
La récente publication d’une biographie écrite par Denis Heudré, La véritable histoire d’un petit gars monté à Paris pour faire la Révolution. René Lefeuvre dans les combats du XXe siècle (préface de Daniel Guerrier, Paris, Éditions Syllepse, mars 2026, 144 p.), nous permet de revenir sur la figure d’un socialiste libertaire, des années 1930 aux années 1970, trop souvent oubliée aujourd’hui. Il s’agit de René Lefeuvre (1902-1988), fondateur des Éditions Spartacus (1936-2022), qui ont publié Karl Marx et Friedrich Engels, des marxistes hérétiques (Rosa Luxemburg, la préférée de Lefeuvre, Ante Ciliga, Karl Korsch, Anton Pannekoek, Victoir Serge, Boris Souvarine…), des socialistes (comme Jean Jaurès, Jules Guesde et Colette Audry), des auteurs entre marxisme et anarchisme (comme Daniel Guérin) et des libertaires (Ida Mett, André Prudhommeaux, Alexandre Skirda…).
Ce dossier se compose de deux textes :
- une recension du livre de Denis Heudré par Philippe Corcuff (co-animateur du site libertaire Grand Angle) ;
- un entretien réalisé avec René Lefeuvre en 1984 par Philippe Corcuff, dont la version intégrale est inédite.
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Sur le livre de Denis Heudré, « La véritable histoire d’un petit gars monté à Paris pour faire la Révolution » (2026)
Par Philippe Corcuff
Denis Heudré est un poète breton, et il s’est passionné pour la vie d’un autre Breton : René Lefeuvre (1902-1988). Il nous livre alors la biographie sensible d’un personnage attachant. Comme le note le journal en ligne Zones subversives dans sa recension du livre le 18 juin 2026, « René Lefeuvre incarne le meilleur des traditions du mouvement ouvrier. »

René Lefeuvre est le fils d’un artisan maçon dans le département de l’Ille-et-Vilaine. La famille aura six enfants. Son prénom est Joseph, mais il se fera appeler dans les milieux militants parisiens René en souvenir du prénom de son grand frère mort à l’âge de 10 ans en 1910. C’est dans le cadre de son service militaire que Joseph arrive à Paris en 1922 et qu’il se familiarise avec la presse socialiste et communiste. D’abord maçon comme son père, il crée une entreprise de bâtiment en banlieue, mais fera faillite. Il deviendra par la suite correcteur d’imprimerie, cette filière courante pour les intellectuels autodidactes du mouvement ouvrier. Il lit la socialiste révolutionnaire et démocrate polonaise et allemande Rosa Luxemburg (1871-1919), qui demeurera toute sa vie sa référence privilégiée. Il fréquente des figures du communisme hérétique comme Boris Souvarine, mais aussi un cinéaste comme Marcel Carné, et entretient une correspondance avec la philosophe Simone Weil. Il crée la revue Masses en 1933, puis les éditions Spartacus en 1936. Tant son anti-stalinisme que son antifascisme se développent. Il rejoint la gauche du Parti socialiste-SFIO (Section française de l’Internationale ouvrière) en 1934. En 1939, il accepte la mobilisation face à la menace nazie, car contrairement à nombre de ses camarades, il ne croit pas que le pacifisme né de la Première Guerre mondiale pourrait répondre à la question de l’hitlérisme. Arrêté à Dunkerque en 1940, il passera toute la guerre en Allemagne comme prisonnier en stalag. Il revient à la SFIO à son retour en France à la Libération et relance alors ses activités éditoriales. Mais il quitte le PS en 1956, en désaccord avec son implication dans la guerre coloniale en Algérie. Il faudra attendre Mai 68 pour que l’édition militante radicale retrouve un boum…
Le petit ouvrage de Denis Heudré nous apprend plein de détails sur une personne singulière mais aussi, à travers elle, sur les contextes politiques successifs qu’il traverse et au sein desquels il agit. Il y a aussi les zones où l’intime croise plus directement le politique : René Lefeuvre vit son homosexualité pendant longtemps de manière cachée, méfiant à l’égard de l’homophobie de son milieu social familial comme des univers militants de l’époque. Mai 68 donnera un peu plus d’air, mais il demeurera volontairement discret.
Merci à Denis Heudré d’avoir associé ainsi dans une écriture humaniste l’individuel et le collectif, l’histoire et la politique radicale ! On peut aussi se tourner vers le film documentaire de 40 mn réalisé en 2008 par Julien Chuzeville : René Lefeuvre, pour le socialisme et la liberté, https://www.film-documentaire.fr/4DACTION/w_fiche_film/20339.
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Stalinisme, gauche socialiste du Front populaire, guerre d’Espagne, Allemagne nazie, guerre d’Algérie, Mai 68… : un itinéraire militant
Entretien de Philippe Corcuff avec René Lefeuvre (1984)
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Introduction : Les gauches ont à se réinventer, mais pas en perdant la mémoire !
J’ai réalisé cet entretien avec René Lefeuvre le 17 décembre 1984 pour la revue En Jeu. Pour la République et le socialisme à son domicile, 5 rue Sainte-Croix-de-la Bretonnerie dans le 4e arrondissement de Paris. Ce quartier du Marais, déjà en voie de gentrification, avait toutefois encore à l’époque quelques zones populaires. Une version légèrement raccourcie de l’entretien que publie ci-après Grand Angle a paru en 1985 dans le numéro 24 d’En Jeu sous le titre « Un militant nommé Lefeuvre ». La version intégrale proposée ici est inédite. Je l’avais conservé dans un document manuscrit à la main.
J’étais en ce mois de décembre 1984 étudiant en DEA de sociologie à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales et militant d’un courant marxiste, le CERES (Centre d’études, de recherches et d’éducation socialiste), au sein du Parti socialiste : depuis septembre 1976 au sein du Mouvement de la jeunesse socialiste et à partir de la campagne des élections municipales de mars 1977 au sein du Parti socialiste. En mars 1983, j’avais été élu conseiller municipal de la commune de Floirac, dans la périphérie populaire de Bordeaux, là où vivait mes parents, sur une liste d’Union de la gauche à majorité socialiste. La revue En jeu (1983-1986) était dirigée implicitement (pas formellement sur le papier) par Didier Motchane (1931-2017), un des principaux animateurs du CERES, et l’écrivain Jacques-Arnaud Penent en était le rédacteur en chef. En Jeu, mensuel, se situait dans la périphérie du CERES, mais avec des intellectuels qui n’en étaient pas membres (tels que l’anthropologue Gérard Althabe, les sociologues Danièle Linhart et Pierre Rolle, le chercheur en sciences de l’information et de la communication Armand Mattelart, ou le chercheur en géopolitique Alain Joxe). Je m’inscrivais encore dans un marxisme autogestionnaire et anti-léniniste, dont la figure de référence principale était Rosa Luxemburg (1871-1919). C’est l’approfondissement de ma rencontre avec la sociologie post-marxiste de Pierre Bourdieu qui me conduira, peu de temps après, au milieu des années 1980, à ne plus me définir comme « marxiste », Marx et Rosa Luxemburg demeurant toutefois des références importantes jusqu’à aujourd’hui. Mon mémoire de fin d’année de l’Institut d’Études Politiques de Bordeaux, en 1981-1982, était intitulé Parti et masses dans l’action révolutionnaire : lectures, écrits et pratiques de Rosa Luxemburg. Je connaissais donc les éditions Spartacus. Cela concernait bien sûr les écrits de Rosa Luxemburg, mais ma pente anti-léniniste s’intéressait aussi à des auteurs partisans des conseils ouvriers dits « conseillistes » (comme Anton Pannekoek et Karl Korsch) ou des critiques anarchistes du bolchevisme. J’avais donc des affinités avec René Lefeuvre et c’est pourquoi j’ai proposé à la rédaction d’En Jeu de faire un entretien avec lui, quand j’ai appris qu’il était toujours vivant à Paris. Et, de ma prime socialisation politique à la fin des années 1970, j’avais notamment gardé le souci de la mémoire du mouvement ouvrier et socialiste ainsi que de sa transmission à travers les générations. La rupture de cette transmission à partir de la seconde moitié des années 1980 constitue une composante peu explorée de la crise intellectuelle, éthique et politique des gauches aujourd’hui. Il s’est avéré au cours de mes échanges avec René Lefeuvre, hors même de l’entretien alors enregistré sur cassette, qu’il avait gardé un attachement sentimental au Parti socialiste, ayant été membre du Parti socialiste-SFIO1 avant et après la guerre. Et cela bien que gravitaient autour des éditions Spartacus à ce moment-là de jeunes militants d’« ultra-gauche » (cette dénomination renvoyait à une zone distincte de l’« extrême gauche » trotskyste et maoïste voyant se côtoyer et s’hybrider des sensibilités marxistes anti-léninistes, conseillistes, situationnistes et communistes libertaires). Cependant, comme Rosa Luxemburg et… comme moi à l’époque, Lefeuvre était largement demeuré, encore en 1984, un social-démocrate de gauche. Et, d’ailleurs, au cours de la conversation, il pouvait dire « le Parti » à propos du PS, comme d’anciens militants communistes peuvent dire « le Parti » à propos d’un PCF qu’ils ont pu quitter bien longtemps auparavant. Ce qui semblait énerver les jeunes militants « gauchistes » autour de lui, méfiants à l’égard de ma présence et qui n’ont pas apprécié l’entretien publié dans En Jeu (comme me l’a indiqué après sa parution René au téléphone sur un ton espiègle).
Une radicalité associée à un fort pragmatisme, une mémoire critique des combats émancipateurs ne faisant pas l’impasse sur les crimes staliniens et les pratiques autoritaires léninistes, une humilité dans son rapport au monde, une distance vis-à-vis des mythologisations si prégnantes dans les milieux militants et une ironie vis-à-vis de lui-même transparaissent dans cet entretien qui suit la traversée du XXe siècle d’un véritable intellectuel populaire, figure qui a tendu à disparaître depuis, mais qui a eu une certaine place dans l’histoire du mouvement ouvrier et socialiste.
J’ai ajouté des notes de bas de page sur une brochette de personnages de l’époque cités par Lefeuvre au cours de l’entretien. Par ailleurs, un hyperlien renvoie à la fiche dans le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier dit Maitron des personnes citées, dans le corps du texte ou dans les notes de bas de page. À l’occasion d’un itinéraire singulier, ce sont ainsi des pans importants de l’histoire de la gauche française et de la gauche internationale au XXe siècle qui sont ainsi signalés via le paratexte constitué notamment par les notes de bas de page. Les gauches ont à se réinventer, mais pas en perdant la mémoire !
Philippe Corcuff, 30 août 2026
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Comment on devient anti-stalinien
Philippe Corcuff : Tu pourrais rappeler dans quelles circonstances la revue Masses2 prend position pour la libération de Victor Serge3 emprisonné alors en URSS ?
René Lefeuvre : Les « Amis de Monde » étaient composés des amis du journal, de tendances diverses, attirés par le nom de Barbusse4. Beaucoup étaient sympathisants de l’URSS, mais en faisant des réserves. Il y avait quand même parmi nous des communistes, qui savaient ou qui ne savaient pas. Mais ça ne donnait pas lieu à discussion. Sauf lorsqu’on a composé le comité de rédaction de la revue Masses. Là, les positions se sont davantage révélées. Et à l’occasion de l’affaire Victor Serge, je voulais une prise de position très nette, qui suivait un peu La critique sociale de Souvarine5 – j’étais membre d’ailleurs du Cercle communiste démocratique à l’époque – et j’étais pour qu’on fonce sur ce sujet. J’ai tout juste pu dans un des premiers numéros de Masses poser la question : « Que devient Victor Serge ? » Et ça a suffi à déclencher la rage des copains. Mais, assez hypocritement, seulement dans le petit noyau rédactionnel, en se gardant bien de poser le problème devant tout le monde. Alors, dans le numéro suivant, j’ai plus nettement expliqué le cas Victor Serge, quelle était sa valeur et comment on considérait que sa vie était en cause, étant donné ce qu’on savait déjà de ce qui se passait là-bas. Plus tard, avec les Cahiers Spartacus6, Victor Serge enfin libéré et de retour d’URSS collabora à mon travail7.
Ph. C. : Quand va se faire chez toi la rupture avec le stalinisme, puis le bolchevisme ?
R. L. : J’étais soldat à Paris. Et pendant ces années 1923-24, j’achetai le Bulletin communiste de Souvarine [1920-1933]. Bien entendu quand Souvarine a été exclu du PC [en juillet 1924], ça m’a posé des questions. Mais je n’étais pas à ce moment-là suffisamment formé politiquement pour en tirer toutes les conclusions.
Ph. C. : Tu n’as jamais adhéré au PC ?
R. L. : Non, jamais. J’ai sympathisé seulement un temps. Mais quand j’ai été nommé secrétaire des « Amis de Monde » [en 1930], je fréquentais déjà les cercles de Souvarine. Et les questions que je posais à l’égard de l’URSS impliquaient des réserves très grandes. Mais je n’avais pas à provoquer des discussions à ce sujet dans le groupe. On faisait quand même des conférences d’un esprit aussi large que possible. Et il était difficile aux rédacteurs de Monde qui étaient des antistaliniens convaincus, comme Rossi8 et Laurat9, de ne pas faire passer à travers leurs interventions leurs réserves, qui étaient d’ailleurs fort bien perçues par les camarades un peu avertis. Mais l’ensemble du groupe pouvait difficilement prendre une position ouvertement anti-stalinienne. Par contre, dans Masses, j’ai publié des articles doctrinaux qui affirmaient des positions en rupture avec le bolchevisme
Ph. C. : De qui étaient composés ces groupes d’études des « Amis de Monde » ?
R. L. : Personnellement, j’appartenais à un syndicat, l’USTEI [Union syndicale des techniciens et employés de l’industrie], une filiale de l’ancienne USTICA [Union syndicale des techniciens de l’industrie, du commerce et de l’agriculture]10. En fait, il y avait quelques rares authentiques militants ouvriers, c’est-à-dire des personnes réellement actives sur le plan syndical. Je sais, par exemple, que l’un d’eux est devenu secrétaire de section, je ne sais plus quelle branche, de la CGT. On trouvait beaucoup d’employés, des instituteurs et quelques professeurs. C’était à la base des sympathisants de l’URSS avec beaucoup de réserves. L’URSS jouissait encore, malgré les saloperies qu’on commençait à connaître, du prestige de la Révolution avec un grand R. Et ça estompait le contrecoup des crimes de Staline [1879-1953] dont les gens avertis avaient connaissance. L’auréole de la période de Lénine [1870-1924], 1917-22, marchait encore.
Ph. C. : Tu adhères quand à la SFIO [Section française de l’Internationale ouvrière : Pari socialiste] ?
R. L. : C’est un peu plus tard, en 1934. On a été traumatisé par les événements de février [les émeutes des ligues d’extrême droite du 6 février 1934]. On a été écœuré par la collusion entre les communistes, plutôt les staliniens car je n’aime pas salir le mot communiste à leur sujet, et les fascisants lors des manifestations de février 193411. Cela a amené une bonne fraction des collaborateurs de Masses à adhérer au Parti socialiste. Pour ma part, j’adhère à la 5e section [de Paris], à la tendance la Bataille socialiste animée alors par Jean Zyromski et Marceau Pivert12. Zyromski appartenait d’ailleurs à la 5e section. Puis, Marceau Pivert prend contact avec moi et quelques autres, et on décide de former une nouvelle tendance : la Gauche révolutionnaire [en 1935]. À ce moment-là, j’avais cessé la publication de Masses, parce que j’avais perdu mon travail et que ça posait des problèmes de financement. On m’a alors demandé de me charger du bulletin La Gauche révolutionnaire, ce que j’ai fait. Je m’occupais aussi particulièrement de la rubrique syndicale. Je me suis mis d’accord avec Marceau pour pouvoir ressortir parallèlement à ce bulletin, qui était interne au Parti socialiste, Masses, en remplaçant les articles qui posaient des problèmes intérieurs au Parti par des contributions de collaborateurs que j’avais eu à Masses, contributions concernant des problèmes doctrinaux et d’histoire du mouvement ouvrier. Malheureusement, toute particularité suscitant des jaloux, certains ont mené campagne pour que j’arrête Masses, prétextant qu’ils avaient déjà lu une partie dans La Gauche révolutionnaire. C’est alors que j’ai décidé de lancer Les Cahiers Spartacus [en 1936].
Ph. C. : Qu’est-ce qui a séparé Zyromski de Pivert ?
R. L. : Les positions de Marceau sur le plan révolutionnaire étaient plus nettes que celles de Zyromski. Et Zyromski, qui deviendra après la guerre sénateur communiste, avait déjà une position équivoque à l’égard de l’URSS. Cela le gênait que le problème de l’URSS soit posé. Si Marceau n’en faisait pas un cheval de bataille, l’esprit était nettement anti-stalinien.
Ph. C. : Comment la Gauche révolutionnaire arrivait-elle à concilier sa politique très unitaire à l’égard du PC et une attitude clairement anti-stalinienne ?
R. L. : En fait, c’était assez difficile à tenir pour moi. J’étais anti-stalinien à fond. Je connaissais par Souvarine et par les copains du Cercle communiste démocratique ce qui se passait en URSS et ce qui se préparait. C’était en 1936 et on savait que la vieille garde bolchevique était condamnée. Mais, en même temps, il y avait un esprit unitaire en 1936 qui a emporté tout le monde. Même les gens de La Révolution prolétarienne, la revue syndicaliste de Rosmer et Monatte13. Mais, contrairement à Zyromski, la Gauche révolutionnaire menait son action unitaire tout en osant poser les problèmes concernant l’URSS.
« Mais enfin, Léon [Blum], nous sommes des révolutionnaires ! »
Ph. C. : À propos de Léon Blum, Daniel Guérin, alors militant de la Gauche révolutionnaire, écrit dans un livre sur le Front Populaire : « Nous avons contribué nous-mêmes à la sacralisation de Léon Blum […] Qui est metteur en scène de ce culte ? Nul autre que Marceau Pivert14. Un peu plus tard, trop tard, il invitera les militants à se libérer d’une « certaine religiosité » qui leur interdit de juger sainement la politique des « militants les plus prestigieux » (mai 1937). Mais en attendant, c’est lui qui fait office de grand-prêtre »15…
R. L. : C’est un peu vrai que la Gauche révolutionnaire a participé à la création d’un « mythe Blum » et que cela s’est retourné contre elle. Mais elle a surtout participé, en fait, à l’enthousiasme général que créait le Front populaire. Des nuances, il y en avait, mais au fond elles n’étaient pas tellement accusées face au Parti qui prenait le Pouvoir, etc. La Gauche révolutionnaire a été entraînée par le mouvement.
Ph. C. : Que peux-tu dire des rapports entre la SFIO et le gouvernement ?
R. L. : C’était la même chose pour le Parti. Il y avait une nette influence de la situation sur lui. Il jouait le jeu, avec des réticences peut-être, mais il jouait le jeu. À ce propos, je vais te raconter une anecdote qui m’a été rapportée par Marceau Pivert. Cela se passait lors d’une réunion de la CAP [Commission administrative permanente, organe de direction de la SFIO] du Parti socialiste où il était question de manifestations au cours desquelles il y avait eu du sang. Marceau préconisant la résistance aux éléments fascisants, Blum s’est alors écrié : « Oh, du sang, du sang dans la rue, je ne veux pas ! » Il a piqué une crise, presque hystérique. Et le vieux Bracke16 lui a dit alors : « Mais enfin, Léon, nous sommes des révolutionnaires »… Cette anecdote racontée par Marceau m’est toujours restée en mémoire.
Ph. C. : Et la poussée de la gauche au sein de la SFIO ? Au 34e congrès de Marseille de juillet 1937, la Gauche révolutionnaire et la Bataille socialiste font, si on totalise leurs voix, plus de 45 % des voix. Puis, en janvier 1938, lors du Conseil national, elles mettent en minorité la direction de la SFIO, Blum et Paul Faure17, le secrétaire général, à propos de la participation au gouvernement radical.
R. L. : Oui, incontestablement, il y avait une poussée de la gauche. Mais nous nous sommes heurtés à la force de l’appareil, dominé par Paul Faure, et des municipalités. Il faut toutefois préciser que l’appareil de la SFIO n’avait rien à voir avec la puissance d’un appareil stalinien. Alors les grandes idées sur lesquelles on a réuni occasionnellement une majorité n’étaient pas appuyées sur un mouvement solide, structuré. Malgré, par exemple, un début de développement des Amicales socialistes d’entreprise impulsées par la Gauche révolutionnaire, dans lesquelles je n’étais pas directement impliqué, et qui étaient conçues comme complémentaires de l’action électorale. Ça n’empêche que cette majorité occasionnelle a quand même flanqué la frousse à Paul Faure. Mais il a su jouer habilement – c’était un fin manœuvrier sur les divergences réelles qui existaient entre la Gauche révolutionnaire et la Bataille socialiste. Et puis, il a manœuvré pour faire apparaître la Gauche révolutionnaire comme scissionniste. En fait, un des rares scissionnistes clairement déclarés au sein de la Gauche révolutionnaire était Daniel Guérin. Finalement, on a été poussé par l’appareil à la scission avec la dissolution de la Fédération de la Seine, alors animée par Marceau et la Gauche révolutionnaire. Personnellement, j’étais contre cette scission et la création du PSOP [Parti socialiste ouvrier et paysan, en juin 1938] qui l’a accompagnée. J’ai suivi parce que je ne pouvais pas déserter les gens avec lesquels j’étais en accord. J’ai donc suivi, mais en considérant, contrairement à Guérin, que c’était une blague. Seulement, il n’était pas de bon ton de le dire. Mais je l’ai quand même dit. Cela ne pouvait conduire qu’à l’échec, les gens étant extrêmement attachés au Parti. Et Marceau lui-même, c’est très à contrecœur qu’il l’a fait.
Ph. C. : Justement, à ce propos, Pivert en 1952, revenu alors à la SFIO, déclarera que la « construction d’un parti révolutionnaire » est « un mythe réconfortant, mais sans bases réelles », affichant un certain scepticisme à l’égard de « tout ce qui a été tenté en dehors » de l’action d’un parti démocratique de masse, pour finir par poser la question : « Où peut-on faire ce travail ailleurs que dans notre Parti SFIO ? »18
R. L. : Il est certain que la scission lui a été imposée par les manœuvres de Paul Faure, et puis aussi l’influence de quelques scissionnistes ouverts de la Gauche révolutionnaire.
Ph. C. : Des témoins comme Guérin ou des historiens comme Jean-Pierre Rioux19 ont insisté sur le caractère hétéroclite de la Gauche révolutionnaire. Guérin parle de « l’hétérogénéité de ses partisans, liés moins par une claire identité de vues politique que par une allégeance personnelle »20. Quant à Rioux, il écrit qu’« idéologiquement elle hésite entre les thèmes luxemburgistes et les fascinations du trotskysme »21, mais aussi entre son pacifisme et son internationalisme.
R. L. : Oui, il y avait de ça, incontestablement. Ça a posé des problèmes surtout quand il y a eu la scission avec le Parti socialiste. Ils n’ont pas entraîné la masse des membres qui suivaient la Gauche révolutionnaire.
Ph. C. : On parle d’environ 6000 adhérents au PSOP, dont 4000 dans la région parisienne, sur 30 000 sympathisants de la Gauche révolutionnaire.
R. L. : Ces chiffres ne m’étonnent pas.
Ph. C. : Cette hétérogénéité a provoqué des divisions internes, notamment sur la guerre d’Espagne. Ainsi Marceau Pivert, dans un premier temps, tout en participant à l’aide clandestine à la gauche espagnole, va approuver la politique de non-intervention de Blum, puis il reviendra sur sa position pour rejoindre la lutte contre l’embargo…
R. L. : Ça c’est la contradiction qu’il y avait en Marceau Pivert lui-même, qui était un pacifiste. C’était, il ne faut pas oublier, un ancien gazé de 14-18.
Ph. C. : Au début, il y a eu alors désaccord entre Pivert et ceux qui comme Colette Audry22 et Michel Collinet23 participaient avec des militants de la Bataille socialiste, par exemple Longuet24 et Zyromski, au Comité d’action socialiste pour l’Espagne (CASPE). Dans cette controverse, tu te situais comment ?
R. L. : J’étais pour le soutien à l’Espagne et la levée de l’embargo. J’avais déjà été en rapport personnel avec le POUM [Parti ouvrier d’unification marxiste]25 pour lequel j’avais beaucoup de sympathie. La Gauche révolutionnaire a d’ailleurs fortement développé ses contacts avec le POUM. Marceau entretenait une correspondance monumentale, c’est fou l’importance qu’il accordait aux liaisons avec les groupes révolutionnaires des autres pays.
Prisonnier de guerre en Allemagne en 1940-1945 : « J’ai vu alors la terreur que le totalitarisme pouvait faire régner sur un pays »
Ph. C. : D’autres divergences, qui n’étaient pas sans liens avec celles concernant l’Espagne, vont apparaître au sein du groupe, notamment lors du 1er congrès du PSOP en mai 1939. En gros, on va voir s’opposer ceux qu’on appelle les « pacifistes intégraux », et qui d’ailleurs ont continué d’approuver la politique de non-intervention en Espagne, ceux qui comme Guérin se présentaient comme des « pacifistes révolutionnaires », et qui dénoncent « la guerre impérialiste », et ceux qui comme Michel Collinet insistent sur la différence entre le fascisme et les démocraties bourgeoises, le fascisme étant le danger principal. Dans son livre, Guérin critique la position de Collinet en ce qu’elle serait voisine de ce qu’il appelle le « social-patriotisme » de Zyromski26. Tu as pris quelle position dans ces débats ?
R. L. : Tu sais, Guérin n’était pas avare de jugements sur les autres et il ne faisait pas souvent son autocritique. Il y avait une tendance générale à appliquer les schémas de la Première Guerre mondiale à ce qui se préparait. Le pacifisme issu de la Première Guerre a pu alors freiner la prise de conscience face à la montée de l’hitlérisme. Personnellement, je considérais qu’on allait fatalement à la guerre et qu’on ne pouvait pas être déserteur. Mais en tant que secrétaire de rédaction de Juin 36, l’organe du PSOP, j’ai vu parfois passer des choses qui étaient loin de me plaire. Et, contrairement à Guérin qui est parti à l’étranger, j’ai accepté la mobilisation. J’ai plus été entraîné par le mouvement, d’ailleurs, que je n’ai pris position pour la mobilisation. Puis, j’ai été fait prisonnier à Dunkerque et amené en Allemagne où j’ai passé le reste de la guerre. J’ai vu alors la terreur que le totalitarisme pouvait faire régner sur un pays. Mais il y avait aussi des opposants, par exemple cet ancien social-démocrate qui a été un de mes gardiens et qui me parlait des réunions clandestines qu’il tenait avec ses camarades. Pour en revenir aux débats du PSOP, je me situais assez nettement aux côtés de Collinet.
Ph. C. : Lors de ce congrès du PSOP, tu es monté au créneau contre les « activités fractionnelles » des trotskystes…
R. L. : Oui, c’est ce qui m’a alors vivement opposé à mon vieil ami-ennemi Guérin, qui était trotskysant à cette époque, et qui d’ailleurs me traite dans son livre de « Fouquier-Tinville au petit pied »27. Car je n’ai pas hésité à demander au congrès l’exclusion des trotskystes. Je ne suis pas par tempérament un épurateur, mais quand tu vois venir dans ton organisation des gens qui sont assez bavards et assez crétins pour dire « On vient pour ramasser des jeunes, pour les emmener chez les trotskystes », et foutre en l’air les jeunes du PSOP, et bien je pense qu’on a qu’une chose à faire : leur dire « va-t’en faire ton boulot ailleurs » et les foutre dehors. Or, ils étaient aussi nets que ça. Guérin le savait parfaitement, mais il ne fallait pas les toucher. Une des choses fantastiques était leur facilité de bluff, et elle est permanente. Quand ils sont entrés au PSOP, ils étaient paraît-il 500, mais on n’en a jamais vu 50…
Front populaire : « C’était vraiment se bluffer soi-même que de croire que tout était possible »
Ph. C. : La thèse actuelle de Guérin est de dire que la situation en France était « révolutionnaire » en 193 628. Pivert lui-même écrivait après la victoire du Front populaire un article intitulé « Tout est possible ». Qu’est-ce que tu en penses aujourd’hui ?
R. L. : Je n’ai jamais cru que tout était possible. Il y avait une lame de fond, mais terriblement de points faibles. La seule organisation révolutionnaire, structurée et prétendue « révolutionnaire », c’était le Parti communiste. Mais le Parti socialiste n’avait aucune préparation pratique, ni théorique, pour une activité révolutionnaire. Les municipalités n’étaient que des organismes de gestion de la vie communale. Et les noyaux de la Gauche révolutionnaire représentaient peu de choses. C’était vraiment se bluffer soi-même que de croire que tout était possible. Quant à la situation internationale, à part les avertissements de Collinet, je n’ai pas de souvenir que nous ayons développé dans la Gauche révolutionnaire des analyses très profondes.
Ph. C. : À propos des minorités révolutionnaires de l’époque du Front populaire, l’historien Jean-Pierre Rioux pose à la fin de son livre une question qu’il laisse sans réponse : « Sont-elles des noyaux prolétariens […] ou de simples agrégats groupusculaires et fluctuants de petits-bourgeois à la recherche d’une identification et d’une médiation radicale par le rêve révolutionnaire ? » 29 Qu’est-ce que tu en penses ?
R. L. : Je pense que c’est assez méchant. C’est d’ailleurs justement parce qu’elle constitue une part de vérité que cette question est méchante.
Ph. C. : Quelles ont été les brochures que tu as publié avant la guerre dans le cadre de Spartacus ?
R. L. : On a publié La Révolution russe de Rosa Luxemburg [écrit en prison en Allemagne en 1918] – j’avais déjà publié en 1934 dans Masses le « Discours sur le programme » de la Ligue Spartakiste prononcé par Rosa en décembre 1918 et qui m’avait fortement marqué —, les 16 fusillés à Moscou de Victor Serge, Union sacrée de Rosmer et Modiano, Au secours de l’Espagne socialiste de Prader, ains que plusieurs brochures sur la Révolution espagnole et les crimes staliniens en Espagne.
Ph. C. : Est-ce que les positions nettement anticolonialistes de la Gauche révolutionnaire, puis du PSOP, ont eu une influence sur ton activité éditoriale ?
R. L. : Après la guerre, j’ai publié un livre très fortement anticolonialiste intitulé L’Algérie dans l’impasse. L’auteur [Sylvain Wisner] disait quelque part : « L’Algérie vit sur un volcan ». Pour lui, la Révolution était inévitable. Or, ce bouquin a été publié en 1948…
Des crimes staliniens en France à la Libération
Ph. C. : Guérin parle de l’assassinat à la Libération par des militants communistes d’un dirigeant du POUM de Lérida, Joan Farré, emprisonné en France pendant la guerre30. Tu as entendu parler de telles affaires ?
R. L. : J’ai entendu parler de 700 assassinats commis par les staliniens dans les premières semaines de la Libération. Cela concernait des militants sortis d’Espagne ou des militants de gauche français, des non-communistes, emprisonnés sous Pétain. Cela m’a été raconté à mon retour en France par d’anciens dirigeants du POUM. Personnellement, j’ai eu connaissance plus précisément d’un cas voisin. On avait chargé un ami à moi, qui participait à un mouvement de Résistance, d’assassiner un peu avant la Libération un gars qui lui était présenté comme « un traître ». Finalement, il ne l’a pas fait, car il s’est aperçu au dernier moment qu’il s’agissait en fait d’un socialiste influent dans la région, qui aurait pu gêner, semble-t-il, le PC à la Libération.
Ph. C. : À La Libération, tu vas participer au secrétariat de rédaction du Populaire [le journal de la SFIO]. Pivert va lui-même rejoindre la SFIO. Il fait partie d’ailleurs de la coalition « de gauche » qui porte Guy Mollet [1906-1975] au secrétariat général de la SFIO en 1946 contre Daniel Mayer [1909-1996]…
R. L. : Ce qui n’a pas été pour le mieux…
Ph. C. : Mais peu à peu Pivert va être amené à s’opposer à Mollet sur la question coloniale31…
R. L. : La Gauche révolutionnaire et le PSOP avaient déjà des positions anticoloniales très claires, comme tu l’as remarqué tout à l’heure.
Ph. C. : Finalement, qu’est-ce qui vous a amené à retourner dans « la vieille maison »32 et qu’est-ce qui t’a conduit à la quitter de nouveau, Pivert y restant jusqu’à sa mort en 1958 ?
R. L. : Il n’y avait aucune organisation trotskyste ou stalinienne qui ne me répugnât profondément. À des degrés divers d’ailleurs, parce qu’il est évident que je ne mets pas dans la même peau les trotskystes et les staliniens. Mais les trotskystes restent très bolchévisés au mauvais sens du terme. Et puis, j’avais goûté à la grande organisation ! Alors il n’y avait que la SFIO. Je connaissais Maurice Siégel [1919-1985] d’avant-guerre. Il avait suivi mes petites publications et il m’a demandé de venir travailler au Populaire. Je crois qu’il me surestimait beaucoup et, en fait, je pense que je n’ai pas été un secrétaire de rédaction bien brillant au Populaire. J’y suis resté une année et, de là, je suis passé aux Éditions de la Liberté, les éditions du Parti dirigées par Mme Fuzier ? Certaines brochures ont ainsi été co-publiées par les Éditions de la Liberté et Spartacus, que j’avais repris, notamment des textes de Jaurès [1859-1914]. Mais en 1949-50, une chute des ventes liée au climat général de désintérêt pour la critique politique, tel qu’on peut le connaître aujourd’hui [en 1984], m’a amené à arrêter Spartacus. J’ai repris alors le boulot de correcteur. Et puis, je participais à la rédaction d’un bimensuel anti-stalinien, Informations et ripostes [1950-1953] avec des collaborateurs habituels et des amis socialistes. Nous avons arrêté à la mort de Staline. Un peu après l’arrivée au Pouvoir de Mollet en 1956, en désaccord avec les orientations de sa politique33, j’ai quitté la SFIO, mais sur la pointe des pieds, sans fanfare. J’avais quitté auparavant les Éditions de la Liberté qui tombaient en quenouille. Parce qu’une des caractéristiques de Mollet alors, c’était son désintérêt pour la formation culturelle et doctrinale des militants. Après sa mise à l’écart du PS, il a créé l’OURS [Office universitaire de recherche socialiste, créé en 1969], qui est pas mal, qui apporte des éléments intéressants, mais ce n’était pas du tout le cas quand il était secrétaire général. Après, je n’ai guère eu d’activité politique jusqu’à ma retraite [fin 1967], car j’étais assez découragé. En 1957, j’ai entrepris la construction d’une maison sur un terrain de banlieue. Un maçon est orphelin s’il n’a pas de maison.
Ph. C. : Est-ce que tu connais les conditions dans lesquelles Zyromski est entré au PC à la Libération ?
R. L. : Je ne le sais pas précisément. Ce serait à travers la Résistance, le PC lui aurait offert un poste de sénateur. Je ne veux surtout pas le rabaisser. Je crois que c’était un type honnête au fond. Du moins tel que je l’ai connu, tel que je l’ai vue vivre à la 5e section [de Paris de la SFIO]. Il n’a pas été parmi les acharnés contre Marceau Pivert. En général, quand des gens se séparent, ils se salissent mutuellement. Je n’ai jamais entendu dire qu’il ait fait cette chose-là.
1968-1979 : relance de l’édition militante
Ph. C. : Tu as redémarré l’édition quand ?
R. L. : En 1968. J’avais 66 ans et je disposais d’un stock important de brochures dont la vente avait repris. Entre 1968 et 1979, je vais publier 15 numéros de la revue Spartacus et une centaine de bouquins : Pannekoek, Korsch, Mattick, Archinov, etc. À la fois des marxistes hétérodoxes et des libertaires, ce qui a fait découvrir au public des éléments de l’histoire et de la pensée révolutionnaires qui étaient jusque-là très peu connus. Même Rosa Luxemburg : Maspero34 n’a commencé à s’y intéresser qu’une fois que les bouquins que j’avais publiés dans les années 50 ont été remis en vente. Mais en 1979, je suis tombé gravement malade et j’ai dû arrêter pendant un temps.
Ph. C. : Et aujourd’hui [en 1984] ?
R. L. : On a repris, mais on rencontre de sérieuses difficultés financières. On est toutefois décidés à continuer. Une association, Les Amis de Spartacus, notamment avec des jeunes, a été créée [en 1979], et c’est elle qui dirige dorénavant Spartacus. Je pense que Spartacus peut apporter des éléments de clarté dans la confusion idéologique actuelle, en rappelant notamment les racines historiques du combat révolutionnaire pour l’émancipation des travailleurs.
Ph. C. : Quelle est ton attitude aujourd’hui par rapport au marxisme ?
R. L. : Je serais pour un marxisme libertaire. Je considère encore que l’apport de Marx est fondamental. Mais il a quand même donné naissance à des courants autoritaires. Par exemple Lénine, qui s’est recommandé de lui en le tortillant comme il pouvait, en le trahissant selon moi. Et il y a dans le marxisme des idées parfois contradictoires qui demandent à être révisées. De toute façon, il n’existe pas un marxisme, il existe de multiples interprétations de Marx, multiplicité qui est assez justifiée par les nuances mêmes de la pensée de Marx qui a évolué. Par exemple, il n’aurait plus écrit après la Commune [de Paris, en 1871] Le Manifeste communiste [1848] de la même façon. Et puis il y a l’apport non négligeable de gens comme Bakounine [1814-1876]. Sur un autre plan, il faut rappeler d’ailleurs que, dans leurs polémiques, Marx et Bakounine utilisaient des moyens vraiment politiciens pour se tirer dans les pattes. Pour en revenir à ta question, je considère le marxisme comme la base la plus solide jusqu’à ce qu’on ait trouvé quelque chose de nouveau, Mais aujourd’hui, il s’agit surtout de tirer des leçons des expériences et des mouvements révolutionnaires qui se sont produits depuis la dernière guerre, et surtout tirer les leçons de ce qu’on a pu faire du marxisme à travers le bolchevisme, qui est une véritable négation du marxisme tel que je le comprends.
Ph. C. : Pour finir, je voudrais savoir ce que tu penses, en tant qu’ancien militant révolutionnaire au sein de la SFIO, des militant(e) s qui aujourd’hui continuent à travailler au sein du PS dans une perspective anticapitaliste ?
R. L. : Moi, je pense qu’ils n’ont pas d’autre choix. Ou ils font un PSU qui devient vite squelettique. Ou ils agissent dans un parti de masse. Et là, en dehors des staliniens, il n’y a que le PS. Je ne désapprouve donc pas ces militants, même si personnellement je n’adhèrerais pas aujourd’hui au PS, qui est d’ailleurs en train de rendre de grands services au capitalisme…
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Post-scriptum : Un nouveau logiciel à inventer à gauche à partir du meilleur des héritages et de la critique des impasses
« Au PS, qui est d’ailleurs en train de rendre de grands services au capitalisme », termine René Lefeuvre en 1984, peu de temps après le tournant de 1983 vers une forme soft de néolibéralisme par le gouvernement à direction socialiste, avec François Mitterrand comme Président de la République et Pierre Mauroy comme Premier ministre. Pour ma part, j’ai quitté le PS en 1992, alors que j’actais que le combat intérieur ne permettrait pas de revenir sur la dérive sociale-libérale entamée en 1983, aggravée par la soumission du Pouvoir socialiste à la politique impérialiste américaine lors de la « première guerre du Golfe » (août 1990 — février 1991). Le marxisme n’était plus, non plus pour moi, l’axe central de référence politico-intellectuelle. Aujourd’hui, la gauche a à réinventer radicalement un logiciel, qui ne peut, à mon avis, ni dépendre d’une orientation marxiste, ni de l’anarchisme en tant que doctrine supposée unifiée, mais qui a besoin d’une composante marxiste comme d’un aiguillon libertaire dans une configuration pluraliste soucieuse de l’intersection des formes d’oppression. Ce logiciel à venir aurait également besoin de l’hétérodoxie anti-stalinienne, du pragmatisme radical et de l’humilité d’intellectuels populaires comme René Lefeuvre, en n’oubliant pas l’histoire du mouvement ouvrier et socialiste à la transmission de laquelle il a passé tant d’années.
Philippe Corcuff, 30 août 2026
1 Section française de l’Internationale ouvrière, le nom à l’époque du Parti socialiste, en référence à la IIe Internationale sociale-démocrate créée en 1889, ayant succédé à la Ire Internationale, de Marx et Bakounine, fondée en 1864 ; en rupture avec la IIe Internationale, naît en 1919, dans le sillage de la Révolution bolchevique de 1917, la IIIe Internationale communiste ; en 1938, Léon Trotsky, pourchassé par les partisans de Staline ayant pris le pouvoir dans la IIIe Internationale, crée la IVe Internationale trotskyste.
2 La revue Masses est créée en 1933 par René Lefeuvre et paraît de manière irrégulière jusqu’en 1939, puis reparaît en 1946-1948.
3 Victor Serge (1890-1947) écrivain, poète, journaliste et militant révolutionnaire d’origine russe, est né à Bruxelles. Il est d’abord jeune socialiste, puis anarchiste. Il débarque en Russie en 1919 et adhère au Parti bolchevique. Au cours de la stalinisation, il sera membre de « l’opposition de gauche » (1923-1927) animée par Léon Trotsky (1879-1940). Il est exclu du Parti communiste russe en 1928 et déporté dans l’Oural en 1933. Il est libéré et expulsé d’URSS en 1936 à la suite d’une campagne internationale en sa faveur. Il s’éloignera alors du trotskysme tout en demeurant un socialiste internationaliste et antistalinien indépendant. Il meurt à Mexico dans le dénuement.
4 René Lefeuvre devient secrétaire des « Amis de Monde » en 1930. Monde est un hebdomadaire de gauche pluraliste fondée en 1928 par l’écrivain pacifiste Henri Barbusse (1873-1935), qui a adhéré au Parti communiste en 1923, mais avec un souci pluraliste qui a pu créer des tensions avec l’Internationale communiste. Barbusse est l’auteur du roman Le Feu, paru en 1916, qui retrace son expérience au front pendant la Première Guerre mondiale et qui reçoit le prix Goncourt cette année-là.
5 Boris Souvarine (1895-1984) est un révolutionnaire né à Kiev et mort à Paris. Il adhère d’abord au Parti socialiste-SFIO en 1916, puis est un des fondateurs du Parti communiste français en 1920, dont il est exclu en 1924 à cause de ses critiques. Il devient alors un communiste antistalinien, notamment au sein du Cercle communiste démocratique (1930-1934) et de la revue La critique sociale (1931-1934). Il rejoint les États-Unis en 1941 et revient en France en 1947.
6 Cahiers Spartacus : autre nom des Éditions Spartacus, qui au départ faisaient paraître ses livres et brochures sous la forme de Cahiers mensuels. On trouve les PDF de certains de ces Cahiers sur le site du collectif Archives Autonomies ! : https://archivesautonomies.org/spip.php?rubrique540.
7 Le premier livre publié par les Éditions Spartacus est 16 fusillés. Où va la Révolution russe ? de Victor Serge en octobre 1936.
8 Amilcare Rossi (de son vrai nom Angelo Tasca, 1892-1960) a été un des dirigeants du Parti communiste italien à partir de sa création en 1921 et en est exclu en 1929 sur ordre de Moscou. C’est à partir de 1930, réfugié en France, qu’il entre dans la rédaction de la revue Monde. Il s’engagea à la SFIO en 1934 et au Parti socialiste italien en 1935. Il devient vichyste à partir de 1940 en occupant des fonctions officielles. Il connut la prison quelques semaines à la Libération en 1944, mais ayant développé des contacts avec un réseau de Résistance belge pendant sa période vichyste, il fut libéré.
9 Lucien Laurat (1898-1973) est né à Vienne (Autriche-Hongrie) et mort à Paris. Il fut socialiste, puis membre du Parti communiste autrichien créé en 1918, puis du PCF à partir de 1921. Après l’exclusion de Souvarine en 1924, il fréquente les secteurs anti-staliniens de la mouvance communiste, avant de rompre avec elle au moment de son installation à Paris en février 1928. Il devint un économiste marxiste, notamment au sein de l’Institut supérieur de la CGT (alors de sensibilité socialiste et le premier syndicat en France) et collabora à Monde ainsi qu’à La critique sociale. Il adhère à la SFIO en 1932. Après la victoire allemande, il effectua une « collaboration alimentaire prudente, mais regrettable », selon les mots de Souvarine, ce qui conduit à son emprisonnement à la Libération de septembre 1944 à février 1945. Il est alors exclu de la SFIO, mais réintégré quelques années plus tard.
10 En fait, l’USTEI constitue une transformation de l’USTICA (créée en 1919), d’abord transformée en 1928 en UST (Union des Syndicats de Techniciens), elle-même transformée en USTEI en 1932. C’est cela que vise le mot « filiale » utilisé par Lefeuvre.
11 Dans un premier temps, la direction du PCF suit l’orientation de l’Internationale communiste stalinienne dite « classe contre classe » dénonçant le « social-fascisme » des partis sociaux-démocrates et socialistes. Ainsi les anciens combattants communistes, rassemblés dans l’ARAC (Association républicaine des anciens combattants), participent aux manifestations du 6 février 1934, mais sans se mêler directement aux ligueurs d’extrême droite. C’est que vise Lefeuvre lorsqu’il parle de « la collusion entre les communistes et les fascisants ». C’est à partir de la grève générale appelée le 12 février par la CGT de sensibilité socialiste qu’un processus unitaire s’amorce à gauche par la base et débouchant sur le Front populaire en 1936. Voir l’historien Romain Ducoulombier, « 6 février 1934, l’événement choc : les droites, les gauches et la rue », site de la Fondation Jean Jaurès, 1er février 2024.
12 La Bataille socialiste est une tendance de gauche de la SFIO crée en 1927. Jean Zyromski (1890-1975), adhérent de la SFIO à partir de 1912, l’animera jusqu’en 1939. Pendant la guerre, il contribua à la Résistance socialiste dans le Lot-et-Garonne. Il adhère au PCF en 1945, et devient membre du Conseil de la République (l’équivalent du Sénat) en 1946-1948. Il cessa toute activité politique après l’intervention soviétique en Tchécoslovaquie en 1968. Marceau Pivert (1895-1958) adhère à la SFIO en 1924 et rejoint La Bataille socialiste en 1927. Il rompt avec Zyromski en 1935 pour créer une nouvelle tendance : la Gauche révolutionnaire. Cette tendance, de plus en plus critique à l’égard de la politique du Front populaire comme des orientations de la SFIO, fait l’objet de sanctions de la part de la direction du Parti et le quitte en 1938 pour créer le Parti socialiste ouvrier et paysan (PSOP), qui arrête ses activités en 1939. Pivert s’exile au Mexique, demeurant en contact avec des militants du PSOP entrés dans la Résistance intérieure. À Mexico, il anime un Comité d’aide aux victimes du fascisme. Début 1943, il échappe de justesse à la mort avec Victor Serge lors d’un meeting attaqué par des communistes mexicains staliniens : ils sont sauvés in extremis par la police mexicaine au moment où tous les deux sont « derrière la dernière barricade, revolver au poing ». Il revient en France en 1946 et retourne à la SFIO. En 1954, il participe à la création de Mouvement justice et liberté outremer (MJLOM), branche française du Conseil mondial pour la libération coloniale, en défendant une solution pacifique pour l’Algérie passant par l’autodétermination, en s’opposant alors à la majorité de la SFIO.
13 Alfred Rosmer (1877-1964) est né aux États-Unis et est mort à Créteil. Son père est coiffeur, lui a été employé aux écritures, puis correcteur d’imprimerie. Issu d’une famille dreyfusarde, il a fréquenté jeune les milieux anarchistes. Syndiqué depuis 1899, il va se rapprocher du syndicalisme révolutionnaire majoritaire au sein de la CGT de l’époque (fondée en 1895) et collabore à la revue syndicaliste révolutionnaire créée par Pierre Monatte en 1909 : La vie ouvrière. Pendant la Première Guerre mondiale, il fait partie de la minorité internationaliste hostile au ralliement général à l’Union sacrée (dont la CGT). En 1919, il rejoint l’Internationale communiste. Il sera membre du Bureau politique du PCF en 1923 et 1924. Il est exclu du PCF en 1924 et crée avec Monatte La Révolution prolétarienne en 1925, d’abord « revue syndicaliste-communiste », puis en 1930 « revue syndicaliste révolutionnaire », jusqu’en 1939, pour reprendre en 1947. La revue paraît encore aujourd’hui. Il est aux États-Unis en juin 1940 au moment de la défaite face à l’Allemagne nazie et y restera jusqu’en 1946. En 1960, il signe le Manifeste des 121, titré « Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie ». Pierre Monatte (1881-1960), fils d’une dentellière et d’un maréchal ferrant-forgeron, fut employé de librairie, puis correcteur. Il s’engage d’abord dans des groupes anarchistes, puis rejoint la CGT en 1902 et son Comité confédéral en 1904. Au congrès international anarchiste d’Amsterdam, en août 1907, il défend le syndicalisme révolutionnaire. Sympathisant de la Révolution bolchevique dès 1917, il n’adhéra au PCF qu’en 1923, fut membre de son Comité directeur en 1924 et exclu la même année comme Rosmer. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, Monatte était en contact avec la Résistance syndicale et le noyau de La Révolution prolétarienne se réunissait clandestinement tous les mois.
14 Marceau Pivert, à la demande de Léon Blum (1872-1950), entre au secrétariat de la présidence du Conseil, comme chargé de la presse, de la radio et du cinéma en juin 1936, démissionnant en mars 1937. Blum est Président du Conseil (du Conseil des ministres, c’est-à-dire chef du gouvernement, appelé aujourd’hui Premier ministre) du Front populaire entre juin1936 et juin 1937. Il redevient chef du gouvernement en mars-avril 1938.
15 Dans D. Guérin, Front populaire, révolution manquée. Témoignage militant [1re éd. : 1963], Paris, Éditions François Maspero, 1970. Daniel Guérin (1904-1988) collabore à la revue syndicaliste révolutionnaire La Révolution prolétarienne de Pierre Monatte en 1930. Il rejoint la même année la SFIO, mais la quitte en 1931. Il réadhère à la SFIO en 1935 et devient un des animateurs de La Gauche révolutionnaire, puis s’engage au PSOP à partir de sa création en 1938, en se rapprochant de Trotsky (ce que lui reproche René Lefeuvre dans l’entretien). Pendant l’occupation nazie, il participa aux activités clandestines du Parti ouvrier internationaliste trotskyste à Paris. Il entre au PSU (Parti socialiste unifié), regroupant divers courants de la gauche non communiste opposés à la guerre d’Algérie, à sa création en 1960. Il est un des signataires toujours en 1960 du Manifeste des 121 appelant à l’insoumission dans la guerre d’Algérie. Il fait paraître les livres L’anarchisme en 1965 et Pour un marxisme libertaire en 1969. Il devient à partir de là une des figures principales du communisme libertaire (engagements successifs dans le Mouvement communiste libertaire en 1969, l’Organisation communiste libertaire en 1971, l’Organisation révolutionnaire anarchiste en 1973 et l’Union des travailleurs communistes libertaires en 1980). Ses engagements anticolonialistes sont précoces, dès la fin des années 1920, et il est considéré comme un pionnier du mouvement homosexuel en France.
16 Alexandre Bracke (dit Desrousseaux, 1861-1955) est le fils du chansonnier lillois Alexandre Desrousseau, auteur de P’tit Quinquin (Bracke est le nom de sa mère). Il a eu un parcours universitaire dans le domaine de la philologie grecque. Devenu intellectuellement marxiste à cause de sa lecture du Capital de Marx en 1886, il s’engage dans le mouvement socialiste, puis à la SFIO lors de sa création en 1905. Il en devint un député et un dirigeant.
17 Paul Faure (1878-1960) a été secrétaire général de la SFIO du congrès de Tours de 1920 (qui voit la scission avec les communistes) à 1940. Il participe à la Collaboration pétainiste pendant la guerre. La Résistance socialiste l’exclue des rangs socialistes pendant la guerre, ce qui est confirmé par la SFIO reconstituée en 1944.
18 Cité dans D. Guérin, Front populaire, révolution manquée, op. cit.
19 Dans J.-P. Rioux, Révolutionnaires du Front populaire. Choix de documents, 1935-1938, Paris, 10-18, 1973 ; le livre est disponible sur le site du collectif Archives Autonomies ! : https://archivesautonomies.org/IMG/pdf/syndrev/reveil-syndicaliste-1938/Rioux-Jean-Pierre-revolutionnaire-du-front-populaire.pdf.
20 D. Guérin, Front populaire, révolution manquée, op. cit.
21 J.-P. Rioux, Révolutionnaires du Front populaire, op. cit.
22 Colette Audry (1906-1990), professeure de lettres en lycée, a été membre de la Gauche révolutionnaire au sein de la SFIO, puis du PSOP. Durant l’été 1936, elle partit pour l’Espagne sur le front de l’Ebre. Elle y rencontra des membres du POUM (Parti ouvrier d’unification marxiste) et, de retour à Paris pour la rentrée scolaire, elle devint la correspondante française du journal du POUM et collabore activement à sa version française, La Révolution espagnole (1936-1937). Début 1937, Colette Audry fut l’une des initiatrices du CASPE (Comité d’action socialiste pour l’Espagne) qui désapprouvait la politique de non-intervention pratiquée par Léon Blum et réclamait la levée immédiate de l’embargo sur les armes. Pendant la guerre, elle participa à la Résistance dans la région de Grenoble. Elle collabora à la revue Les Temps Modernes fondée par Jean-Paul Sartre, Maurice Merleau-Ponty et Simone de Beauvoir en 1945. Proche de Simone de Beauvoir, dont elle défendit Le deuxième sexe lors de sa parution en 1949, elle devint une militante féministe. En 1960, elle adhéra au PSU. Elle participe à la création du nouveau Parti socialiste au congrès d’Epinay de 1971. Elle est notamment l’autrice d’un stimulant livre de réflexion éthique concernant le militantisme émancipateur : Les militants et leurs morales (Paris, Flammarion, 1976).
23 Michel Collinet (1904-1977) adhère aux Jeunesses communistes en 1925, puis se rapproche rapidement des positions oppositionnelles. Il participe à la fondation du journal La Vérité, en août 1929, et à l’organisation de la Ligue communiste qui regroupa les partisans de Trotsky à partir d’avril 1930, qu’il quitta en avril 1931. En 1935, il rejoint la SFIO et devient un des fondateurs de la Gauche révolutionnaire, puis du PSOP. À la suite de plusieurs séjours en Espagne à partir de 1932, il devient membre du POUM en 1935 et fonde son journal en France La Révolution espagnole (1936-1937). Sous l’occupation nazie, il a participé activement à la Résistance.
24 Jean Longuet (1876-1938) est un petit-fils de Karl Marx (1818-1883), fils de Jenny Marx et Charles Longuet, né à Londres. Dès 1894, il s’engage au lycée dans le mouvement socialiste. Il est un des fondateurs de la SFIO en 1905. Il se situe à gauche du Parti. À partir de 1936, il participe aux campagnes internes à la SFIO et externes contre la non-intervention en Espagne. Au congrès de Marseille de la SFIO en juillet 1937, il déclare : « Je comprends le sentiment ardemment pacifiste de nos masses[…], mais la question est de savoir si nous maintiendrons la paix en permettant au fascisme international, au fascisme italien, au fascisme allemand, de conquérir sans cesse des positions fortes qui risquent de nous acculer demain à la guerre, que nous aurions pu éviter alors qu’ils eussent dû céder. »
25 Le POUM (Parti ouvrier d’unification marxiste) est un parti marxiste espagnol, indépendant et antistalinien fondé en 1935 à Barcelone. Au cours de la guerre civile, il se retrouve souvent en alliance avec la CNT anarcho-syndicaliste espagnole (créée en 1910) face aux attaques du Parti communiste espagnol. Les communistes staliniens espagnols obtiennent son interdiction en juin 1937 et font arrêter ses principaux dirigeants. Sur ordre de Moscou, plusieurs sont torturés, voire exécutés.
26 D. Guérin, Front populaire, révolution manquée, op. cit.
27 Ibid.
28 Ibid.
29 J.-P. Rioux, Révolutionnaires du Front populaire, op. cit.
30 D. Guérin, Front populaire, révolution manquée, op. cit.
31 Voir J.-P. Joubert, Révolutionnaires de la SFIO. Marceau Pivert et le pivertisme, Paris, Presses de Sciences Po, 1977.
32 L’expression « la vieille maison » pour désigner la SFIO vient du discours de Léon Blum le 27 décembre 1920 au congrès de Tours de la SFIO, qui voit la scission entre la majorité communiste et la minorité socialiste. Blum lance : « Nous sommes convaincus, jusqu’au fond de nous-mêmes, que, pendant que vous irez courir l’aventure, il faut que quelqu’un reste garder la vieille maison ».
33 Guy Mollet, alors secrétaire général de la SFIO aux références « marxistes », est Président du conseil du 1er février 1956 au 12 juin 1957. Il poursuit la guerre coloniale en Algérie. Il obtient le vote des « pouvoirs spéciaux », incluant une justice militaire expéditive, la légalisation de camps d’internement et l’attribution aux militaires des pouvoirs de police. Par ailleurs, il double en six mois les effectifs militaires déployés sur place en envoyant le contingent (les jeunes faisant leur service militaire).
34 François Maspero (1932-2015) a créé en 1959 les éditions Maspero radicalement engagées à gauche, avec une prédominance des courants marxistes, et cela jusqu’en 1982.

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