Guerres et Armées

Des terres calcinées dans le village d’Alma al-Chaab, à la frontière entre Israël et le Liban, le 28 octobre 2023. – © Philippe Pernot / Reporterre
En plein cessez-le-feu, l’armée israélienne continue de bombarder le Liban, menaçant les écosystèmes d’un effondrement irréversible. Pompiers et experts dénoncent le crime d’écocide de l’État hébreu, qui provoque délibérément ces incendies.
Beyrouth (Liban), correspondance
Nabatieh est en proie aux flammes. Un peu partout autour de cette ville du Sud-Liban, l’armée israélienne crée une « ceinture de feu », bombardant les collines et forêts. Bois, oliveraies et champs brûlent depuis des semaines, alors qu’Israël intensifie ses bombardements au phosphore blanc, tirs d’artillerie et de grenades incendiaires, tuant des civils quotidiennement, malgré un cessez-le-feu en vigueur depuis avril.
« Nous luttons contre des incendies tous les jours ! 90 % d’entre eux sont causés par Israël », estime Hussein Fakih, directeur du centre régional de Nabatieh au sein de la Direction générale de la défense civile libanaise, l’équivalent des sapeurs-pompiers en France. « Cette année est vraiment difficile : comme habitants et agriculteurs ont fui, les cultures sont en friche et prennent feu extrêmement vite », soupire-t-il lors d’un entretien téléphonique avec Reporterre.
L’armée israélienne semble vouloir conquérir la colline Ali Taher, lieu stratégique qui domine la ville. L’escalade militaire menace encore davantage le Liban, tandis que ses pompiers doivent lutter contre les flammes au risque d’être pris pour cible.
135 morts dans les services de santé en 2026
« C’est extrêmement dangereux et difficile pour nous de nous approcher des feux déclenchés dans la “zone de contact”, car l’ennemi israélien peut nous bombarder à tout moment. Nous sommes obligés de nous coordonner avec l’armée libanaise et la force intérimaire de l’ONU au Liban pour y accéder, et payons parfois le prix fort », dénonce Hussein Fakih.
Selon lui, dix casernes de la Défense civile ont été entièrement détruites par Israël cette année dans le sud du pays, six pompiers tués et 23 blessés. Le gouvernement libanais dénombre au moins 400 morts dans les rangs des services de santé — pompiers, médecins et secouristes — depuis le début de la guerre le 7 octobre 2023, dont 135 en 2026.

Dans les jours qui ont suivi l’attaque du Hamas et le début de la guerre génocidaire à Gaza, le Hezbollah et Israël ont échangé des tirs, menant à diverses phases d’offensives et de cessez-le-feu, qui ont fait plus de 8 000 morts et 20 000 blessés au Liban. Reporterre avait alors pu observer des incendies causés par l’armée israélienne dans des zones frontalières, utilisant des fusées éclairantes, du phosphore blanc et des tirs d’artillerie, ainsi que des tirs israéliens sur des pompiers partis éteindre les incendies.
« Des soldats israéliens ont mis le feu de manière délibérée »
« Nous avons documenté comment des soldats israéliens ont mis le feu de manière délibérée au couvert végétal en répandant de l’essence, en utilisant des drones ou des fusées éclairantes en plein jour, ou même en utilisant un trébuchet médiéval pour projeter des matériaux incendiaires par-delà la frontière », liste Hicham Younes, président de l’association environnementale Green Southerners.
« L’incendie de la végétation était donc intentionnel, et non une conséquence fortuite des opérations militaires », ajoute l’activiste, « préoccupé » par la récurrence de ces incidents. Dans les hauteurs de Kfar Chouba, il a recensé des incendies à répétition sur une période de trois à quatre jours seulement, ainsi que dans la zone boisée de Jabal al-Rihane, dans la région de Jezzine, ou encore sur la colline Ali Taher, à Nabatieh.

« Lorsque des incidents similaires se reproduisent sur une courte période et dans différents espaces forestiers, ils doivent être examinés dans le cadre d’une tendance plus large plutôt que d’être considérés comme des incendies isolés : il s’agit d’un écocide, qui est partie intégrante du conflit et non une conséquence secondaire », assène-t-il.
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Plus de 16 000 hectares ont brûlé au Liban depuis octobre 2023, selon les autorités libanaises. Cette année, les feux sont « dramatiques », s’inquiète George Mitri, professeur de sciences de l’environnement à l’université de Balamand et expert des politiques de gestion des incendies de forêt au Liban, lors d’un entretien sur WhatsApp avec Reporterre.
Destruction des écosystèmes
« Nous avons déjà enregistré 5 000 hectares brûlés depuis le début d’année, dont l’immense majorité sont causés par les bombardements israéliens. Seulement 10 à 15 % sont dus à la sécheresse », dénonce-t-il. Selon lui, les Israéliens utiliseraient volontairement du glyphosate pour rendre la végétation plus inflammable, ainsi que du phosphore blanc pour créer de multiples départs de feux, extrêmement difficiles à stopper, puisqu’ils s’entretiennent eux-mêmes et ne s’éteignent qu’en étant recouverts de terre.
« C’est la recette idéale pour déclencher de grands incendies. Ce que nous avons constaté en cartographiant ces zones brûlées, c’est que les attaques sont répétées sur plusieurs années dans plusieurs “hot spots”, notamment le long de la frontière : Israël cherche à y détruire le couvert végétal », explique-t-il. Au sud de la « ligne jaune » qu’elle a décrétée, l’armée de l’État hébreu a détruit une cinquantaine de localités pour ériger une « zone tampon ».

Or, le Liban — comme toute la région méditerranéenne — devient chaque année plus sensible au réchauffement climatique, qui multiplie sécheresses et maladies. Les cèdres, pins et chênes du maquis libanais sont particulièrement menacés, ainsi que les espèces de plantes et d’animaux qui y vivent, certaines rares et endémiques.
« Si nous continuons sur la même tendance, nous nous dirigeons vers une dégradation des sols, une chute de la biodiversité, et même l’effondrement des écosystèmes forestiers du Sud-Liban, qui perdraient ainsi leur capacité de régénération, alerte George Mitri. Ces oliveraies, vergers et forêts sont aussi extrêmement importants culturellement et économiquement pour les Libanais. »
Pour Hicham Younes, les résidus de munitions, notamment les métaux lourds et d’autres contaminants, « peuvent exercer une pression supplémentaire, moins visible », sur les sols et la restauration écologique. Celle-ci nécessiterait une évaluation appropriée pour déterminer l’étendue des ravages, que le gouvernement libanais, ruiné, risque de ne pas mener.
« La résilience écologique est limitée. Les écosystèmes peuvent absorber des perturbations et se rétablir, mais pas indéfiniment lorsqu’ils sont soumis à des pressions soutenues et cumulatives », estime Hicham Younes, qui dénonce un véritable « crime de guerre ».

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