Hommage à Alain Tarrius (1943-2026) Dans la dignité du mouvement des hommes… La Rédaction
« La marchandisation des humains, la recherche de plus-values monétaire autour du commerce de tout objet ou être inspirant quelque désir, assorties d’une levée des protections, différenciations, interdictions d’origines nationales, sont transversales aux formes les plus diverses d’économies souterraines «
La mondialisation criminelle
Alain Tarrius
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Il est des hommes qui traversent leur époque comme d’autres traversent les continents : sans jamais s’arrêter tout à fait, portés par une curiosité plus forte que la mort.
Alain Tarrius fut de ceux-là. Le 30 mai 2026, à Prades, dans cette terre catalane où le vent descend des Pyrénées comme une mémoire vive, il s’en est allé, à l’âge de quatre-vingt-deux ans.
Avec lui disparaît l’un des plus grands explorateurs des mobilités humaines de notre temps.
Professeur émérite de l’Université Toulouse Jean Jaurès, il ne fut pas seulement sociologue : il fut le chroniqueur épique des circulations invisibles qui refont le monde.
Né le 29 septembre 1943, Alain Tarrius appartenait à cette race de penseurs qui refusent les certitudes tranquilles. Il choisit très tôt le terrain contre la tour d’ivoire, l’enquête contre le dogme, le mouvement contre la fixité. Après une thèse soutenue en 1973, il arpenta sans relâche les marges des villes, les frontières poreuses, les routes de nuit où se jouent les vraies recompositions du siècle.
Marseille-Belsunce, Perpignan, les Balkans, les circuits euro-méditerranéens : partout où les hommes bougent, commercent, souffrent et inventent, il fut présent, le regard aigu, la pensée libre.
Sa grandeur tient dans l’invention de quelques notions qui sont aujourd’hui des clefs pour comprendre notre temps : territoires circulatoires, mondialisation par le bas, transmigrants.
Là où d’autres ne voyaient que flux, problèmes, statistiques, il discernait des destins, des aventures collectives, des formes neuves de société en train de naître dans l’ombre des États. Il a rendu leur noblesse tragique aux « fourmis d’Europe », à ces anonymes qui tissent, par leurs allers-retours incessants, une autre carte du monde.
Son œuvre, dense et ardente, compte une vingtaine d’ouvrages parmi lesquels :
Anthropologie du mouvement (1989)
Les Fourmis d’Europe (1992)
Arabes de France dans l’économie mondiale souterraine (avec Lamia Missaoui)
La Mondialisation par le bas
Des transmigrants en France (2012)
Trafics de femmes
Perpignan, laboratoire social et urbain (avec Jean-Paul Alduy, 2018)
Il y avait chez lui une lucidité sans illusion et une humanité sans mièvrerie. Il regardait les zones grises de l’Europe sans complaisance ni condamnation morale facile : il y cherchait l’humain en acte.
Alain Tarrius a également trouvé l’Archipel contre attaque un compagnon de route précieux. Ensemble, entre 2016 et 2022, par des entretiens et des conférences mémorables – dont la fameuse « réplique au Collège de France » donnée à Perpignan « à Cents mètres du centre du monde »–, ils ont confronté la rigueur du savant à la curiosité du journaliste.
Caudeville, à travers L’Archipel contre-attaque, a permis à la pensée de Tarrius de franchir les cercles académiques pour atteindre des esprits plus larges, toujours autour de cette question obsédante : comment les hommes refont-ils le monde quand les puissants croient le dominer ? Comme dans cette tribune coécrite en soutient à la Catalogne son indépendance https://l-archipel-contre-attaque.over-blog.fr/2017/10/independance-de-la-catalogne-franquiste-ghost-to-hollywood-relax-par-alain-tarrius-et-nicolas-caudeville.html
Aujourd’hui que le sociologue a rejoint le grand mouvement dont il fut le témoin et le chantre, ses concepts demeurent vivants, plus nécessaires que jamais.
Dans un siècle qui prétend arrêter les flux tout en les accélérant, sa voix nous rappelle que l’homme est d’abord mouvement, circulation, rencontre risquée avec l’Autre.
Obsèques : Lundi 8 juin 2026 à 14h30 en l’Église Saint-Pierre de Prades.
Alain Tarrius, vous avez traversé votre temps comme vos transmigrants traversent les frontières : sans jamais vous fixer, toujours attentif à la dignité secrète des passages. Votre œuvre ne s’arrêtera pas. Elle continuera de circuler, obstinément, parmi les vivants. Ainsi vont les grands esprits : ils meurent, et leur regard devient encore plus vaste.
Notre dernière interview chez lui à Prades

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