Mains pures et tabous ridicules

par Yannis Youlountas · 27/06/2026

Au sujet d’un petit bout de papier qui fait couler beaucoup d’encre :

MAINS PURES ET TABOUS RIDICULES

Voilà que les disputes recommencent au sujet de voter ou pas. J’observe à nouveau des amis ou followers jouer au ping-pong en usant d’arguments d’autorité : citations de personnages célèbres d’il y a 150 ans qui auraient donc forcément raison ou petites phrases toutes faites, avec rimes à l’appui, telles des punchlines, dans un sens ou dans l’autre. Tout cela est ridicule.

S’interdire d’intervenir dans une élection ne relève pas de l’idéologie politique, mais du dogme, de la doctrine de la foi, si c’est à ce point un tabou. S’envoyer des insultes, des procès en apostasie politique, des excommunications farfelues parce que l’un ou l’autre a choisi de voter ou pas est digne d’une secte religieuse et non pas d’un mouvement antiautoritaire.

Un libertaire est avant-tout un amoureux de la liberté. C’est donc un individu qui souhaite exercer librement la possibilité de penser par lui-même et d’agir selon sa conscience, en fonction de circonstances précises et de situations nouvelles. Un libertaire est aussi un être humain profondément solidaire, soucieux de l’égalité sociale, et c’est ce qui nous différencie radicalement des libéraux et autres libertariens. Toutes ces années, je n’ai jamais vu des personnes plus solidaires que les anarchistes, à la moindre occasion. Par conséquent, quand nous sommes face à des choix, nous devons aussi examiner les conséquences pour les autres : migrants, précaires, homosexuels, antifascistes, bouc-émissaires du moment…

En d’autres mots, « ni soumission ni égoïsme » : d’une part, nos choix ne sauraient être dictés par autrui et, d’autre part, ces choix — quand ils engagent d’autres personnes — ne sauraient se réduire à des caprices, en l’occurrence à bouder tout ce qui n’est pas exactement ce que nous voulons. Nous devons gérer nos frustrations face à la réalité décevante, nos désaccords au sein de la base sociale et nous rappeler réciproquement ce que nous avons en commun.

De plus, notre expérience et notre lucidité nous conduisent à distinguer deux choses essentielles : l’objectif et le chemin. Et c’est là, précisément, que se trouve la tension principale entre utopisme et pragmatisme. Dans ce vieux monde en ruines, bureaucratique et nauséabond, aucun d’entre nous n’a les mains pures. Nous faisons des concessions parfois douloureuses : travail salarié, impôts et taxes qui permettent à l’État d’acheter un nouveau porte-avions et à faire d’énormes cadeaux aux patrons, serrures à nos portes, monnaie dans nos poches. Beaucoup de nos choix de vie sont aussi des dilemmes. C’est pourquoi, nous faisons la distinction entre le chemin et l’objectif, un présent frustrant et un autre futur.

Ne nous mentons pas : nous ne sommes pas des chevaliers blancs, ni rouges ni noirs. Juste des humains désireux d’une autre société, pris au piège de ce vieux monde en ruines qui devient actuellement de plus en plus autoritaire puisqu’il est à bout de souffle. C’est logique. C’était prévisible. Tout ce que souhaite le régime actuel, c’est trouver des prétextes pour toujours plus nous contrôler, nous réprimer, nous reprendre tout ce que nous lui avons arraché, avec d’autres compagnons et camarades, au fil des décennies passées. C’est pourquoi le pouvoir a tout prévu en cas de soulèvement ou de guerre civile, avec un arsenal technologique, militaire et juridique parfaitement rodé. Le rapport de force n’est donc plus du tout la même qu’il y a 100 ou 150 ans. Il ne faut pas se raconter de salades, comparer ce qui n’est pas comparable, oublier que beaucoup de choses ont changé.

De même au niveau de l’imaginaire social : la fabrique médiatique de l’opinion n’est pas à notre avantage et beaucoup de nos idées radicales sont inaudibles en ce moment, aussi justes, logiques et désirables soient-elles. Mais le fruit continue de mûrir.

Il faut donc penser et agir en fonction des éléments dont nous disposons, en tenant compte du contexte et de la situation précise. La philosophie politique nous appelle à penser par nous-même chaque situation nouvelle, chaque contexte, chaque rapport de force. Si nous avons la possibilité de faire pencher la balance pour bientôt introduire, enfin, la révocation des élus* au lieu de reculer à un stade encore plus autoritaire voire fasciste, cela mérite réflexion, parmi d’autres exemples qui nous feraient avancer.

À chacun et chacune de mener cette réflexion selon sa conscience critique, son expérience, ses observations, ses échanges avec autrui.

Et certainement pas en se jetant des anathèmes à la figure.

Aucun d’entre nous n’est un héros génial et parfait aux mains pures et à la conduite sans concession. Aucun d’entre nous n’est habilité à jouer les saints inquisiteurs de ce qu’il faudrait ou ne pas faire, au gré des circonstances nouvelles dans le labyrinthe du vieux monde en ruines.

Le petit bout de papier qui sert à voter (ou pas) ne mérite certainement pas qu’on se déchire à son sujet. Un jour viendra où il disparaîtra définitivement dans une organisation nouvelle de la société, réellement horizontale. En attendant, nous devons penser et agir au sein de la société telle qu’elle est.

Ne jamais perdre de vue l’objectif, mais veiller tout de même à avancer sur le chemin.

Yannis Youlountas

* Ces dernières années, durant les centaines de débats après nos films où se sont croisés des militants anarchistes et de gauche, j’ai remarqué que la « révocation des élus » est l’idée qui est revenue le plus souvent en tant que « nouvelle étape à portée de mains » (formulation d’un vieil ami pourtant anarchiste), forte d’un consensus qui s’est progressivement construit parmi des gens pourtant très différents. Ce n’est certes pas le bout du chemin, surtout pour les plus radicaux d’entre nous (nous ne voulons plus d’élus mais des mandatés avec des missions très précises), mais c’est tout de même un changement de paradigme dans les rapports de force et les choix de société, en attendant de faire mieux. Ce n’est qu’en échangeant avec les autres composantes de la base sociale que nous pourrons faire avancer nos idées, pas en restant à l’écart des rencontres et des convergences de luttes. Et c’est même ainsi que nous pourrons apprécier la diversité que nous sommes censés défendre.

http://blogyy.net/2026/06/27/mains-pures-et-tabous-ridicules/

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.