient sous « occupation indirecte », avec des gouvernements acquis à l’impérialisme occidental. Seule à tes yeux, la Palestine vivait une « occupation directe ». Sa libération révolutionnaire était donc un impératif qui concernait tous les peuples arabes.
Je me souviens d’un jour où tu explosas de joie, la nuit, à Tunis, parce qu’une roquette était tombée à quelques kilomètres de Gaza, sans faire de victimes. « C’est la première fois qu’ils réussissent, tu dansais dans la cuisine. Ça veut dire qu’ils ont enfin percé le mur de protection ! »
Ensuite, on s’entretue
Lorsqu’en Tunisie Kaïs Saîed fit son coup d’État et restaura la dictature, en 2021, tu luttas contre. Tu remarquais que c’était la région entière qui avait fini par sombrer sous la coupe des régimes contre-révolutionnaires, finalement victorieux des soulèvements arabes de 2011. Tu rappelais utilement que le Printemps des peuples européens de 1848 avait également été balayé par un long hiver de réaction, le temps de deux ou trois décennies de dictature. Mais tous ces régimes européens avaient finalement été anéantis dans la foulée de la Commune de Paris : il te restait, disais-tu, à la préparer activement.
C’est alors que surgit le 7 octobre 2023.
Nous nous sommes retrouvés à Tunis quelques jours plus tard.
Tu alertas immédiatement la foule rassemblée dans la rue sur l’existence d’un « génocide », Yassar et Soumoud sur tes épaules. Tu avertissais que tu ne choisissais pas entre les « résistants palestiniens » : adversaire implacable des Frères musulmans en Tunisie, tu étais pourtant solidaire avec l’intégralité de leur lutte en Palestine. Nombreux sont les imbéciles, haranguais-tu, qui n’ont jamais rien compris aux luttes de libération, qui voudraient des Palestiniens qui leur ressemblent. C’est oublier, selon toi, un fait fondamental : la contradiction principale en Palestine existe entre occupant et occupé. Une fois résolue, une fois l’occupation chassée, les peuples libérés retrouvent leur souveraineté, et leurs propres conflits politiques – contradiction secondaire devenue principale.
Avec ton sourire qui ferait tomber toutes les Bastilles, tu concluais : « D’abord, en Palestine, on chasse l’occupant. Ensuite, on s’entretue. »
Tu rappelais qu’en France, les rares voix qui soutenaient la lutte de libération algérienne n’étaient pas, loin s’en faut, des soutiens du nationalisme, pas plus que du FLN ou du MNA. Gisèle Halimi, par exemple, de formation marxiste, a soutenu les nationalistes algériens pendant toute la guerre d’indépendance au péril de sa vie, considérant que le devoir de tout militant anticolonialiste est de soutenir les forces de libération en présence, quelles qu’elles soient, jusqu’à la victoire. Autre militant marxiste, Henri Curiel fonda clandestinement Solidarité, en soutien pratique et technique aux militants des indépendances du monde entier, de quelque bord politique qu’ils soient, et il le paya de sa vie.
Emprisonné partout
Et aux mêmes extravagants demeurés, qui dissertaient sur la longueur des voiles et des barbes à Gaza, choisissant entre les libérateurs depuis la ligne de mire de leur fauteuil, tu rappelais qu’avant de « s’entretuer » politiquement, les forces politiques françaises sous l’occupation nazie s’étaient unies de la droite la plus dure aux communistes, dans le Conseil national de la Résistance, remettant à la libération leurs combats – qu’elles livrèrent – sur un échiquier politique enfin débarrassé de toute domination étrangère. André Malraux lui-même en parlait d’ailleurs ainsi : « Qui donc sait encore ce qu’il fallut d’acharnement pour parler le même langage à des instituteurs radicaux ou réactionnaires, des officiers réactionnaires ou libéraux, des trotskystes ou communistes de retour de Moscou, tous promis à la même délivrance ou à la même prison. Ce qu’il fallut de rigueur à Jean Moulin, un ami de la République espagnole, un ancien préfet de gauche chassé par Vichy, pour exiger d’accueillir dans le combat commun tels rescapés de la Cagoule ! »
Puis des harangues avenue Bourguiba, des manifestations devant l’ambassade de France ou l’Institut français, sur laquelle tu taguas « Colon un jour, colon toujours », tu passas à une action plus concrète : en juin 2025, une immense caravane terrestre, que tu organisais, s’élança avec plusieurs milliers de véhicules de Tunis vers Gaza. Stoppé manu militari dans la partie est de la Libye, sous contrôle de l’Égypte de Sissi, tu fus emprisonné et torturé par le régime libyen plusieurs jours. Quelque temps plus tard, ce fut la flottille Global Sumud. Ainsi, toi qui sous Ben Ali ne voulais « pas quitter [ta] Tunisie », tu fus emprisonné dans chaque pays que tu visitas pour la première fois, pour revenir en prison chez toi. Cette répression carcérale et ces tortures qui te frappent où que tu te trouves rappellent utilement qu’un communiste conséquent ne confond pas son engagement avec des tweets et des plateaux télé. Un communiste conséquent est un danger pour l’ordre établi, un communiste conséquent menace l’ordre des choses. Il en paye le prix, et la bourgeoisie, qu’elle soit tunisienne, libyenne ou colonisatrice, le poursuit de sa hargne toute sa vie.
Rire révolutionnaire
Mon cher Wael, derrière les barreaux qui t’enferment, devant ces plats que tu ne manges plus, devant tes forces qui s’amenuisent et ton corps qui fond, je sais parfaitement que tu voudrais que je m’arrête là. Selon toi, on en a parlé bien des fois, la vie d’un militant se confond avec la politique : sa vie est politique. Aussi ne devrais-je parler de rien d’autre que de tes engagements, et encore bien plus brièvement que je ne le fais là. Je sais parfaitement que tu me condamnes, depuis toujours, à l’aridité des tracts, qui trempent dans une encre sévère et didactique la mémoire des luttes.
Tu sais parfaitement que je n’en ferais rien.
Car je me souviens, camarade.
De ce jour, par exemple, où une de tes proches m’appela en catastrophe : « Wael a été tabassé par les flics dans une manif contre les islamistes. Ils l’ont frappé aux couilles à plusieurs. Il est à l’hôpital, et les médecins ont dit qu’il ne pourra sans doute jamais avoir d’enfants. » En quelques heures, cette affaire prit un tour politique national, et la photo de tes couilles meurtries, de la taille d’une pastèque — à la lettre —, fut diffusée en gros plan à l’Assemblée nationale, devant un parterre de députés médusés et révoltés par ces violences policières caractérisées. Inquiet, je t’envoyais plusieurs messages. Tu finis par me répondre à ta sortie de l’hôpital : « Les policiers m’ont toujours gonflé les couilles. »
Car avec toi, camarade, rien n’est jamais dur, rien n’est jamais difficile, rien n’est jamais déprimant.
Tu traites toute défaite par le rire, par l’espoir, toute ombre par la lumière.
Ton rire permanent renverse la perspective.
Ton rire est révolutionnaire.
Car je me souviens aussi de ce jour où tu as demandé à ta mère, à six ans, comment on faisait les bébés – question classique à cet âge. Médecin, ta mère réagit en médecin, et te raconta la reproduction humaine façon cours de biologie, à l’aide de schémas qu’elle griffonnait sur la table du salon. Heureux d’avoir percé le secret, tu le racontas le lendemain à tes copains. « J’ai été immédiatement la risée de toute la classe… C’était n’importe quoi ce que je racontais, les garçons naissaient dans les palmiers, les filles dans des paniers, les bébés descendaient des toits, c’étaient les jnouns qui les fabriquaient… Bref, il y avait toutes les théories contre la mienne, j’étais tout seul, j’ai été ridiculisé ! »
Jet de pot de fleurs
Puis vint l’enfance de Yassar. Petit, ton fils avait une manie frénétique : balancer tout ce qu’il avait sous la main du troisième étage jusque dans la rue en bas. Tu me déléguais sa surveillance… Et parfois Yassar m’échappait. C’est alors que pantoufles, télécommande, livres, tee-shirts, pulls, paquets de cigarettes, cendriers se retrouvaient en bas. Tu hurlais alors dans l’appartement : « Yalaan dine waldik ! » Je ne pouvais plus m’arrêter de rire : cette insulte profonde et grave signifie en Arabe « Maudite soit la religion de tes parents »… Yassar réussit un matin à pulvériser un toit de voiture en bas d’un seul coup de jet de pot de fleurs. Le conducteur pétait les plombs. Je t’ai vu t’excuser plusieurs fois du balcon, puis devant son énervement persistant, « Vous me remboursez tout de suite ma carrosserie », prendre Yassar dans tes bras, il avait deux ans, et le remettre en bas au conducteur en disant « Arrangez-vous avec lui ». Le mec disjonctait, t’implorait de revenir chercher ton fils, « Voyez avec Yassar », tu persistais. On était finalement descendus le chercher, et Yassar n’avait pas remboursé le toit…
Mon cher Wael, je me souviens enfin que, sur tes conseils, je me suis farci durant de longues années plusieurs dizaines de milliers de pages de littérature marxiste. C’était l’époque où toi et tes camarades me formiez à la très dure. C’est pourtant toi qui m’as fourni une définition très peu orthodoxe de la Révolution :
« La Révolution, c’est un moment où tout devient normal, et tout le monde trouve tout ce qui se passe normal.
– C’est-à-dire ?
– Par exemple c’est le matin, tu bois un café au bar en bas de chez toi. Il est 7 heures, et un mec dit : « Venez, on va brûler le commissariat. » Et tout le monde se lève, va chercher de l’essence, et fout le feu au poste de police d’à côté comme si c’était une activité de tous les jours… »
Avec toi en liberté, nous le savons, camarade, nous retrouverons bientôt notre quotidien.
Crédits photo/illustration en haut de page :
Morgane Sabouret / Margaux Simon

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