Strasbourg, capitale des droits humains… et des familles à la rue (1/2) : la fabrique de la misère

Strasbourg, capitale des droits humains… et des familles à la rue (1/2) : la fabrique de la misère

● Immigration● Logement● Pauvreté

Depuis le début de l’été, la préfecture du Bas-Rhin a lancé un vaste désengagement de l’hébergement d’urgence. D’ici à la fin de l’année, quelque 1400 places pourraient disparaître. À Strasbourg, des dizaines de familles sont sommées de débarrasser le plancher après avoir parfois vécu des années dans leur logement. La majorité d’entre elles, privées de droit au séjour, ont le choix entre retourner dans leur pays d’origine ou se retrouver à la rue. Premier volet d’une enquête en deux parties.

Au pied d’une barre HLM d’un quartier populaire de Strasbourg, Loïc* confie dormir peu, et mal, et pleurer beaucoup aussi, au moins « un jour sur deux ». « Après toutes ces années, raconte cet éducateur spécialisé, un lien s’est créé avec ces familles. J’ai vu les gamins grandir, me montrer, tout fiers, leurs bulletins d’école… Aujourd’hui, je dois leur expliquer que, s’ils ne veulent pas se retrouver à la rue, ils doivent accepter de quitter le pays où ils ont grandi… Jamais je n’aurais imaginé devoir annoncer une chose pareille dans ma vie. »

Quelques étages plus haut nous attendent les cinq membres d’une famille arménienne hébergée dans un logement destiné aux « ménages à droits incomplets » (MDI). Cette notion fourre-tout, créée par les services de l’État dans le Bas-Rhin au milieu des années 2010, regroupe les familles qui ne peuvent pas accéder aux dispositifs de logement de droit commun en raison de leur situation administrative. Le plus souvent parce qu’elles sont dépourvues de droit au séjour ou titulaires d’un droit au séjour temporaire.

Pourquoi la préfecture veut-elle nous jeter dehors ?

La préfecture du Bas-Rhin avait annoncé, au printemps dernier, la fin de ce dispositif en raison de « contraintes budgétaires ». Dans un courrier — consulté par Blast — adressé le 2 juin dernier aux associations d’insertion sociale, la Direction départementale de l’emploi, du travail et des solidarités (DDETS) programmait la suppression des 822 dernières places MDI en trois temps : la moitié devait disparaître au 1er juillet, puis 25% au 1er octobre et les 25% restants au 31 décembre.

À mesure que les places ferment, les financements destinés à couvrir les loyers des appartements et l’accompagnement social des familles disparaissent eux aussi. Certaines places sont remplacées par un dispositif destiné à accompagner ces familles vers un retour dans leur pays d’origine. Pour celles qui refuseront cette orientation, la fin de la prise en charge pourrait entraîner la perte de leur hébergement dans ces prochains mois, voire semaines.

« On adore cet appartement. On y vit depuis six ans. On ne le quitterait pour rien au monde », souffle Inesa*. En cette fin juillet caniculaire, une chaleur lourde et étouffante s’engouffre dans le salon, où le canapé clic-clac devient chaque soir le lit des parents. Personne pourtant ne songe à s’en plaindre. Les mains crispées ou posées sur la nappe blanche de la petite table, trois ados écoutent silencieusement leur mère raconter les « quatre années douloureuses » durant lesquelles la famille a vécu séparée, à 4000 kilomètres de distance. « Pourquoi, demande Inesa, maintenant que notre famille est enfin réunie, maintenant qu’on est parfaitement intégrés, pourquoi la préfecture veut-elle nous jeter dehors ? » 

La façade de l’hôtel de Ville de Strasbourg en juin 2025.
Image Eurométropole de Strasbourg

Le chemin de croix ordinaire d’une famille exilée en France

Une décennie plus tôt, rien ne les prédestinait à vivre en France. En novembre 2015, Garik*, son aîné, n’a que neuf ans quand il est frappé par une leucémie fulgurante. Les médecins arméniens, incapables de lui administrer les traitements nécessaires, conseillent à sa mère de partir au plus vite en Europe. « Ils craignaient que le voyage en avion lui soit fatal, mais chaque jour passé en Arménie réduisait drastiquement ses chances de survie », se souvient Inesa.

La famille lance une cagnotte en ligne pour financer le départ. Sans imaginer que des centaines de personnes, aux quatre coins du monde, y contribueraient. Deux semaines plus tard, Inesa et Garik atterrissent à Strasbourg. Le petit garçon sera pris en charge au centre hospitalier universitaire et guérira miraculeusement après de longs mois de traitement.

Aujourd’hui, Garik est un grand gaillard de 20 ans qui peut parler durant des heures de sa passion pour l’informatique. En revanche, c’est avec beaucoup de pudeur qu’il aborde la dépression et les violentes crises d’angoisse qui rongent son quotidien. « La psychiatre qui le suit pense que les quatre mois de chimiothérapie qu’il a subis ont laissé des séquelles sur son système neurologique », glisse simplement sa mère.

Le fils guéri, la mère doit quitter le territoire

Son mari Levon*, essoufflé, s’est dépêché de nous rejoindre, après avoir parcouru les deux heures de vélo qui le séparent des locaux d’une association qui distribue des colis alimentaires. Le père de famille est resté en Arménie avec ses filles pendant quatre ans avant d’arriver à Strasbourg en 2019. Depuis, toute la famille occupe ce logement social mis à disposition par l’association qui les accompagne. « Mes filles étaient toutes petites quand elles se sont retrouvées sans leur maman du jour au lendemain, dit Inesa en les regardant avec un sourire ému. Elles pensaient que je les abandonnais. En réalité, je faisais tout mon possible pour m’insérer dans le but de les faire venir et de leur offrir un avenir en France. »

Nusrat et Levon posent avec l’une de leurs deux filles. La famille vit depuis six ans dans ce logement social, mais elle craint de le perdre prochainement.
Image France Timmermans

Professeure d’art plastique en Arménie, Inesa a exercé, en France, « les seuls boulots que Pôle emploi [lui] proposait » : femme de chambre et femme de ménage. Mais début 2021, son autorisation provisoire de séjour au titre de « parent d’enfant malade » cesse d’être renouvelée. « Pour la préfecture, je n’ai plus le droit de vivre en France depuis que mon fils n’a plus le cancer, résume la quadragénaire. Ma demande de titre de séjour a été refusée dans la foulée au motif que faire le ménage au McDo ne constituait pas une preuve suffisante d’insertion… »

Dans le courrier lui notifiant son obligation de quitter le territoire français (OQTF), la préfecture du Bas-Rhin considère qu’Inesa « n’a pu disposer d’un emploi qu’en raison d’une autorisation de séjour délivrée eu égard à l’état de santé de son fils et ayant de ce fait un caractère précaire ». Ni les cours qu’elle a suivis pour lui permettre de s’exprimer parfaitement en français ni le bénévolat qu’elle a effectué dans une crèche « ne sauraient suffire à établir la réalité de l’intégration alléguée ou la bonne insertion de la requérante », justifie encore la préfecture.

Combien de temps leur reste-t-il ?

Levon aussi a reçu une OQTF après le rejet de sa demande de titre de séjour il y a un peu plus d’un an. Son recours devant le tribunal administratif représente désormais le dernier espoir de la famille d’obtenir un jour une régularisation. Combien de temps reste-t-il à Inesa, Levon et leurs enfants, comme aux dizaines de familles concernées par la nouvelle vague de suppressions de places MDI, avant de devoir rendre les clés de leur logement ?

Tout au long du mois de juillet, de nombreuses familles — pas celle d’Inesa pour le moment — ont été convoquées à la préfecture du Bas-Rhin. Là, on leur a demandé si elles acceptaient de rejoindre le « Centre de préparation au retour », le CPAR de Bouxwiller, situé à 45 kilomètres de Strasbourg. Dans ce type d’hébergement transitoire géré par des associations conventionnées par l’État, les occupants — l’administration parle de « candidats au départ volontaire » — ont droit à une aide financière ainsi qu’à un accompagnement en vue de leur retour, le plus souvent vers leur pays de nationalité, voire vers un autre État où ils sont légalement admis.

Le Centre de préparation au retour est situé dans cet immeuble à Bouxwiller, entre Saverne et Haguenau.
Image Google Maps

Si la famille refuse, vous devez la mettre dehors

« La préfecture nous a présenté les choses comme ça : « Si la famille accepte le CPAR, elle part de chez vous. Si elle refuse, vous devez la mettre dehors. » On est alors censé avoir un mois pour mettre fin à la prise en charge. Voilà… », résume à Blast Yannick*, l’un des responsables d’une association spécialisée dans l’accueil et l’accompagnement des personnes en situation de précarité.

Dans les faits, le processus peut s’étendre sur une période plus longue. Avec seulement 105 places, le CPAR de Bouxwiller est loin de pouvoir accueillir l’ensemble des ménages concernés. Entre 2020 et 2025, la DDETS a donc créé 245 places dites « pré-CPAR ». Celles-ci ne constituent toutefois qu’un « dispositif de transition, positionné en amont du CPAR », qui n’a pas « vocation à constituer une solution de stabilisation durable », tient à préciser l’association Accueil sans frontières Grand Est.

Dans un premier temps, les familles passant du dispositif MDI au pré-CPAR restent dans le même appartement, mais ne bénéficient plus d’accompagnement social. « Tant que les familles sont chez nous, rien ne changera pour elles, revendique Sonia*, une autre responsable associative. On continuera à organiser des cours de français, à emmener les enfants en classe verte, à mener des missions de protection de l’enfance ou de soutien à la parentalité. Notre but est de leur permettre de vivre en toute autonomie, quelle que soit leur situation administrative. »

Dans d’autres associations, on préfère ne pas perdre de temps avec les anciennes familles « MDI » qui ne peuvent se maintenir sur le territoire.

Un mois pour débarrasser le plancher

Dès le 16 juillet, un couple et ses onze enfants — dont huit mineurs et un nourrisson — apprenaient ainsi qu’ils avaient un mois pour débarrasser le plancher et remettre les clés de leur appartement à l’association d’insertion sociale qui les hébergeait depuis 2021. Malgré l’échéance du 16 août, la famille occupe toujours les lieux. Dans le courrier de « fin de prise en charge » remis en main propre — et consulté par Blast, le directeur de l’association prévenait que le maintien dans l’appartement pourrait conduire, « à terme », à une « expulsion avec le concours éventuel des forces de l’ordre ».

« En ne laissant à ces familles aucun autre choix que de retourner dans leur pays d’origine, l’État nie leurs années d’existence sur le territoire, et tout le travail d’accompagnement qu’on a mené avec eux », reprend Loïc. Dans son association d’insertion sociale, les ménages à droits incomplets « vivent en France depuis six à douze ans », insiste l’éducateur spécialisé. « On parle de personnes qui parlent parfaitement le français, sont intégrées à leur environnement de vie, sont bénévoles dans des associations. La plupart d’entre elles travaillaient avant que leur droit au séjour ne leur soit refusé ou retiré. »

Le 17 juin, des enfants sans domicile manifestent à l’occasion de la « Semaine des Réfugié·es » devant le siège de l’Eurométropole de Strasbourg, qui coorganise cet évènement.
Images Collectif Enfants à la rue, État hors la loi

Une seule solution : la régularisation

« L’État créé un problème dont il a la solution : la régularisation », selon Lionel Ammel, membre du Collectif contre la précarité à Strasbourg, qui regroupe près d’une vingtaine d’associations impliquées dans l’aide aux personnes précaires. « Tout en refusant le droit au séjour à des gens qui vivent en France depuis parfois plus de dix ans, les services de l’État remettent des gens à la rue en prétextant qu’ils n’ont pas de papiers et qu’ils ne peuvent pas s’insérer, analyse ce militant qui est par ailleurs travailleur social. Si ces ménages disposaient d’un titre de séjour, dès demain, ils accéderaient à un emploi et à un logement autonome, sans dépendre d’aucune aide. »

La preuve, Inesa et son mari Levon ont tous deux, depuis de longs mois, une promesse d’embauche. Lui dans l’association de réparation de vélo où il travaille bénévolement depuis trois ans. Elle au sein d’une plateforme en ligne de mise en relation entre élèves et professeurs particuliers de musique. Même sans droit au séjour, Inesa travaille quand même comme auxiliaire de vie auprès d’une vieille dame et donne des cours de piano à domicile.

Elle est rémunérée en chèque emploi-service universel (CESU), undispositif public qui permet aux particuliers de déclarer facilement un emploi à domicile. « Sans ça, je ne pourrais plus du tout travailler, souligne-t-elle. Pourtant, ma première cliente a été admise haut la main au conservatoire après avoir suivi mes cours de piano pendant deux ans. Elle a sept ans ! Ses profs se demandaient comment elle avait appris à jouer comme ça… »

Le « retour volontaire », quel succès…

Parmi les acteurs de terrain que nous avons interrogés — travailleurs sociaux comme militants associatifs — aucun ne se rappelle avoir accompagné une famille qui se soit portée volontaire pour retourner dans son pays d’origine. « Moi, je n’en ai connu qu’une seule, finit par se souvenir Marie-Claude Harrer, membre du collectif Pas d’enfant à la rue 67. Mais le mot « volontaire » n’est pas très approprié. Cette famille avait vécu de longs mois à la rue, elle était à bout et… elle n’avait pas compris où elle mettait les pieds avant d’arriver à Bouxwiller, sans doute à cause d’une mauvaise traduction. »

Quel est l’efficacité réelle du dispositif ? Les chiffres sont rares. L’association Horizon Amitié a reçu 123 personnes orientées en pré-CPAR à partir d’octobre 2025. Résultat, « fin 2025, seule une personne s’est vu proposer et a accepté un retour volontaire vers son pays d’origine », indique son dernier rapport d’activité.

Mais, de son côté, le CPAR connaîtrait un succès croissant, à en croire les chiffres que le cabinet d’Amaury de Saint-Quentin, le préfet du Bas-Rhin, a communiqués à Blast. Entre 2021 et 2025, le nombre de personnes qui y ont été orientées est passé de 275 à 333 pour une durée moyenne de séjour de 108 à 91 jours. Sur la même période, le nombre d’occupants du CPAR qui ont accepté l’aide au retour volontaire est passé de 159 à 217 et le nombre d’occupants qui « sont partis d’eux-mêmes » du dispositif est passé de 53 à 24.

Tremplin ou cul-de-sac ?

600 des 822 personnes qui vivaient encore dans le dispositif MDI ont déjà été « orientées sur des places de pré-CPAR ou d’insertion », écrit encore le cabinet du préfet, sans préciser la répartition entre les deux. Ces deux dispositifs n’ont pourtant rien à voir. L’hébergement d’insertion vise à aider les personnes à retrouver leur autonomie et, à terme, un logement stable. Mais le dispositif baptisé « Tremplin », vers lequel sont orientés les anciens ménages MDI, n’est accessible qu’à ceux qui « ont fini par obtenir un titre de séjour ou une régularisation », selon l’association Horizon Amitié.

Seules les personnes « régularisées » et « ayant des ressources » peuvent en effet prétendre aux places Tremplin, complète l’association Accueil sans frontières. « Or, la majorité des familles « MDI » ne sont pas régularisées, sinon elles ne seraient pas MDI, déduit Loïc. En réalité, il ne leur reste qu’une seule option : l’aide au retour volontaire. »

Une perte énorme

« La fermeture du dispositif MDI est annoncée depuis 2021, relève Lydie Arbogast, déléguée nationale de la Cimade pour le Grand Est. Mais la préfecture met un dernier gros coup d’accélérateur pour fermer en six mois les 822 dernières places du dispositif. On risque de se retrouver avec une énorme vague de remises à la rue à partir de la rentrée. » D’après un rapport du Service intégré d’accueil et d’orientation (SIAO), le dispositif MDI a compté jusqu’à 2628 places en 2021, année où l’État a décidé de cesser d’y orienter de nouveaux ménages. Depuis, il n’a cessé d’être raboté.

C’est « une perte énorme », estime Lise*, travailleuse sociale spécialisée dans l’accompagnement vers l’insertion et le logement. « La particularité du dispositif MDI, c’est qu’il était financé sur l’enveloppe de l’hébergement d’urgence tout en proposant un véritable accompagnement vers l’autonomie. On ne se contentait pas de fournir un toit aux familles : on prenait en compte l’accès aux droits, aux soins, à la scolarité des enfants et à l’insertion professionnelle. » Depuis une dizaine d’années, le dispositif permettait ainsi à des centaines de familles d’échapper chaque année aux hôtels conventionnés par l’État pour l’hébergement d’urgence.

600 places d’hôtel supprimées en six mois ?

Dans le Bas-Rhin, le SIAO, chargé par l’État de coordonner l’accès à l’hébergement d’urgence, oriente exclusivement les familles ou les personnes isolées extrêmement fragiles vers les nuitées hôtelières. Les hôteliers assurent cet accueil en contrepartie d’une rémunération moyenne de 23 euros par personne et par nuitée (selon le rapport annuel 2023 du SIAO), ainsi qu’un taux d’occupation important une bonne partie de l’année. On ne parle pas ici de palaces, mais d’anciens hôtels une ou deux étoiles qui ne proposent ni repas ni coin cuisine et qui soulèvent « régulièrement » des « problèmes d’insalubrité, et notamment la présence de punaises de lit », comme le note le SIAO du Bas-Rhin lui-même.

Deux exemples d’hôtels conventionnés par l’État pour l’hébergement d’urgence, à Geispolsheim et à Schiltigheim.
Image Google Maps

À ce stade du récit, on pourrait imaginer que les familles privées de places MDI retourneront simplement dans les hôtels dont, on l’a bien compris, le standing n’a jamais été la principale qualité. Mais non. La réalité s’annonce bien plus brutale pour elles : tout en organisant la suppression de ces places en appartements, la préfecture ne cesse de diminuer les capacités d’accueil de son parc hôtelier. Celui-ci est passé de 2576 places au 31 décembre 2023 à 1514 places au 16 juin dernier, selon les chiffres du SIAO. Et c’est loin d’être fini.

Le parc hôtelier ne devrait plus compter que 900 places au 31 décembre prochain. La suppression de ces 600 places supplémentaires avait été annoncée à la mi-juin, lors d’une réunion entre des acteurs de l’hébergement et des représentants de la DDETS, selon plusieurs responsables associatifs présents. Mais, début août, la préfecture aurait « mis un coup de pression sur le SIAO » pour accélérer le calendrier dès cet été. Le cabinet du préfet refuse, à ce stade, de confirmer à Blast le chiffre et l’échéance, expliquant que la « consultation relative au marché hôtelier destiné à l’hébergement d’urgence du Bas-Rhin est en cours ».

La préfecture condamne les familles à la rue

Dans le Bas-Rhin, l’hébergement d’urgence généraliste repose principalement sur quatre types de places. Le « roulement », qui permet une mise à l’abri de très courte durée, ne s’adresse qu’aux personnes isolées. L’« urgence posée » offre une prise en charge plus durable, mais «sous conditions de droit de séjour ». Ce type de mise à l’abri pérenne s’adresse donc « spécifiquement aux personnes de droit commun », selon le SIAO. Pour les familles sans droit au séjour, il ne reste donc que le parc hôtelier (drastiquement réduit) et les places MDI (en voie de disparition).

« Les familles qui sortent du dispositif MDI n’ont, pour la plupart, que la possibilité d’appeler le 115 pour espérer avoir une place d’hôtel. La préfecture condamne donc ces familles à la rue en supprimant ces places d’hôtel. Le risque, c’est que les campements de personnes sans-abris grossissent, se multiplient et se pérennisent  », prédit Lionel Ammel, du Collectif contre la précarité à Strasbourg.

Pour comprendre, il faut revenir en 2022. Au lendemain de la crise sanitaire du Covid-19, des campements de plusieurs dizaines, puis centaines de personnes apparaissent à Strasbourg. De plus en plus de réfugiés, provenant notamment de Syrie et d’Afghanistan, et de demandeurs d’asile échouent dans cette métropole frontalière.

Or, après le gonflement exceptionnel du parc au pic de la pandémie, l’heure est à la diète. Entre mars et décembre 2022, le Bas-Rhin supporte à lui seul 10% des 10 000 suppressions de places d’hébergement d’urgence fixées par l’État dans le cadre du Projet de loi de Finances, notamment dans le parc hôtelier. Conséquence, le nombre de personnes distinctes sollicitant chaque semaine le 115, le numéro du Samu Social, pour obtenir une mise à l’abri, explose de 70 % rien qu’en 2023.

« Plus la ville créait des places pour mettre à l’abri les personnes que la préfecture ne prend plus en charge, plus celle-ci en profitait pour faire des économies et… remettre d’autres personnes à la rue », se souvient Floriane Varieras, qui était adjointe aux Solidarités entre 2020 et mars 2026 lorsque la ville était dirigée par l’écologiste Jeanne Barseghian. En six ans, la Ville et l’Eurométropole avaient alors financé la création de 500 places d’hébergement pérenne, gérées par des associations d’insertion sociale dans des logements issus notamment des parcs social et privé. À cela se sont ajoutées 158 places créées par l’association Les Petites Roues dans des logements vacants appartenant à la Ville ou acquis grâce à son droit de préemption, puis mis à disposition pour héberger des personnes sans-abris.

« Ce n’était pas Byzance : il y avait déjà des campements de personnes à la rue quand on a mis en place ces hébergements solidaires, précise Floriane Varieras. Mais tant qu’il n’y aura pas un drame, la préfecture continuera à supprimer des places ! »

Une centaine d’occupants vivent actuellement au campement de Krimmeri, à deux rues du stade de foot du Racing Club de Strasbourg.
Image France Timmermans
Deux autres campements strasbourgeois photographiés en 2025 : 316 personnes vivaient alors au parc du Heyritz (à gauche) et 62 au parc de l’Église rouge (à droite).
Images Collectif Enfants à la rue, État hors la loi

Quand l’État trie ceux qu’il met à l’abri

Les hébergements d’urgence ont beau être constamment saturés, le nombre de places n’a pas diminué. Il a même légèrement progressé, passant de 4901 à 5059 places entre 2020 et 2025, selon les données transmises par la préfecture.

Mais ce chiffre masque une transformation profonde du parc. Les places relevant de l’hébergement d’urgence inconditionnel (1), accessibles aux familles sans considération de leur situation administrative, n’ont cessé de se réduire. La réduction du parc hôtelier et la disparition du dispositif MDI devraient, au total, encore retirer quelque 1400 places d’hébergement d’urgence d’ici à la fin de l’année. Ces places accessibles à tous ne seront compensées qu’en partie par la création de places conditionnées à des critères précis, tels qu’accepter une démarche de retour volontaire ou disposer d’un titre de séjour.

« C’est le principe même d’inconditionnalité de l’accueil qu’on est en train de supprimer dans le Bas-Rhin », confirme Yannick, cadre de l’une des associations d’hébergement d’urgence et d’insertion. En gros, l’État nous demande de trier les personnes en fonction de leur situation administrative avant de les héberger ou pas. On se dirige vers une société où les pouvoirs publics n’apportent plus aucune réponse quand il y a des enfants à la rue ! »

La novlangue préfectorale

Sans jamais nous donner leur nombre, le cabinet du préfet nous assure que des « créations de places se font en fonction des besoins issus de l’examen des situations administratives des personnes concernées et de leur vulnérabilité ». En somme, il s’agit moins, selon lui, de places MDI supprimées que d’une « refonte du parc de l’hébergement d’urgence ».

« Lorsqu’on est en réunion avec elle, la directrice de la DDETS du Bas-Rhin ne veut pas entendre parler de suppressions mais de transformations de places d’urgence en places d’insertion, rapporte encore Lionel Ammel. Mais dans les faits, les demandes d’hébergement d’urgence ne diminuent pas et les gens se retrouvent quand même à la rue. »

En effet, tout l’été, les militants ont peiné à trouver des solutions pour héberger les familles remises à la rue lors… des précédentes vagues de fermetures de places. En vingt ans de carrière, Marie-Claude Harrer n’avait encore jamais eu d’enfants sans-abris dans sa propre classe avant cette année. Début mai, comme chaque lundi matin, cette professeure des écoles demande à ses élèves de raconter leur week-end et de dire comment ils vont. C’est alors que Luan*, neuf ans, lui apprend qu’il vient de passer les deux dernières nuits dans la salle d’attente des urgences de l’hôpital, avec ses deux petits frères — six mois et sept ans — et ses parents. « C’était ça ou la rue », devine son enseignante.

Des cartables pour la rentrée, mais bientôt plus de toit ?

Quelques semaines plus tôt, cette famille d’origine albanaise avait refusé l’orientation vers un CPAR. Dans la foulée, elle avait reçu de l’association qui l’accompagnait jusque-là le courrier lui annonçant la fin de sa prise en charge. Depuis six ans, elle occupait pourtant un appartement financé dans le cadre du dispositif MDI. Chaque semaine, en classe, Luan apportait une sorte de plan d’architecte, le dessin d’une maison qu’il s’appliquait à reproduire le week-end. « Il n’a jamais dit que c’était la maison de ses rêves, lâche son enseignante, mais on pouvait facilement comprendre ce qui se jouait. » 

À coups de locations de fortune (Airbnb, emplacements de camping…) financées par une cagnotte citoyenne, et de logements prêtés par des amis partis en vacances, les familles de Luan et d’un autre élève de Marie-Claude Harrer ont, jusqu’ici, échappé à la rue. « Ça a tenu jusqu’alors, s’inquiète-t-elle. Mais à la rentrée, on ne sait pas ce qu’on va faire : on n’a plus aucune solution pour elles. Et pour toutes celles à venir. »

Début août, Loïc s’est fait la même réflexion dans un centre commercial. Il accompagnait des familles récemment intégrées au dispositif d’aide au retour volontaire au milieu des rayons de fournitures scolaires quand ça l’a pris. La sensation d’être à deux doigts de s’effondrer. « Il ne fallait surtout pas que je pense que les gamins, qui étaient en train de choisir leurs stylos et leurs cahiers, ne retourneront peut-être pas à l’école à la rentrée, dit l’éducateur spécialisé. On est obligés d’occulter tout ce qui nous traverse pour maintenir une forme de normalité… »

*Prénoms d’emprunt.

(1) Le principe d’inconditionnalité de l’accueil, inscrit dans le droit, prévoit que « toute personne sans-abri en situation de détresse médicale, psychique ou sociale a accès, à tout moment, à un dispositif d’hébergement d’urgence ». La situation administrative ne suffit pas, à elle seule, à l’en exclure : le Conseil d’État a ainsi jugé que les personnes faisant l’objet d’une OQTF ou dont la demande d’asile a été définitivement rejetée ont tout de même droit à l’hébergement d’urgence lorsqu’une « carence avérée et prolongée de l’État » est constatée.

La France bat son record d’enfants sans abri

« La priorité du gouvernement, c’est aucun enfant à la rue : l’engagement est tenu ! », osait déclarer, en décembre 2022, Olivier Klein, l’un des huit ministres du Logement sous l’ère Macron. Ce mensonge ne l’a pas empêché de devenir, en juin 2024, Recteur de l’académie de Strasbourg…

Un mensonge, oui, car, entre les rentrées scolaires 2022 et 2026, le nombre d’enfants qui dorment à la rue en France a explosé de 42 %, d’après un baromètre que viennent de publier l’Unicef et la Fédération des Acteurs de la Solidarité (FAS). En prenant comme référence la nuit du 18 au 19 août 2026, les associations concluent qu’au moins 2 355 enfants, dont 514 de moins de trois ans, sont restés sans solution d’hébergement après l’appel de leurs parents au 115.

Sur les 6 840 personnes dont la demande d’hébergement d’urgence n’a pas pu être satisfaite faute de places disponibles, 4 300 vivaient en famille. Parmi elles, « 41% étaient des femmes seules avec enfant(s), ce qui représente 1 755 personnes, soit deux fois plus qu’en 2022 », pointe encore le baromètre des enfants à la rue, qui, pour sa huitième édition, révèle « un nombre record d’enfants sans abri ».

« En France, des enfants naissent, vivent et parfois meurent à la rue… », rappelle Nathalie Latour, la déléguée générale de la FAS. Pourtant, selon elle, le budget prévu pour 2026 accuse déjà un déficit d’environ 4 % par rapport à ce qui serait nécessaire pour maintenir les 203 000 places d’hébergement d’urgence du pays. « Il faut impérativement que le gouvernement présente un projet de loi de finances rectificative pour 2026, alerte-t-elle, sinon 10 000 places pourraient fermer d’ici à la fin de l’année. Or, il manque déjà 10 000 places pour répondre aux besoins actuels… »

Graphique extrait du Baromètre « Enfants à la rue 2026 ».
Document Unicef/FAS

Des familles à la rue et des appartements vides

Contrairement à l’hébergement d’urgence, l’insertion ne vise pas seulement la mise à l’abri des bénéficiaires, mais propose un accompagnement social dans la durée. Selon les chiffres de la préfecture, le parc d’insertion a fortement augmenté sur la période 2020-2025, passant de 2070 à 4964 places.

Pourtant, même ce dispositif est confronté à une demande « toujours plus forte » et à des budgets « sous-dotés », regrette Lise*, travailleuse sociale au sein de l’une des associations qui le mettent en œuvre. Selon elle, les créations de places en centres d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS), jugés mieux adaptés aux besoins de son public, restent bloquées faute de financements de l’État. Dans le même temps, les listes d’attente s’allongent et la DDETS pousse les associations à orienter davantage de ménages vers l’intermédiation locative, un dispositif conçu comme « la dernière étape avant l’autonomie », dit-elle. Problème : les personnes qu’elle accompagne sont encore trop fragiles pour assumer un loyer et pour gérer seules les démarches et tâches de la vie quotidienne.

Dans un rapport de novembre 2024, le SIAO du Bas-Rhin constate que « plus d’une trentaine de places en intermédiation locative ne sont pas pourvues chaque semaine », soit 9,8% de places vacantes. « Il s’agit en majorité de logements pour personne seule, ou encore de grands logements pour quatre ou cinq personnes. Cela concerne notamment des structures dont les critères d’admission sont parfois très précis ou exigeants, par exemple sur la situation financière ou l’autonomie des ménages », détaille encore le service qui oriente les personnes sans domicile vers les solutions d’hébergement adaptées à leur situation.

« Il y a une telle inadéquation entre l’offre et les besoins réels des personnes à la rue que ça donne parfois des situations ubuesques, conclut Lise. D’un côté, les anciennes familles MDI se retrouvent à la rue, de l’autre, des appartements d’intermédiation locative sont actuellement vides… »

Crédits photo/illustration en haut de page :
Margaux Simon et France Timmermans

https://www.blast-info.fr/articles/2026/strasbourg-capitale-des-droits-humains-et-des-familles-a-la-rue-1-2-la-fabrique-de-la-misere-JiEC7xClSVmDpjqBC_of0A

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