Alors que la France vit la sécheresse la plus intense depuis le début des mesures, l’épisode risque de se poursuivre en septembre malgré les violents orages. État des lieux d’une situation critique avec l’hydroclimatologue Florence Habets.
par Sophie Chapelle
27 août 2026 à 07h00 Temps de lecture : 9 min.

Malgré les précipitations localisées ces derniers jours et des inondations, tous les départements restent concernés par des restrictions sur l’eau potable, en métropole comme dans les Outre-Mer.

Au 26 août, soixante-quatre départements sont considérés comme « en crise », le niveau d’alerte le plus haut, avec des interdictions d’usage de l’eau potable pour certaines activités (remplissage de piscine, arrosage, lavage de véhicule, irrigation…), et vingt-trois départements sont en « alerte renforcée », avec des restrictions. Ces alertes ne sont pas près d’être levées : « On considère que la sécheresse va s’arrêter quand les débits d’eau vont reprendre », mais « les sols sont tellement secs qu’il va falloir beaucoup de pluie pour arriver à les remplir », prévient l’hydroclimatologue Florence Habets.
Inquiète, cette directrice de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) plaide pour des démarches collectives autour de la gestion et du partage de l’eau, avec la sobriété comme maître mot. Or, c’est tout le contraire qui a été décidé par le gouvernement avec l’adoption de la loi d’urgence agricole cet été et le moratoire national sur toutes les décisions locales concernant la politique de l’eau appliqué depuis janvier dernier. Explications.
Basta! : Peut-on considérer que la sécheresse de 2026 est pire que celles de 1976 et 2022 ?
C’est la sécheresse la plus intense depuis le début des relevés météorologiques en France. L’eau du sol est un indicateur marquant : selon Météo France, l’eau du sol n’a jamais été aussi faible à l’échelle nationale, depuis le commencement des analyses en 1958. Cette analyse est corroborée par des observations qui confirment des humidités du sol qui sont les plus basses jamais vues.
« Aujourd’hui, on a une sécheresse climatique et une sécheresse anthropique qui aggrave la situation »
La sécheresse n’est pas que climatique, elle a une composante humaine forte. On l’appelle « la sécheresse anthropique », liée à nos prélèvements d’eau et à nos aménagements. Aujourd’hui, clairement, on a les deux sécheresses : une sécheresse climatique et une sécheresse anthropique qui aggrave la situation.
On a notamment des assecs (pas d’eau visible) en rivière sur les têtes de bassins. On soupçonne que beaucoup de ces assecs sont aggravés par des prélèvements en nappe [pompage de l’eau souterraine via un forage par exemple pour répondre à divers besoins comme l’irrigation] ou des aménagements [comme les plans d’eau qui favorisent les pertes par évaporation]. Or, ces petites rivières qui sont moins polluées et plus fraiches sont riches en biodiversité aquatique.
Le dernier relevé de l’Office français de la biodiversité au 1er août est très inquiétant, avec 43 % des petits cours d’eau français en rupture d’écoulement, voire d’assecs. Cela peut-il marquer un « point de non retour » pour une partie des milieux aquatiques ?
C’est une bonne question. Il y a déjà eu des assecs en rivière. Mais là, c’est sur une étendue qui n’a jamais été observée jusqu’à présent en France. Il y a des biodiversités adaptées à des cours d’eau qui peuvent s’assécher. Mais cette biodiversité-là n’est pas forcément présente partout, en tout cas pas sur les cours d’eau habituellement en eau.

Ce que l’on sait aussi, c’est que les longueurs en assecs sont tellement importantes qu’il a été difficile de faire des pêches de sauvegarde : on ne pouvait pas déplacer les animaux vers les zones demeurant en eau puisqu’il n’y avait pas assez de ressources (en eau et nutriments). Il y a donc sans doute une mortalité aggravée.
On a beaucoup joué sur la corde de « la nature est résiliente », « elle va se remettre ». Mais il y a un moment où elle ne va pas se remettre. Il est difficile de dire à quel moment ce sera le cas. Il y a forcément un point de non retour. Je le dis souvent : c’est vraiment notre richesse. Les poissons font moins rêver que des écureuils ou des renards. Mais nous sommes en milieu tempéré : nous disposons d’un réseau de rivières très dense avec plein de poissons dedans. Nous avons le devoir de les préserver.
Plusieurs communes sont ravitaillées en eau potable par des camions-citernes. La Saône-et-Loire a même fait l’objet, fin juillet, d’un risque d’interruption d’eau potable à l’échelle du département. Comment qualifier la situation hydrologique actuelle ?

Avoir des risques de rupture d’eau potable à l’échelle d’un département [pas seulement à l’échelle de quelques communes, ndlr], je n’avais jamais vu ça. C’est dingue… Malheureusement, il y en a plusieurs : l’Ille-et-Vilaine (en Bretagne) a fait de même. L’interconnexion pour l’eau potable est une forme d’adaptation qui a été largement poussée ces derniers temps. Mais quand tout le monde est en crise sur un département, que fait-on ? L’interconnexion n’est alors plus une solution, même dans des départements comme la Saône-et-Loire qui ne sont pas les plus peuplés.
Dans ce département, il y a aussi de l’élevage, plutôt extensif et compatible avec l’agroécologie. Comment fait-on pour que ces éleveurs arrivent à poursuivre leur activité dans des conditions où ils ne peuvent plus alimenter leurs animaux ? Ce sont des questions qu’on doit se poser.
Combien de temps faut-il compter pour que les rivières retrouvent leur fonctionnement initial ? À partir de quel moment pourra-t-on considérer la fin de la sécheresse ?
Déjà, les pluies sont bienvenues. Malheureusement, parfois, elles sont trop intenses et génèrent de nouveaux dégâts et de l’érosion du sol, ce qui a un impact durable et complètement défavorable à la ressource en eau. Malgré tout, on manque d’eau, et le fait d’en avoir, même avec des orages, va faire du bien au sol et à la végétation. Cela permettra à des animaux de trouver de l’eau à boire. Cela risque cependant d’être très ponctuel, puisque cette eau va plus ou moins s’infiltrer et être vite reprise par la végétation qui en manque et en a besoin.
« Les gens acceptent de faire des efforts s’ils considèrent que les mesures sont justes. Et pour que les mesures soient justes, elles doivent être définies collectivement »
Ces précipitations orageuses ne vont donc pas arrêter la sécheresse. Pour cela, il faudrait des volumes de pluie qui soient relativement conséquents. On considère que la sécheresse va s’arrêter quand les débits vont reprendre. Cela implique que les sols soient déjà un peu humides, ce qui nécessitera déjà pas mal de pluie.
C’est donc inquiétant : les sols sont tellement secs qu’il va falloir beaucoup de pluie pour arriver à les humidifier. C’est seulement une fois qu’ils seront bien humides que les nappes phréatiques (en sous-sol) commenceront à se recharger. Là, on s’attend à avoir une recharge très tardive, à moins qu’il tombe vraiment des volumes de pluies incroyables, mais ce n’est pas vraiment ce qui est prévu pour l’instant.
Or, il y a déjà des régions en France où la recharge des nappes a été très faible cette année. Si l’on ajoute à cette sécheresse une recharge faible, car tardive, cela ne va pas améliorer les choses et on commencera l’année 2027 dans une configuration défavorable.
Le mois de septembre va donc rester difficile ?
Il est quasiment sûr que le mois de septembre ne va pas très bien se passer. Est-ce que la sécheresse se poursuivra ou y aura-t-il une rémission ? Ce qu’on observe ces dernières années, c’est que la sécheresse se poursuit au mois de septembre. Les barrages de certains grands lacs procèdent à des soutiens d’étiage (lâchage d’eau) parce que les débits demeurent faibles en septembre. Avant, c’était plus rare.
On risque donc de rester dans une situation difficile jusqu’en octobre. Mais, encore une fois, il s’agit de conditions météo qui peuvent fluctuer. Si l’on arrive à avoir deux ou trois semaines de pluie, ce sera parfait, tous les hydrologues en rêvent. Mais ce n’est pas certain. Pour l’instant, malgré les orages, on peut s’inquiéter.
Comment qualifieriez-vous la gestion de la sécheresse par le gouvernement ?
Aujourd’hui, on fait une gestion de la sécheresse par la crise : une fois qu’on a dépassé un seuil, on demande de réduire ou d’arrêter des activités, en espérant que cela va passer, sans intégrer la durée du phénomène ni l’anticiper. Cela ne permet pas aux gens de s’adapter, de réduire les pertes économiques ou de protéger le vivant.
« Aujourd’hui, on fait une gestion de la sécheresse par la crise. On n’anticipe pas assez »
On devrait adopter une planification lors des sécheresses incluant dès le début une indemnisation, afin de préserver la quantité des ressources en eau. Des économies d’eau substantielles auraient pu par exemple être réalisées dès le mois de juin, en cessant d’irriguer certaines cultures en contrepartie d’indemnisations. On aurait pu cibler celles qui nécessitent de l’eau tout l’été alors qu’on ne pouvait pas l’assurer et dont on pouvait anticiper de fortes pertes de rendement. Il y a notamment des pertes fortes pour le maïs irrigué, jusqu’à 60 % dans les Landes pour le maïs semence.
Les gens acceptent de faire des efforts s’ils considèrent que les mesures sont justes. Et pour que les mesures soient justes et acceptées, elles doivent être définies collectivement. Le problème de la concertation est que cela prend du temps. Cette concertation est déjà à l’œuvre en France et donne des résultats. En Beauce, par exemple (au sud de la région parisienne), il y a un accord sur la gestion de l’eau qui prévoit d’anticiper les mesures en fonction du niveau des nappes.
Aujourd’hui, on est complètement à l’opposé de ça avec une politique de l’offre qui consiste à mobiliser la ressource en eau par stockage, « REUT » (réutilisation des eaux usées traitées), transfert (via des canalisations)… Cela accroît la demande sans répondre forcément aux besoins. C’est une politique à l’œuvre depuis longtemps : on la poursuit sans être sûr que ces structures pourront bien fonctionner avec ce climat qui change, et malgré des coûts environnementaux, énergétiques et financiers importants.
Sur la gestion et le partage de l’eau, vous préconisez une démarche collective au sein de laquelle la sobriété doit être fondamentale. Or, c’est la voie inverse qui a été empruntée cet été, avec l’adoption de la loi d’urgence agricole, qui prévoit de réduire les concertations locales pour la création d’ouvrages de stockage d’eau.
En réalité, les attaques sur les agences de l’eau et leurs comités de bassin ont commencé avant l’adoption de cette loi. Certains politiciens reprochent aux agences de l’eau de n’être pas assez contrôlables. Or, les décisions sont portées par un comité de bassin où il y a les représentants de tous les usagers de l’eau : ils sont très nombreux, ils discutent, ils ne sont pas d’accord, cela prend du temps… Tout n’est peut-être pas efficace dans les agences de l’eau, mais, au moins, il y a une concertation.
Le moratoire sur les décisions locales liées à la politique de l’eau décidé en janvier par le Premier ministre Sébastien Lecornu a des impacts concrets au sein des agences de l’eau. Je le constate en tant que présidente du conseil scientifique du comité de bassin Seine-Normandie, au sein duquel nous avons écrit un avis sur la sobriété en eau. Le préfet coordinateur de ce bassin a, par exemple, modifié les commissions de travail. Notre groupe de travail sur le Sdage (document de planification pour gérer la ressource en eau à l’échelle du bassin) a été tout simplement annulé et remplacé par une commission qui n’intègre que des agriculteurs.
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Dire qu’il n’y a que l’agriculture qui doit décider de l’avenir de ce bassin et qui a besoin d’eau, ça paraît vraiment incroyable. C’est très dommageable. Désormais, il n’y a même plus de réunion.
Honnêtement, ce qui se passe est très angoissant, quand on voit dans quel état est la végétation. Si on n’arrive pas à faire le bon diagnostic, c’est sûr qu’on ne prendra pas les bonnes décisions.

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