Directeur de l’Observatoire du nucléaire, animateur du site refus.linky.gazpar.free.fr
Billet de blog 20 mai 2026
Le journal Le Monde a publié le 3 mai un éditorial pas franchement pronucléaire mais néanmoins inconsidérément défaitiste face au lobby de l’atome. J’ai proposé une réponse qui n’a hélas pas été publiée, la voici donc ci-dessous. Stéphane Lhomme Directeur de l’Observatoire du nucléaire

Directeur de l’Observatoire du nucléaire, animateur du site refus.linky.gazpar.free.fr
Abonné·e de Mediapart
Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.
L’arrêt des projets nucléaires est d’une nécessité indiscutable
Par Stéphane Lhomme
Directeur de l’Observatoire du nucléaire
On ne peut être que saisi d’un étrange malaise à la lecture de l’éditorial très contradictoire de M. Foucart (Le Monde du 3 mai 2026), titré « Les guerres en Ukraine et en Iran ont transformé la relance du nucléaire en nécessité indiscutable« .
En effet, le texte rappelle à juste titre que les centrales et autres installations nucléaires sont des cibles évidentes en cas de conflit armé, mettant en situation de grande vulnérabilité les pays nucléarisés. Et que les surgénérateurs dont la construction est annoncée sont des réacteurs encore plus dangereux que les autres.
Pourtant, la thèse soutenue par l’éditorial est que « les contraintes de la guerre (…) agissent comme un puissant narcotique capable de dissoudre la mémoire des catastrophes et de faire passer le nucléaire, aux yeux des décideurs, pour une énergie comme les autres« .
M. Foucart donne beaucoup trop de crédit aux effets d’annonce – effectivement très nombreux ces temps-ci – de divers dirigeants industriels et politiques lorsqu’il évoque « la concrétisation des projets de relance de l’atome un peu partout dans le monde« , parlant d’une « tendance lourde« , et citant même l’Allemagne où la question se reposerait « de manière aiguë« .
Une fois écartée l’écume des belles déclarations, il n’y a en effet à ce jour aucune « concrétisation » palpable, et tout pousse au contraire à penser que le prétendu « retour en grâce » actuel du nucléaire n’aura pas plus de réalité que son « grand retour » annoncé avec autant de tambours et trompettes au début des années 2000.
On peut d’ailleurs souhaiter bien du plaisir au nouveau premier ministre belge qui entend faire racheter par l’Etat les centrales et autres actifs dont ne veut plus Engie : va-t-il acheter un bleu de chauffe et exploiter lui-même le parc nucléaire belge ? Ou bien tenter de le confier à EDF… qui a bien d’autres chats à fouetter avec ses propres centrales ? Ou encore le confier aux Russes ? Aux Chinois ? Aux Américains ?
Les mêmes impasses existent en Allemagne où la seule industrie nucléaire qui subsiste est celle du démantèlement des centrales et de l’impossible gestion des déchets radioactifs.
L’unique réalité palpable concernant le nucléaire est que sa part dans la production mondiale d’électricité ne cesse de s’effondrer, passée de 17,1% en 2001 à 8,85% en 2025. Le très attendu rapport annuel du Think tank Ember vient juste de paraitre et il montre que, après être passée sous les 10% en 2021, la part du nucléaire vient donc maintenant de chuter sous les 9% et file vers les 8%…
Pour comparaison, les renouvelables sont déjà en 2025 à 33,8% et ce chiffre est en augmentation exponentielle : selon l’Agence internationale de l’énergie, désormais tous les ans, plus de 90% des nouveaux moyens de production d’électricité sont des renouvelables (le reste étant principalement du gaz et non du nucléaire).
Il est d’ailleurs notable qu’en Chine, pays présenté comme un véritable eldorado de l’atome, la part du nucléaire dans la production nationale d’électricité reste absolument marginale (4,47% en 2024 selon l’Agence internationale de l’énergie atomique elle-même, 8 fois moins que la part des renouvelables) et est en baisse continue depuis 4 ans : 5,02% en 2021, 4,98% en 2022, 4,86% en 2023 et donc 4,47% en 2024.
Bien sûr, il est toujours possible de prétendre que, désormais, les choses vont changer et que les réacteurs vont cette fois-ci réellement pousser comme des champignons.
Notons d’abord que la principale justification de ce prétendu engouement pour l’atome est le déploiement mondial des très énergivores centres de données (data centers). Mais ces derniers exigent de l’énergie pour tout de suite, au pire pour dans quelques mois… et pas dans dix ou quinze ans, délai entre la commande d’un réacteur nucléaire et sa mise en service. Et encore, si tout se passe correctement, ce qui est rarement le cas au vu des désastres des chantiers des EPR français et des AP1000 américains.
Le sauvetage de l’atome pourrait-il venir des fameux « petits réacteurs modulaires » dont M. Foucart estime qu’ils seraient « en cours de développement » ? Là aussi, il faut oublier les belles déclarations et constater la réalité, c’est-à-dire les retraits des projets Nuscale aux USA et Nuward (EDF) en France, la faillite de Naarea et celle momentanément repoussée de Newcleo (start-uo italo-française), etc. Cette bérézina avait été annoncée par nos soins dès 2021 dans ces mêmes colonnes (Le Monde 14 octobre 2021)
Pour finir, nous notons que l’éditorial assure que « la relance du nucléaire tricolore [serait d’une] nécessité indiscutable » et que les annonces de projets nucléaires « n’ont soulevé aucune protestation audible, ni dans le monde politique ni dans la société civile« .
Or, comme expliqué ci-dessus, la prétendue relance de l’atome est d’autant plus discutable qu’elle reste à ce jour indétectable et, si les protestations sont « inaudibles », c’est que l’immense majorité des médias les occulte au profit de la thèse du « retour en grâce de l’atome ». On a même pu entendre au Téléphone sonne de France inter un « débat » avec exclusivement des invités favorables au nucléaire : à quoi bon avoir un service public s’il « informe » de la même manière que les médias qui appartiennent à des groupes industriels ?
L’occultation quasiment totale des (très bonnes) raisons de se détourner de l’atome n’aura bien heureusement aucun impact sur le cours des évènements : le nucléaire va être de plus en plus submergé par le tsunami des renouvelables dont la production électrique n’est pas seulement massive mais définitivement beaucoup moins chère que celle du nucléaire.
Ce n’est probablement qu’en France que cette éclipse médiatique peut avoir des conséquences : surfant sur cette désinformation, EDF va peut-être parvenir à lancer la construction de plusieurs réacteurs EPR (baptisés EPR2 pour faire croire à une évolution par rapport au réacteur catastrophique de Flamanville) qui, s’ils sont terminés un jour, produiront une électricité si chère que personne n’en voudra.
L’arrêt des projets nucléaires est donc… d’une nécessité indiscutable !

Commentaires récents