Cher Gérald Darmanin – Boxing Day #84

Le souffle de l’info

Cher Gérald Darmanin - Boxing Day #84

● Droite● Gouvernement● Justice

Cher Gérald Darmanin,

Quelle semaine !

Vendredi 5 juin, vous déclariez, sur le plateau du 20h de TF1, alors que vous étiez interrogé sur les présumés dysfonctionnements dans l’affaire de la mort de la jeune Lyhanna, que vous ne « [vouliez] pas rejeter la faute sur quelqu’un » mais que vous constatiez que « [vos] circulaires n’ont manifestement pas été suivies », ce qui s’appelle rejeter la faute sur quelqu’un, ajoutant « [qu]’il y a encore trois semaines, avant même cette affaire », vous aviez « pris une circulaire spécifique, sur la question du viol et des attouchements qui touchent les enfants », quelle clairvoyance. Sauf que le document en question, ainsi que son intitulé l’indique, est une « circulaire relative au traitement judiciaire des violences sexuelles et sexistes commises sur les mineurs en milieu scolaire ou périscolaire », ce qui signifie que ce texte ne concerne pas le cas de Lyhanna qui n’a nullement été victime de violences « en milieu scolaire ou périscolaire »et que vous avez, en somme, raconté n’importe quoi.

« À trois reprises depuis plus d’un an que je suis ministre de la Justice, j’ai demandé aux parquets de pouvoir mettre en priorité absolue les plaintes qui concernent les femmes et les enfants », avez-vous en outre affirmé ce soir-là, ce qui n’est pas à proprement parler un mensonge mais une illustration limpide du fait que vous ne savez pas ce que signifie le terme « priorité », défini comme suit par le dictionnaire Larousse : « Fait pour quelque chose d’être considéré comme plus important que quelque chose d’autre, de passer avant toute autre chose ». Voilà qui explique pour quelle raison la formule « première priorité » que vous aimez employer, on y reviendra, est un pléonasme au même titre que les expressions « commencer d’abord ou « ajouter en plus », et surtout pourquoi, par essence donc, la multiplication des priorités est en soi contradictoire, ainsi que le résume l’adage selon lequel « Quand tout est prioritaire, plus rien ne l’est », une évidence qui a visiblement échappé à votre sagacité.

Depuis vos prises de fonction comme garde des Sceaux, vous avez en effet défini plusieurs « premières priorités » et autres « priorités absolues », par charité nous vous épargnerons ici la définition de l’adjectif « absolu », ainsi qu’en témoigne par exemple votre circulaire du 27 janvier 2025 indiquant que votre « première priorité d’action » est « la lutte contre les organisations criminelles et le narcotrafic », suivie d’une « deuxième priorité d’action » désignée comme « les violences faites aux personnes », une catégorie fort extensive incluant, à vous lire, « les violences faites aux femmes », « les faits commis au préjudice des enfants », « les faits commis en raison de l’orientation sexuelle », « les actes antisémites, antichrétiens et antimusulmans », « les faits d’apologie du terrorisme ou de provocation directe à des actes de terrorisme », « la radicalisation violente ou le séparatisme » ou encore « les violences commises contre les personnes dépositaires de l’autorité publique, contre les élus, contre les magistrats, fonctionnaires et contractuels du ministère de la Justice, les enseignants et les personnels de santé », ce qui commence, vous l’avouerez, à faire un peu beaucoup de « priorités ».

Nulle surprise, dès lors, à ce que la très modérée Union syndicale des magistrats (USM) vous ait reproché, dans un courrier daté du 8 juin, vos « 64 circulaires en 2025 et 50 en 2026, qui ont submergé les parquets, incapables de les absorber à moyens constants », avant de poser une question de bon sens : « La circulaire n’est-elle pas ainsi devenue un outil de communication politique plutôt qu’un levier d’amélioration du fonctionnement de la justice ? ». Ainsi que l’a relevé Mediapart, vous avez même annoté certaines de ces 114 circulaires pour en souligner l’importance, portant sur « les atteintes contre la pénitentiaire et ses agents (17/04/2025), la confiscation des téléphones portables des consommateurs de stupéfiants (24/04/2025), les atteintes aux personnes lors des rassemblements festifs (03/07/2025), les affaires de port d’arme commises par des mineurs (09/07/2025), les incidents lors des festivités du 14-Juillet (10/07/2025), la répression du narcotrafic (28/07/2025), les propos antisémites et les discours de haine dans le supérieur (22/10/2025), les incidents lors de la nuit de la Saint-Sylvestre (30/12/2025) et les violences intrafamiliales (06/03/2026) », vous êtes décidément un homme de priorités.

L’USM entendait ainsi rappeler, en réponse à votre tentative de vous dédouaner de toute responsabilité en mettant en cause les magistrats qui n’auraient pas suivi vos consignes, voilà qui est très courageux, qu’en tant que garde des Sceaux vous êtes le garant du bon fonctionnement de l’institution judiciaire et qu’à ce titre lorsque cette dernière défaille vous ne pouvez vous réfugier derrière les fonctionnaires qui tentent laborieusement de la faire vivre au quotidien. Particulièrement — et légitimement — courroucé par vos attaques, le président du syndicat, première organisation professionnelle chez les magistrats, n’y est pas allé par quatre chemins : « Vous donnez […] l’illusion d’agir alors que vous savez pertinemment que vos instructions ne peuvent être exécutées correctement : manque de moyens adéquats, multiplication des priorités, refus de les hiérarchiser. […] Fixer des objectifs en faisant fi des moyens relève de la pensée magique. Mais il est sûrement plus facile face à l’opinion publique de donner les magistrats en pâture que d’endosser politiquement une responsabilité ». Ça joue.

Cher Gérald Darmanin, le moins que l’on puisse dire est en effet que, dans cette histoire, votre lâcheté se double d’un culot qui pourrait forcer l’admiration si l’affaire que nous évoquons ici n’était pas aussi tragique, tant les évidences sont nombreuses que vous portez, en tant que ministre de la Justice et, au-delà, en tant que membre de l’ensemble des gouvernements des deux quinquennats d’Emmanuel Macron à l’exception de la courte parenthèse Barnier (1), une part de responsabilité essentielle dans l’état de délabrement du système judiciaire. Les interpellations à ce propos n’ont pas cessé durant toutes ces années, de l’appel intersyndical du 26 février 2020 affirmant que « malgré les alertes répétées de tous les acteurs qui font vivre la justice au quotidien, elle reste le parent pauvre des politiques publiques » aux critiques du projet de rabotage du financement de la justice dans le cadre du budget 2025 (-440 millions d’euros) en passant par l’appel de 3000 magistrats, publié par le journal le Mondele 23 novembre 2021, qui déclaraient notamment ceci : « Nous comprenons que les personnes n’aient plus confiance aujourd’hui en la justice que nous rendons, car nous sommes finalement confrontés à un dilemme intenable : juger vite mais mal, ou juger bien mais dans des délais inacceptables ».

Dans le cas de la jeune Lyhanna, votre déni est d’autant plus frappant que vous aviez été directement alerté, il y a plus d’un an, de la situation catastrophique du tribunal d’Auch dans le Gers, aujourd’hui dans l’œil du cyclone car concerné au premier chef par les éventuelles défaillances ayant conduit à ce que, malgré des accusations antérieures de violences sexuelles et une plainte pour viol sur une enfant de 10 ans déposée en août dernier, le meurtrier présumé de la fillette serait resté sous les radars de la police et de la justice locales. En avril 2025, le député gersois David Taupiac avait ainsi attiré votre attention, par une question écrite, sur « la situation alarmante du tribunal judiciaire d’Auch », notamment liée à « une pénurie de magistrats et de greffiers », se traduisant par « [d]es dysfonctionnements [ayant] un impact direct et préoccupant, en particulier dans des affaires sensibles telles que les divorces, les pensions alimentaires et la protection des mineurs, où des décisions tardives peuvent entraîner de lourdes conséquences ». L’alerte était de toute évidence — et malheureusement — fondée.

Une question dont vous aviez pris connaissance puisque vous y aviez répondu, quatre mois plus tard, par quelques promesses pas trop engageantes, sans que cela semble toutefois vous bouleverser outre mesure. Dans une motion adoptée à l’unanimité le 8 juin, les magistrats, fonctionnaires et contractuels du tribunal d’Auch ont ainsi rappelé qu’à ce jour le parquet d’Auch ne comptait toujours que trois magistrats du parquet pour une population estimée à 192 000 habitants, dénonçant des conditions de travail dégradées et des cadences infernales avec « pas moins de 10 000 procédures enregistrées pour l’année 2025 » et une incapacité chronique à les traiter. Et de se défendre, là aussi, face à vos mises en cause, qui se sont immédiatement traduites, pour les fonctionnaires locaux, par des insultes et des menaces de mort : « Le discours ambiant accentue la rupture de confiance des citoyens dans leur justice, et en insistant sur des responsabilités individuelles qu’aucune inspection n’a établies à ce jour, les détourne opportunément des raisons véritables de la crise de leur institution ».

« Il ne nous a manqué ni de moyens ni de lois, il nous a manqué de prioriser des viols sur les mineurs », asséniez-vous pourtant le même jour à propos du cas de la jeune Lyhanna, lors d’une conférence de presse suite à une réunion avec l’ensemble des procureurs généraux, à l’occasion de laquelle vous avez admis que le budget global de la justice demeurait insuffisant tout en expliquant, sans que l’on comprenne bien pourquoi au vu de la situation à Auch, qu’en l’espèce ce n’était pas le problème. Une affirmation qui faisait écho aux déclarations d’Emmanuel Macron le 5 juin, au lendemain de la découverte du corps de la fillette : « Il est clair qu’il y a un dysfonctionnement et nous ne pouvons pas ne pas voir que des failles se sont révélées. […] Moi je ne veux entendre aucun argument de moyens sur cette affaire », OK Manu t’es gentil mais jusqu’à preuve du contraire on a encore le droit d’ouvrir sa bouche dans ce pays et de critiquer ta politique sans faire une demande d’autorisation préalable.

A fortiori lorsque l’on se penche de plus près sur la situation concrète de l’institution judiciaire en s’émancipant des chiffres que vous ne cessez de brandir, comme lorsque vous déclariez en mars que « le budget de la justice est en constante augmentation (+54% depuis 2017 !), et encore plus ces trois dernières années », sans tenir compte de l’inflation (ce qui ramène la hausse, en euros constants, à 30%), et surtout sans entrer dans le détail de ce qui est recouvert par ce chiffre global. Il n’est par exemple pas inutile de préciser que, dans le budget 2026 de votre ministère, le premier poste de dépense est de loin l’administration pénitentiaire (42,5%), devant la justice judiciaire (36,6%) et la protection judiciaire de la jeunesse (8,9%) ; et de constater que les hausses sont inégales entre ces trois programmes, puisque tandis que le budget de l’administration pénitentiaire a augmenté, depuis 2017, de 52,3%, celui de la justice judiciaire a connu une hausse de 43%, soit près de 10 points de moins, tandis que la protection judiciaire de la jeunesse voyait ses crédits s’élever de seulement 38,7% (2).

Des chiffres derrière lesquels se dissimule en outre une réalité crue, telle qu’elle a été révélée au grand jour depuis une semaine par les polémiques suscitées par vos déclarations et telle qu’elle était dénoncée de longue date par les organisations professionnelles, à l’instar du Syndicat de la magistrature qui soulignait, lors des débats sur le budget 2025, qu’en termes d’effectifs les comparaisons européennes étaient pour le moins éloquentes, la justice française étant « dotée de 11 juges pour 100 000 habitants contre 22 en moyenne [en Europe] et de trois procureurs pour 100 000 habitants contre 10 en moyenne ». Des statistiques que vous avez opportunément oublié de rappeler ces derniers jours alors qu’elles ont des effets concrets et, là encore, chiffrés : « La France est le pays de l’Union européenne où les procureurs traitent le plus de dossiers : près de 2030 affaires reçues par an et par procureur, soit près de cinq fois plus que la moyenne européenne, estimée à environ 430 affaires annuelles ».

Pas de quoi pavoiser donc, surtout en ce qui concerne la « priorité absolue » que serait pour vous la lutte contre les violences sexistes et sexuelles commises contre les femmes et les enfants (rictus nerveux), dont le caractère « prioritaire », s’il a jamais existé, disparaît dès lors qu’il s’agit d’effectuer des arbitrages. On se se souvient ainsi qu’en janvier 2025, tout en vous vantant d’avoir « sanctuarisé » le budget de la justice malgré le rabot austéritaire, vous déclariez devoir « faire des choix », annonçant que sur les 150 postes de magistrats que vous aviez réussi à « obtenir », « 100 seront affectés au narcotrafic et 50 à des juges pour enfants ». Et que l’on ne s’y trompe pas : les juges pour enfants sont en charge de la protection de l’enfance mais aussi de la justice pénale des mineurs, et cette annonce de la création de 50 postes était motivée par un fait d’actualité survenu quelques jours plus tôt avec le meurtre d’Elias, 14 ans, tué par deux adolescents de 16 et 17 ans, ainsi que vous l’expliquiez pour justifier vos choix : « Nous avons eu il y a quelques jours un drame qui met en avant la difficulté de juger les mineurs ». Autrement dit : rien à voir avec votre supposée « priorité » et tout à voir avec votre agitation sécuritaire. 

Cher Gérald Darmanin, vos lâches, malhonnêtes et agressives fanfaronnades de ces derniers jours n’ont en réalité guère surpris celles et ceux qui ont suivi de près votre carrière, déjà longue, dense et riche alors que vous n’êtes pas encore âgé de 45 ans. Né à Valenciennes dans une famille modeste et d’ascendance en partie maghrébine (d’où votre deuxième prénom Moussa) (3), vous avez en effet très tôt rejoint les rangs de la droite en vous rapprochant dès l’âge de 16 ans du RPR alors que vous étiez lycéen à Paris — où vos parents avaient déménagé lorsque vous étiez enfant. L’occasion de rappeler ce touchant épisode relaté par Society : « Un jour, alors qu’il a 12 ans, Gérald annonce à des amis de sa mère qu’il aimerait faire de la politique. « Si tu veux être député à 40 ans, il faut être militant à 16. » Le conseil porte ». Après une scolarité à l’école (privée) Saint-Roch et à l’école (privée) des Francs-Bourgeois (collège et lycée), vous êtes entré à Sciences Po Lille (4), tout en vous insérant donc, dans le même temps, dans les rouages de la droite via les Jeunes RPR, dont vous intégrez la direction.

La suite, c’est le magazine Charlesqui raconte : « Tout au long de sa scolarité à Sciences Po, toujours en costume, [Gérald Darmanin] travaille en parallèle pour des élus. D’abord, pour Jacques Toubon, dont il devient l’assistant parlementaire au Parlement européen, plutôt que d’aller faire un Erasmus. Ensuite, pour le député du Nord, Christian Vanneste, dont il est le stagiaire à l’Assemblée nationale et le responsable des jeunes UMP à Tourcoing, où il entend bien s’implanter ». Une période sur laquelle pèsent quelques soupçons d’emplois fictifs, mais passons, l’essentiel étant de souligner ici que le député que vous avez alors choisi de rejoindre, Christian Vanneste donc, s’était peu de temps auparavant distingué par des propos d’une homophobie crasse, déclarant en avril 2004 sur TF1 que « [l’homosexualité], comme tous les comportements réflexes plutôt négatifs, on peut parfaitement l’inhiber ou le rééduquer », et récidivant quelques mois plus tard dans la Voix du Nord en affirmant que « l’homosexualité est une menace pour la survie de l’humanité » (5), tout de même.

Ce qui n’a pas semblé vous déranger puisque vous êtes devenu le bras droit de ce charmant individu, au cœur de ses campagnes législative (victoire en 2007) et municipale (défaite en 2008), pas plus que vous n’avez été réticent à rédiger à cette époque des articles dans Politique Magazine, l’une des revues de l’Action française, et même semble-t-il à participer à des camps d’été de ce groupuscule de matrice royaliste et antisémite, sympa vos vacances. Au sujet de cette période, Christian Vanneste, que vous avez, comme on va le voir, trahi par la suite, déclare à votre propos : « Sur tous les sujets, il était en communion idéologique totale avec moi. Il était plus que catholique, pratiquement intégriste », une appréciation portée par un expert. Vous expliquerez quant à vous, plus tard et sans davantage de précisions, que Vanneste « avait une conception qui n’était pas la [vôtre] », signifiant même que vous auriez rejoint ce député homophobe par pur opportunisme : « Je fais ça pour entrer en politique ».

Conseiller municipal à Tourcoing, conseiller aux affaires juridiques au sein de l’UMP auprès du secrétaire général Xavier Bertrand, conseiller régional du Nord-Pas-de-Calais (à partir de 2010), chef de cabinet puis directeur de cabinet de David Douillet lorsqu’il devient secrétaire d’État puis ministre (2011-2012), vous poursuivez alors votre carrière d’apparatchik, jusqu’à décider de voler de vos propres ailes à l’occasion des élections législatives de 2012 suite à l’exclusion de l’UMP, en février, de Christian Vanneste, après qu’il eut qualifié de « légende » la déportation des homosexuels durant la Seconde Guerre mondiale. Au terme d’une séquence oubliée depuis mais qui condense bien des traits de votre personnalité, vous avez ainsi officialisé votre candidature face à votre ancien mentor, qui avait décidé de se présenter malgré son exclusion, très exactement cinq jours après avoir déclaré ce qui suit : « Si Christian Vanneste est exclu et décide tout de même de se présenter, je n’irai pas contre lui, estimant que dans la vie il ne faut pas mordre la main de qui vous a nourri. C’est une question d’éthique » (6).

Voila voilà.

Proximité avec l’extrême droite, carriérisme effréné et opportunisme sans scrupule : tout était déjà en place lors de votre élection comme député en juin 2012, alors que vous étiez âgé de 29 ans, qui sera suivie en mars 2014 de votre victoire aux élections municipales à Tourcoing ; un cumul des mandats, des responsabilités et des indemnités auquel vous semblez alors prendre en goût (7) en devenant également, entre autres, vice-président de la Métropole européenne de Lille, président du Syndicat mixte de l’aéroport de Lille métropole (SMALIM) et président du Syndicat mixte intermodal régional de transports (SMIRT). En 2017, ainsi que l’a révélé Médiacités, vous occupiez ainsi « pas moins de 28 sièges au sein d’organismes publics ou privés ou de sociétés en tant que représentant d’une collectivité locale », mais où trouve-t-il toute cette énergie, quitte — forcément — à être un champion de l’absentéisme : en 2018, vous touchiez toujours 100% de votre indemnité de conseiller régional, soit 2217 euros nets par mois, alors que nous n’étiez présent qu’à 20% des séances, tranquille Gérald.

Durant cette période, vous confirmez votre ancrage très à droite, en demandant par exemple à la ministre des Sports « [d’]interdire le port du voile sur les terrain de football de notre pays » (juillet 2012), en vous opposant frontalement au mariage pour tous (« Incapable de redresser économiquement le pays, le PS propose de néfastes réformes de société : vote des étrangers, mariage homo, euthanasie »), jusqu’à annoncer, en juin 2013, que si vous étiez élu maire de Tourcoing vous refuseriez de marier deux hommes ou deux femmes, ou encore en déclarant, lors d’une funeste séquence de panique morale, que « la théorie du genre est absurdité absolue [et qu’]il faut s’y opposer totalement » (janvier 2014), de bien nobles combats. Signalons également votre indéniable fibre écologiste (« La voiture en soi n’est pas polluante »), ainsi que vos remarques bienveillantes à l’égard de Marion Maréchal-Le Pen, élue comme vous députée en juin 2012, à propos de laquelle vous affirmiez que « son relatif silence montre plutôt sa relative intelligence », c’est bien noté, et que vous la trouviez « bien plus ouverte que sa tante » Marine Le Pen, soit une certaine conception de l’ouverture.

En septembre 2014, vous devenez porte-parole de Nicolas Sarkozy, alors en campagne pour la présidence de l’UMP, auprès duquel vous apprenez les supposées vertus de l’agitation permanente à défaut de résultats concrets, et après la victoire duquel vous êtes nommé secrétaire général adjoint aux élections, un poste dont vous démissionnerez dès janvier 2015, affirmant que le nouveau chef du parti devrait changer « d’entourage et de méthode » et dénonçant sa… droitisation. Non ? Si : « Moi, je ne suis pas de la droite conservatrice. Les débats identitaires sont nauséabonds. Le religieux hystérise notre vie politique », défense de rire. Ce qui ne vous empêche pas, à peine six mois plus tard, d’annoncer votre soutien au même Nicolas Sarkozy dans le cadre de la primaire en vue de la présidentielle de 2017 et de devenir son coordinateur de campagne, c’est beau d’avoir des convictions chevillées au corps. Après la victoire de François Fillon, votre souplesse légendaire vous permet d’obtenir un poste de secrétaire général adjoint du parti (devenu Les Républicains) et de vous lancer dans la campagne présidentielle, que vous finirez par déserter début mars 2017 dans le cadre du mouvement de débandade générale suite aux révélations du Canard enchaîné sur les pratiques douteuses de votre champion.

Non sans avoir entretemps dit tout le bien que vous pensiez d’un autre candidat à la présidentielle, un certain Emmanuel Macron, dans une tribune publiée, le 25 janvier 2017 dans l’Opinion, sous le titre « Le bobopopulisme de Monsieur Macron » (sic) : « [Emmanuel Macron] dit, comme dans le roman de George Orwell, le contraire de ce qu’il est (« Je suis contre le système ») alors qu’il est bien sûr le pur produit du système. On ne fait pas mieux : beaux quartiers, belles études, belle fortune, belles relations. […] Loin d’être le remède d’un pays malade, il sera au contraire son poison définitif ». Un verdict sans appel, ou presque, puisque vous devenez quatre mois plus tard ministre d’Emmanuel Macron dans le gouvernement d’Édouard Philippe, avec le portefeuille de l’Action et des Comptes publics, auquel vous êtes nommé le 17 mai, soit moins d’une semaine après avoir lancé, au côté de François Baroin, la campagne législative des Républicains : si l’opportunisme était une discipline olympique vous seriez sans doute le premier à passer au contrôle antidopage, en concurrence avec la légendaire Aurore Bergé.

Et c’est donc sous votre responsabilité que vont s’engager plusieurs des « grands chantiers » macronistes, qu’il s’agisse des allègements d’impôts pour les plus riches, des dizaines de milliers de suppressions de postes dans la fonction publique ou de la brutale « réforme » de la Direction générale des finances publiques (DGFiP). Devenu ministre de l’Intérieur en juillet 2020, poste que vous occuperez jusqu’en septembre 2024, vous vous distinguez là aussi par un zèle tout particulier à défendre l’ordre des dominants, qu’il s’agisse de nier l’existence des violences policières, quitte à fabuler face aux évidences et à pratiquer l’ironie macabre (« Quand j’entends le mot « violences policières », personnellement je m’étouffe »), d’ordonner la violente répression de Sainte-Soline en popularisant, par la même occasion, le terme « écoterrorisme », de mentir effrontément suite au spectaculaire fiasco de la finale de la Ligue des champions au Stade de France en mai 2022, mais aussi d’être l’un des architectes et promoteurs de la loi « sécurité globale », de la loi « séparatisme » et de la loi « asile-immigration », quel talent.

Des années durant lesquelles vous vous signalez en reprenant à votre compte les outrances de l’extrême droite, comme lorsque vous affirmez « [qu’]il faut stopper l’ensauvagement d’une partie de la société », et en tentant même de doubler le RN sur sa droite, comme lorsque vous avez reproché à Marine Le Pen, le 11 février 2021 sur France 2, de ne pas être assez radicale face à l’intégrisme islamique (« Je trouve que vous êtes plus molle que nous pouvons l’être »). Une période où vous multipliez en outre les comportements de petite frappe, en annonçant porter plainte contre Audrey Pulvar, alors adjointe d’Anne Hidalgo, qui avait osé s’émouvoir de votre présence à une manifestation de policiers destinée à faire pression sur les députés, en tentant d’intimider la Ligue des droits de l’homme, trop critique à votre goût de la gestion policière de Sainte-Soline, ou en menaçant de divulguer des échanges privés avec la députée écologiste Sandrine Rousseau qui avait eu l’audace d’émettre une opinion négative à votre endroit. Et l’on n’oublie pas votre sens aigu de l’opportunisme clientéliste (8), qu’il s’agisse de justifier l’absence de réponse policière aux destructions commises par des organisations d’agriculteurs (« On ne répond pas à la souffrance en envoyant des CRS »), d’intervenir, en tant que ministre des Comptes publics, pour « aider le PSG à ne pas payer des dizaines de millions d’euros de taxes sur le transfert de la star brésilienne Neymar, contre la jurisprudence de l’administration », ou de distribuer à tout-va légions d’honneur et décorations de l’ordre national du mérite à vos amis, on n’est jamais si bien servi que par soi-même.

Difficile enfin de ne pas relever qu’alors que vous vous posez en insupportable donneur de leçons, notamment à l’attention des musulmans, au sujet de l’importance de la lutte contre l’antisémitisme et de l’égalité femmes-hommes, vous avez fait parler de vous sur ces deux sujets, et ce pas vraiment à votre avantage. Dans votre livre Le Séparatisme islamiste (février 2021), vous saluez ainsi Napoléon qui, selon vous, « s’intéressa à régler les difficultés touchant à la présence de dizaine de milliers de juifs en France », traçant donc un trait d’union entre « présence des juifs » et « difficultés », intéressant, avant d’enfoncer le clou en écrivant que « certains d’entre eux [les juifs] pratiquaient l’usure et faisaient naître troubles et réclamations », autrement dit la reprise d’odieux clichés antisémites, il semble que vous ayez appris plein de belles choses dans les camps d’été de l’Action française.

Quant à vos leçons de féminisme, comment dire. Ayant décidé d’écrire une lettre et un non une encyclopédie, et ayant par ailleurs pour principe d’essayer de rester poli, nous nous contenterons de rappeler ici qu’au-delà de vos saillies sexistes (du « Calmez-vous madame ça va bien se passer » adressé à l’intervieweuse Apolline de Malherbe au « Mais tu n’as pas mis tes talons aiguilles ? » lancé à une autre journaliste en passant par votre« Je me ferai un plaisir de passer une soirée, une nuit, une journée avec madame la sénatrice [Marie-Pierre de la Gontrie] »), vous avez été mis en cause dans une affaire d’abus de faiblesse/sollicitations de faveurs sexuelles et dans une affaire de viol, qui n’ont certes débouché sur aucune condamnation (avec respectivement un classement sans suite et un non-lieu), mais ont jeté une lumière crue sur l’abject personnage que vous êtes et sur votre ivresse de pouvoir, de domination et de contrôle, jusqu’au mépris absolu de la dignité humaine — en premier lieu celle des femmes (9). 

Soit au total un CV peu reluisant qui n’a pas empêché Emmanuel Macron de vous nommer à nouveau ministre après la courte parenthèse Barnier (10), cette fois-ci à la Justice, où vous avez poursuivi sur votre lancée en engageant une brutale réforme de la justice criminelle et pénale. Et en ne voyant pas le problème à ce que le garde des Sceaux rende une visite « privée » à Nicolas Sarkozy à la suite de sa condamnation en première instance dans l’affaire libyenne, puis de nouveau après son incarcération à la prison de la Santé, obtenant même un régime de faveur pour votre camarade. Des déplacements vécus — à juste titre — comme un désaveu par les magistrats, a fortiori lorsque vous avez récidivé en décembre 2025 en apportant votre soutien à Damien Castelain, président de la Métropole de Lille condamné pour des atteintes à la probité. Et nous ne nous attarderons pas sur le rôle de votre porte-parole Sacha Straub-Khan dans la diffusion à la presse des fuites lors de la garde à vue de Rima Hassan en avril dernier, signe manifeste de la grande intégrité qui règne dans votre ministère.    

Cher Gérald Darmanin, vos couardes, déloyales et brutales rodomontades de ces derniers jours sont ainsi en pleine cohérence avec votre parcours et votre personnalité, que Christiane Taubira avait su résumer dès mars 2015, après que vous l’eûtes qualifié de « tract ambulant pour le Front national », en vous désignant comme « une personne indigente moralement, politiquement et culturellement »,estimant que vos paroles étaient « des déchets de la pensée humaine ». Difficile de ne pas acquiescer et de ne pas vous rappeler, pour conclure cette missive, ce que vous déclariez à la revue Charles, dans un portrait publié en décembre 2017, pour justifier vos revirements à répétition : « J’ai changé ma vision sur beaucoup de choses et j’ai appris à ne pas trop la ramener sur les sujets compliqués ». C’est bien de le dire, mais c’est encore mieux de le faire, et croyez-nous il n’est pas trop tard pour que vous arrêtiez une bonne fois pour toutes de la ramener et, tant que vous y êtes, pour démissionner.

Cordialement,

Jules Blaster

(1) NDLR : en dépit de certaines rumeurs malveillantes, nous tenons à rappeler que le gouvernement Barnier (5 septembre 2024—13 décembre 2024) a bel et bien existé.

(2) Calculs réalisés par nos soins sur la base des lois de finances 2017 et 2026 telles qu’elles ont été publiées au Journal officiel, et qui ne tiennent donc pas compte des variations minimes des lois de finances rectificatives. 

(3) Des origines au nom desquelles vous vous autorisez de très subtils jugements du type : « Ce n’est pas parce qu’on est fils d’immigrés ou d’ouvriers qu’on a moins de chance de réussir, et j’ai toujours trouvé que Bourdieu disait des conneries absolues ».  

(4) Notons que votre passage par Sciences Po Lille a été l’occasion de vos premières apparitions médiatiques : vous étiez en effet l’un des acteurs de l’opposition au mouvement contre le CPE et au blocage de votre établissement, expliquant alors ceci : « La grève est légitime mais je condamne la prise en otage de ceux qui veulent se rendre aux cours ou accéder aux salles informatiques » (La Voix du Nord, vendredi 10 mars 2006).

(5) Voir la synthèse des propos homophobes de Christian Vanneste produite par Franceinfo.

(6) La Voix du Nord, 17 février 2012 (consulté via le site de la BNF).

(7) Signalons ici que ce goût prononcé pour le cumul des mandats vous a même poussé à mettre dans la balance votre démission du gouvernement suite à votre réélection comme maire de Tourcoing en mai 2020. Emmanuel Macron et Édouard Philippe ont fini par accepter ce cumul maire-ministre, « une pratique pourtant bannie des mœurs politiques depuis 1997 au nom d’une règle tacite fixée par l’ancien premier ministre Lionel Jospin ».

(8) Votre sens du clientélisme est tellement poussé que vous n’aviez pas hésité, malgré vos diatribes contre « l’islam radical » et le « communautarisme », à organiser, en marge des élections municipales de 2014 à l’occasion desquelles vous espériez conquérir la mairie de Tourcoing, un dîner avec l’influent prêcheur musulman Hassan Iquioussen, dans le but, ainsi que l’expliquait Mediapart, de « ravir les voix des musulmans de Tourcoing et les ramener dans l’escarcelle de Gérald Darmanin, en misant notamment sur l’influence du prédicateur ». Ce qui ne vous empêchera pas, moins de 10 ans plus tard, de signer un arrêté d’expulsion à son encontre.

(9) Pour plus de détails sur ces deux affaires, on pourra se reporter à cette vidéo publiée par Blast (à partir de 12’40’’) ainsi qu’aux divers articles en ligne sur notre site, entre autres : « De suspect à victime : la stratégie payante du ministre Darmanin » ; « Affaire Darmanin : la vidéo qui jette le doute sur la probité de la procédure pour viol » ; « Non-lieu dans l’affaire Darmanin : un expert-psychiatre aux méthodes contestées ». Voir également le très bon et très conséquent dossier disponible sur Mediapart.

(10) Voir note 1.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Margaux Simon

https://www.blast-info.fr/articles/2026/cher-gerald-darmanin-boxing-day-84-ZhXINJvPS22M14Bzengvfg

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