Les poulets, oubliés du débat de Saint Ouen

Réflexions sur le combat antispéciste et la question de classe

par Sylvie Tissot
13 mai 2026

« L’affaire est révélatrice d’un conflit de classes, mais pas entre des classes qui pensent pour elles-mêmes, plutôt entre des pouvoirs politiques qui accaparent ce qu’elles représentent », dit avec justesse le sociologue Philippe Cardon dans un entretien au Monde. En d’autres termes, que ce soit Karim Bouamrane, maire PS de Saint Ouen, adversaire déclaré du fast food Master Poulet au nom de la malbouffe et de la tranquillité des riverains, à l’évidence à des fins de gentrification de sa ville de la petite couronne parisienne ; que ce soient des élu.es LFI, Eric Coquerel et Manon Monmirel, qui prennent la défense de Master Poulet au nom de la liberté du commerce, des dépenses incongrues du maire de Saint Ouen pour gêner l’activité dudit commerce ou encore des contraintes de budget des classes populaires : les groupes dont on parle ne parlent pas, ils sont parlés, dirait Pierre Bourdieu.

Mais il y a une autre « classe objet », pour reprendre la terminologie du sociologue, ce sont les poulets. De façon générale, la spécificité de la cause animale est qu’elle défend des êtres vivants qui n’ont pas la possibilité de parler pour eux même avec une langue intelligible pour les humains.

Mais dans le débat actuel, cette « classe objet » est plus muette que jamais, dans le sens où les poulets sont à la fois très visibles puisque le nom est partout (O’Poulet, All Chicken, Kentucky Fried Chicken etc), et totalement invisibilisés en tant qu’êtres vivants.

En disant cela, je voudrais introduire une autre voix dans le débat, la voix antispéciste, et poser, dans le même temps, la question des conditions auxquelles cette voix peut, non seulement s’exprimer, mais aussi être entendue.

Sans anticiper trop sur le contenu du livre d’Axelle Playoust-Braure, à paraître cette année, on peut déjà rappeler que la consommation du poulet, c’est d’abord le massacre de masse d’animaux. Les « chiffres du carnage » [1] sont clairs : en 2016, 70 milliards d’animaux ont été mis à morts dans les abattoirs dans le monde, dont 66 milliards de poulets. Rappeler cette réalité ne vise pas à clore la discussion. Bien loin de nous l’idée d’offrir à Karim Bouamrane un argument supplémentaire dans son combat contre un commerce fréquenté en grande partie par des jeunes hommes racisés présents et visibles sur l’espace public (et pas n’importe lequel : un trottoir visible de la sortie du métro).

Rien n’est convaincant dans les arguments du maire de Saint Ouen, moins que tout sa volonté d’offrir une « bonne » alimentation aux classes populaires. Nous n’avons en effet pas entendu que cet élu « socialiste » ait mis en place des épiceries communales à bas prix ou encore instauré, sur une base gratuite, des menus végétariens ou végans, sur la base de produits locaux, dans toutes les cantines. Tout cela a été très bien déconstruit, mais les instrumentalisations de la question animale doivent-elles faire taire les antispécistes ? Faut-il arrêter de trouver la consommation de viande problématique, ou simplement le faire silencieusement, face à son assiette, pour ne pas prêter le flanc à l’accusation de mépris de classe ?

Nous avons, de mon point de vue, plusieurs choses à faire et à dire.

Il faut d’abord faire remarquer que, dans les débats sur la consommation de viande, la question de l’exploitation animale est le plus souvent absente, sauf pour ridiculiser ce point de vue. C’est pourtant cette question, tout autant que les enjeux sanitaires ou environnementaux, qui a historiquement contribué à faire de la viande « un problème ». Sans doute à court terme la santé des humains, et à un peu plus moyen terme la possibilité de continuer à vivre sur cette planète, rejettent-elles le sort des autres êtres vivants dans un lointain qu’on ne veut pas voir. Pourtant, ils ne veulent pas non plus mourir. Il faut rappeler cette condition animale et l’exigence d’une solidarité.

Il est de surcroît hors de question de se soumettre à la culpabilisation. Être antispéciste, ou tout simplement végétarien ou végan, ce n’est pas un truc de bobos. En d’autres termes, se soucier des animaux, ce n’est pas être indifférents à des causes qui seraient plus importantes (comme la lutte contre les inégalités sociales par exemple), plus vitales (la vie de qui ?) [2].

Il ne faut pas se laisser intimider, ne serait-ce que parce que les intentions de ceux qui délégitiment ainsi la cause sont malhonnêtes. Il est indispensable de continuer le combat, de réfuter « les idées fausses sur l’antispéciste », mais aussi se protéger quand les accusations, telles qu’elles sont formulées, ne visent pas à faire avancer la discussion et l’échange, mais à nous faire taire.

On a, de ce point de vue, beaucoup à apprendre des féministes, qui ont une solide expérience des entreprises de discrédit. Taxées de « bourgeoises » (parfois « réactionnaires ») par des hommes pas plus familiers des usines qu’elles, elles ont su dévoiler la « haine des femmes déguisée en amour des prolétaires ».

Cela n’empêche pas de s’interroger sur les processus d’institutionnalisation ou de récupération du féminisme, et ce qu’il devient dans une société néo-libérale. Mais cela doit se faire entre féministes et alliés.

Ceci étant dit (et c’est important de le dire), on ne fera pas l’économie, au sein du mouvement antispéciste, d’une discussion sur ce que fait à la cause la captation des questions animales par certaines classes sociales ou fractions de classes. Pour ceux et celles qui ont les ressources pour s’informer et se soigner correctement, par ailleurs sensibilisés, à leur manière, à la question écologique, la consommation de viande va moins de soi. Par ailleurs, l’ouverture des restaurants proposant systématiquement des options végétariennes ou véganes, voire des restaurants entièrement végétariens ou vegan, accompagnent les logiques de marchandisation de la ville : ils sont devenus, dans de nombreuses villes, des marqueurs de gentrification.

Comment s’étonner que d’autres goûts s’affirment chez les classes populaires, en relation et donc contre les goûts de ceux qui viennent s’installer dans leurs quartiers ? Nous en revenons à Master Poulet.

Martin Page proposait de ne pas répondre à certaines des questions fantaisistes posées aux végans, du type : « Il y a un chaton dans une maison en flamme et un torreador, qui sauves-tu ? » Ce sont « des jeux de l’esprit qui divertissent de la réalité présente », expliquait-il, tout en plaidant pour la patience et la bienveillance dans le dialogue avec ceux qui défendent et justifient la consommation des animaux.

Face à la question de classe, il me semble qu’il faut refuser les accusations malhonnêtes, les entreprises de silenciation au nom de principes « de gauche », et dans le même temps s’efforcer de poser, à notre manière, avec notre propre vocabulaire, puisant dans les outils de la sociologie, l’articulation de la cause antispéciste et de la question de classe. En partant des styles de vie de chacun et chacune, au prisme des questions de classe, de race, mais aussi de genre et d’âge, et ainsi contribuer à créer les conditions d’un élargissement de la cause.

Il serait dommage que La France Insoumise, parce que leurs élu·es prétendent être les nouveaux porte-parole des quartiers populaires, esquive l’enjeu.

Notes

[1] Yves Bonnardel, Axelle Playouste-Braure, Solidarité animale. Défaire la société spéciste, La Découverte, 2020.

[2] Comme l’écrivait Martin Page, « L’empathie n’est pas une qualité qui diminue en quantité à mesure qu’on en fait usage. Au contraire, plus on a de considération pour des êtres opprimés, plus on devient sensibles aux autres oppressions », p. 124.

https://lmsi.net/Les-poulets-oublies-du-debat-de-Saint-Ouen

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