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Disons-le un peu distinctement : ici, on ne pleure pas le limogeage d’Olivier Nora, ex-patron de Grasset, par Vincent Bolloré. On ne considère pas que les auteurs et autres éditeurs qui ont collectivement dénoncé ce congédiement sont de courageux héros du combat contre l’extrême droite. On tient même, tout au contraire, que dans cette bataille — car c’en est une —, tous font, à des degrés divers, partie du problème, et non de sa solution : voici pourquoi
Le 14 avril 2026, Olivier Nora, patron, depuis l’an 2000, des éditions Grasset, rachetées en 2023 par le milliardaire breton et magnat réactionnaire Vincent Bolloré, est sèchement limogé (1) – à la demande expresse de Bolloré lui-même, qui a formulé cette sommation en ces termes châtiés : « J’en peux plus de ce con, virez-le moi. »
Une atteinte inacceptable
Aussitôt : plusieurs dizaines (2) d’auteurs de chez Grasset proclament, dans une lettre ouverte, qu’ils refusent d’« être les otages d’une guerre idéologique pour imposer l’autoritarisme partout dans la culture et les médias », et qu’ils quittent « la maison de la rue des Saints-Pères » — comme l’appelle le commentariat dominant — pour protester contre ce limogeage, qu’ils présentent comme « une atteinte inacceptable à l’indépendance éditoriale et la liberté de création ».
Selon ces frondeurs, Bolloré, en limogeant Nora, a « une fois de plus dit : “je suis chez moi et je fais ce que je veux”, au mépris de celles et ceux qui publient, de celles et ceux qui accompagnent, éditent, corrigent, fabriquent, diffusent, distribuent nos livres. Et au mépris de celles et ceux qui nous lisent. »
Les mots importants étant ici : « Une fois de plus. »
Car de fait, comme le rappellera Le Nouvel observateur, qui consacrera dans son édition du 23 avril de longs et burlesques développements à cette si symptomatique « affaire Grasset » : il n’est pas exactement nouveau que le magnat breton « s’y entend pour reprogrammer en deux temps, trois mouvements » chacune des entreprises d’édition ou de presse qu’il rachète à tour de bras depuis plus d’une décennie, « en y imposant une ligne réactionnaire sans le moindre égard pour son histoire, son identité, ses équipes ».
Dans le cours des douze dernières années, rappellera également Le Nouvel observateur, Bolloré s’en est ainsi — et notamment — « pris successivement » à Canal + en 2015, à i-Télé (devenue depuis CNews) en 2016, à Europe 1 en 2021, au Journal du dimanche en 2023, et en 2024 aux éditions Fayard, qui publient désormais les livres de Jordan Bardella, président d’un parti cofondé notamment par un ancien SS et un ex-milicien, du vicomte vendéen Philippe De Villiers, qui fustige le « cosmopolitisme » et prône la « remigration » (3), et de l’agitateur xénophobe Éric Zemmour, plusieurs fois condamné pour provocation à la haine raciale ou religieuse. (Liste non exhaustive.)
Mise au pas
Et partout : le milliardaire a fait un brutal ménage, pour imposer, en effet, une ligne radicalement droitiste. Comme l’écrit Jean-Yves Mollier dans sa Brève histoire de la concentration dans le monde du livre, ces acquisitions de médias se sont « traduites par la mise au pas des journalistes qui ne suivaient pas la ligne imposée par l’homme d’affaires ».
Cela, qui a fait l’objet d’innombrables articles de presse, est parfaitement documenté — et bien sûr : les auteurs de chez Grasset qui protestent aujourd’hui contre l’éviction d’Olivier Nora le savaient parfaitement.
De même qu’ils ne pouvaient pas ignorer — car ils se piquent généralement d’être informés – que Vincent Bolloré employait, au moins jusqu’en 2025, pour la protection de son île privée en Bretagne, un militant néonazi condamné (4) à de la prison ferme pour avoir tabassé des militants antiracistes lors d’un meeting d’Éric Zemmour.
Pourtant, depuis 2023 : tous sont restés chez Grasset, propriété d’un personnage dont ils connaissaient donc – insistons-y un peu lourdement – les méthodes pour le moins expéditives, et le projet idéologique (très) fortement connoté qui les sous-tend.
En d’autres termes : aussi longtemps qu’ils n’en faisaient pas directement et personnellement les frais, ils se sont accommodés, depuis trois ans, de ces méthodes et de ce projet, alors qu’ils avaient bien sûr la possibilité de les dénoncer collectivement et publiquement, et qu’ils pouvaient tout aussi bien, et non moins évidemment, changer d’éditeur — surtout les plus renommés.
Pour le dire encore autrement, et en reprenant leur propre terminologie : ils ont bel et bien accepté, pendant trois longues années, d’« être les otages », de fait, « d’une guerre idéologique pour imposer l’autoritarisme partout dans la culture et les médias ».
Nous pensions que Bolloré se contenterait de Fayard
L’écrivaine Colombe Schneck résumera du reste cet étonnant état d’esprit en déclarant, dans un entretien publié le 23 avril dernier par le journal Libération — qui la laissera très curieusement proférer cette énormité sans réagir (5) : « Nous pensions naïvement que Bolloré se contenterait de Fayard. »
Traduction : nous comptions qu’il ne s’en prendrait qu’à nos voisins – fussent-ils proches -, mais que pour notre part nous échapperions à son acrimonie (6).
Mais plutôt que de s’émouvoir de la souplesse de leurs échines et de leurs accommodements avec Bolloré, la presse dominante célèbre, unanime, la « diversité » des auteurs qui ont décidé de quitter « la prestigieuse maison » Grasset (7) : elle s’ébaudit longuement de ce que voisinent dans cet aréopage des personnalités aussi disparates que les romanciers Virginie Despentes et Sorj Chalandon, réputés de gauche, et les plus élastiques éditocrates Pascal Bruckner, Caroline Fourest et Bernard-Henri Lévy, et elle s’émerveille du fait que toutes aient réussi l’exploit de dépasser dans leur tardive réunion leurs « divergences » idéologiques et autres « antagonismes » – nous y reviendrons, car la célébration extatique de cette diversité est peut-être l’aspect le plus incommodant de toute cette misérable affaire.
Une morale exigeante
Quelques heures après que ces lents rebelles ont annoncé qu’ils quittaient Grasset pour dénoncer le limogeage de son patron, c’est un autre « prestigieux » éditeur, Antoine Gallimard, patron de la « vénérable maison » du même nom (8) et acteur majeur de la concentration mortifère à l’œuvre dans le petit monde de l’édition (9), qui proclame, dans une tribune publiée par le journal Le Monde, où l’affaire fait couler beaucoup — beaucoup — d’encre : « Notre solidarité avec Olivier Nora et ses auteurs doit être totale. »
Gallimard, qui sait bien sûr que Bolloré œuvre à l’extrême droitisation du débat public, prodigue au passage, sur un ton très professoral, quelques tranchantes leçons de maintien éditorial.
Il décrète : « Il a toujours existé des maisons militantes, inféodées à un parti. Mais, en faisant ce choix, elles renonçaient d’emblée à la création littéraire et au débat d’idées, ce socle de notre démocratie culturelle. »
Il en appelle à la défense de « cette liberté : celle d’une parole plurielle, garantie par un lieu qui la protège ».
C’est, écrit-il, « une morale exigeante, certes, mais la nôtre. Elle suppose que sous une même couverture coexistent des œuvres aux visions contradictoires — ces singularités qui font la substance même de la littérature ».
Puis d’asséner, drapé dans sa vertu : « Notre rôle, éditeurs de littérature et de sciences humaines, est de garantir cette neutralité. Sans elle, il ne reste que l’alignement, l’orthodoxie, le conformisme. »
Dans les quelques jours qui ont suivi l’annonce du limogeage d’Olivier Nora, donc : la presse dominante a construit et colporté un récit des plus flatteurs — qui s’est enrichi depuis de plusieurs dizaines d’articles supplémentaires -, pour suggérer que l’ex-patron de Grasset et ses souteneurs de l’édition parisienne étaient des espèces de héros de la résistance à Bolloré — et par extension à l’extrême droite —, et ses ex-auteurs des maquisards en devenir.
C’est une belle histoire, remarquablement édifiante — mais qui présente quelques vertigineuses béances.
Pour le comprendre : il faut d’abord s’arrêter un peu longuement sur la tribune, publiée par Le Monde, dans laquelle Antoine Gallimard soutient donc, on l’a vu, que sa maison ne serait pas « militante », que cette entreprise porterait plutôt une « parole plurielle » — donnée comme le gage de son refus d’un militantisme qui est ainsi présenté, de façon induite et conformément à une déjà longue tradition droitiste, comme une perversion -, et que cette exemplaire « neutralité » serait en somme une espèce de rempart démocratique contre l’extrême droite.
Constat : rien ne va, dans cette démonstration.
Car, d’abord : le militantisme – qui n’a, insistons-y, rien de répréhensible en soi, pour peu qu’il ne soit pas mis au service de la haine ou de la discrimination, et plus généralement du dogmatisme ou de l’étroitesse d’esprit – peut tout à fait s’accommoder d’une pluralité de points de vue et d’opinions.
Mais surtout : le pluralisme consistant à publier « sous une même couverture » des « œuvres aux visions contradictoires » ne prémunit évidemment pas contre les atteintes à la « démocratie », fût-elle « culturelle ».
Bien au contraire, dans le cas qui nous occupe ici, cette « neutralité » fièrement revendiquée alimente et aggrave ce contre quoi elle prétend protéger — c’est à dire, en l’occurence, la radicalisation droitière dont Bolloré est le champion, mais à laquelle Gallimard et Grasset n’ont pas peu contribué : pour le vérifier, remontons le temps.
L’antisémitisme est du côté des musulmans
En 2018, année de grande vilenie où le pouvoir macroniste a successivement projeté de « célébrer » officiellement la mémoire de l’antisémite frénétique Charles Maurras puis d’« honorer » celle de Philippe Pétain, Antoine Gallimard a quant à lui voulu rééditer les immondes pamphlets antijuifs de Louis-Ferdinand Céline – écrivain collaborationniste qui se présentait lui-même comme « l’ennemi numéro 1 des Juifs ».
Comme ce projet soulevait quelques émotions, le patron de la « vénérable maison » Gallimard a produit, dans un article publié le 13 janvier 2018 par Le Monde, cette ahurissante justification, où l’islamophobie le disputait à l’instrumentalisation du combat contre la haine antijuive : « Aujourd’hui, l’antisémitisme n’est plus du côté des chrétiens mais des musulmans, et ils ne vont pas lire les textes de Céline. »
L’éditeur a finalement renoncé à son projet de réédition des ignominies de Céline – mais il continue à commercialiser, sous le double sceau de la diversité et de la « neutralité », des ouvrages d’auteurs très droitistes.
Au mois d’octobre 2025, par exemple : il a publié l’avant-dernier livre de l’éditocrate Franz-Olivier Giesbert (FOG), qui n’encourt jamais le risque d’être considéré comme trop sagace, mais dont les avis, à défaut donc d’être excessivement perspicaces, sont toujours très tranchés — et le plus souvent très nauséeux.
Par exemple : il juge que l’Action française de l’antisémite frénétique Charles Maurras — qui appelait de son vivant au meurtre des Juifs, et qui fut condamné en 1945 à la réclusion criminelle à perpétuité et à la dégradation nationale pour intelligence avec l’ennemi nazi – « ne fut pas globalement rongée par l’antisémitisme ».
Mais par contre : Giesbert estime que La France insoumise, formation antiraciste qui a toujours combattu l’antisémitisme, est, quant à elle, « passionnément antisémite ».

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Submersion migratoire
De même – et de façon somme toute très cohérente : FOG considère, à l’unisson de toutes les extrêmes droites hexagonales et en dépit du fait que ce mensonge xénophobe a été maintes et maintes fois réfuté par des chercheurs comme le sociologue François Héran, que la France risque d’être, écrit-il dans un éditorial publié par le magazine Le Point le 17 mars 2026, emportée par « la submersion migratoire » qui selon lui « se poursui(t) à un rythme soutenu » (10).
De sorte qu’il n’est guère étonnant que dans son livre paru en octobre 2025 chez Gallimard, il invoque, dans un chapitre consacré à l’immigration, « les “invasions“ barbares et la chute de l’Empire romain » – avant de conclure sa démonstration, à la page 395, par cette question répugnante, mais qui n’a semble-t-il pas scandalisé Antoine Gallimard : « Faut-il accepter que les anciennes colonies nous colonisent et nous imposent leurs traditions, leurs modes de vie ? »
Naturellement : ces proférations valent à Giesbert d’être régulièrement invité par les médias du groupe Bolloré, où il décrète par exemple que Jordan Bardella « aurait toutes les chances d’être élu président de la République en 2027 » — sans que son prestigieux éditeur ne s’en émeuve.

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Génocide par substitution
Il est vrai que FOG n’est pas — loin s’en faut — un cas unique, et que Gallimard, récemment, a également publié, au mois de janvier 2026, le dernier livre de l’idéologue réactionnaire Alain Finkielkraut, qui pense lui aussi qu’« il y a un grave problème d’immigration en France ».
Cet ouvrage se présente sous la forme d’une très urbaine « conversation » avec Vincent Trémolet, journaliste au Figaro et collaborateur d’Europe 1 — la radio du groupe Bolloré.
Dans le cours de leurs échanges, Finkielkraut, entre deux éructations contre la militante écologiste Greta Thunberg (portraiturée comme « simpliste » et « fanatique ») ou contre la gauche antiraciste qui se mobilise pour la défense du peuple palestinien (et qui est donc présentée comme antisémite), multiplie les hommages à l’écrivain xénophobe Renaud Camus – qui expliquait, dans un livre publié chez Fayard en l’an 2000 (11), qu’il ne trouvait « pas convenable qu’une discussion préparée, annoncée, officielle en somme, à propos de “l’intégration dans notre pays“, sur une radio de service public, au cours d’une émission de caractère général, se déroule presque exclusivement entre journalistes et intellectuels juifs ou d’origine juive » — et qui a ensuite œuvré à la propagation de la fantasmagorie complotiste et raciste du « grand remplacement », qu’il appelle aussi : « Immigration de masse, submersion migratoire, changement de peuple et de civilisation, islamisation, africanisation, et enfin, le moins modéré, génocide par substitution. »
Évidemment : Finkielkraut compte lui aussi au nombre des hôtes réguliers des médias du groupe Bolloré — sans que son éditeur, toujours aussi placide, ne s’en offusque.

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Néoantisémitisme progressiste
Olivier Nora était lui aussi, lorsqu’il dirigeait Grasset, un adepte convaincu de cette « pluralité » que Gallimard présente comme une très désirable « neutralité » — et qui consiste, concrètement, à vendre, en même temps que des livres d’auteurs classés à gauche, et « sous une même couverture », des ouvrages nourrissant, sous le commode couvert de cette diversité affichée, les hantises de l’extrême droite.
Pendant plusieurs décennies, Nora, dont Vincent Bolloré a révélé qu’il avait bénéficié avant son limogeage d’une rémunération annuelle d’un million d’euros — une très coquette somme -, a par exemple été l’éditeur (et « ami »), de l’éditocrate Bernard-Henri Lévy (BHL), champion toutes catégories du dénigrement, notamment, de la gauche antiraciste — et négateur, depuis 2023, du génocide en cours à Gaza.
Pour juger du sérieux de ce long compagnonnage éditorial — et, donc, amical -, penchons-nous, (presque) au hasard, sur un livre paru en 2007 : Ce grand cadavre à la renverse, qui, selon Grasset, « propose » notamment, « l’hypothèse provocante et féconde » que la gauche française est contaminée par le virus d’un « néoantisémitisme progressiste ».
Ou, pour le dire plus simplement : que la gauche antiraciste est une gauche antisémite – divagation promise, on y reviendra, à un long et bel avenir.
Un an après sa publication en France, l’ouvrage est ensuite publié aux États-Unis, où BHL, pour assurer sa promotion, entend démontrer que l’antisémitisme, en France, n’est pas pire qu’en Amérique.
Pour documenter cette assertion, il soutient notamment qu’un livre écrit par deux universitaires étasuniens — John J. Mearsheimer et Stephen M. Walt — et publié quelques mois plus tôt à New York « aurait été impubliable en France, où il serait tombé sous le coup de la loi » (12).
Car, explique-t-il ensuite, cet ouvrage « qui diabolise Israël » contient « à peu de choses près ce qu’écrivait Louis-Ferdinand Céline » dans un immonde pamphlet antisémite paru en 1938 : L’École des cadavres (13).
BHL, chez qui l’attachement à « l’indépendance éditoriale et la liberté de création » dont il se réclame aujourd’hui pour dénoncer le limogeage d’Olivier Nora semble donc être, à cette époque, d’une géométrie assez variable, le répète : si personne n’a publié ce « livre si terrible » en France, se félicite-t-il très doctement, « c’est parce qu’en France nous ne connaissons que trop bien ces théories, cette rhétorique. C’est la théorie du Juif belliciste ; c’est la rhétorique de Louis-Ferdinand Céline dans ses pires (14) accès d’antisémitisme – c’est le genre de discours qui est aujourd’hui considéré, en France, comme une félonie ».
Un minuscule détail a donc échappé complètement à la vigilance de Bernard-Henri Lévy : c’est que cet essai dont il ne cesse de répéter en 2008 qu’il ne pourrait pas être publié en France a précisément été… publié en France un an plus tôt – sous le titre : Le Lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine.
Et bien sûr, cet ouvrage, réédité en 2009 au format de poche, n’est pas tombé sous le coup des lois françaises, pour la simple et bonne raison qu’il n’est absolument pas antisémite — et n’a évidemment aucune espèce de rapport avec les abjects pamphlets antijuifs de Céline.
BHL, en 2008, s’affranchissait donc du pesant joug du respect des faits pour mieux vendre le livre, édité par son « ami » Nora, dans lequel il accusait — déjà – la gauche française d’être antisémite.
Dix-huit ans plus tard, il ne s’est pas guéri de cette obsession, et continue, lorsqu’il n’est pas occupé à décréter qu’ « il n’y a pas de génocide à Gaza » ou qu’ « il n’y a pas de famine à Gaza », à psalmodier que La France insoumise, principale formation de la gauche parlementaire, « est, sans discussion possible, un parti antisémite ».
On l’aura deviné : ce tenace idéologue – qui a signé d’enthousiasme la lettre ouverte dans laquelle plusieurs dizaines d’auteurs annonçaient quitter Grasset pour protester contre le limogeage d’Olivier Nora par Bolloré - est, lui aussi, un invité régulier des médias du magnat breton.

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LFI, poison de la gauche
On ne s’y attardera plus guère, mais Nora, chez Grasset, fut également l’éditeur de l’inénarrable éditocrate Caroline Fourest, grande contemptrice des « antifascistes » qui selon elle « imitent » les fascistes, des excès supposés des « féministes intersectionnelles », et — il va de soi — de La France insoumise, qualifiée de « poison de la gauche ».
Puis aussi : il fut l’éditeur de l’essayiste réactionnaire Pascal Bruckner, qui partage pleinement l’aversion de Fourest pour le « wokisme », et qui — lorsqu’il ne dénonce pas ce qu’il présente comme « l’arrivée massive d’immigrés venus d’Europe de l’est, que les catégorisations sommaires appellent Roms » et qui « ont créé des bidonvilles autour de Paris et transformé la plupart de nos trottoirs en dortoirs où des familles entières mendient en exhibant nourrissons, enfants en bas âge et animaux domestiques » (15) — décrète, dans Le Journal du dimanche du groupe Bolloré que « Mélenchon n’est plus de la gauche universaliste, mais du fascisme de gauche ».
Puis encore : il fut l’éditeur, en décembre 2025, d’un petit livre très curieusement titré Passion antisémite, dont l’auteur, l’avocat Richard Malka, recyclant une plaidoirie, accusait lui aussi LFI d’être une formation « antisémite ».
Liste non exhaustive.
Olivier Nora, en tant qu’éditeur, a donc été un précurseur dans l’art de calomnier la gauche antiraciste en la présentant comme antijuive – art qui, près de vingt ans après la parution chez Grasset du livre dans lequel Bernard-Henri Lévy dénonçait un « néoantisémitisme progressiste », est aujourd’hui pratiqué sur une large échelle, et jusqu’au plus haut sommet de l’État français, pour le plus grand bénéfice d’une extrême droite dont l’antisémitisme, bien réel, lui, est, de fait, beaucoup mieux toléré, et ne fait du moins pas l’objet d’ouvrages le présentant comme passionnel.
Sous une même couverture
Plus généralement – il convient de l’énoncer un peu nettement : l’ex-prestigieux patron de la prestigieuse maison Grasset a très activement contribué, comme son homologue de la vénérable maison Gallimard, et sous le sceau, toujours, d’un « pluralisme » et d’une « neutralité » valorisés en vertus démocratiques, à fertiliser le terrain — fangeux — où prospèrent les radicalités droitières.
Insistons, car le récit dominant qui les installe aujourd’hui en héros du combat contre l’autoritarisme occulte sciemment cette réalité quelque peu dérangeante : Nora chez Grasset, comme Gallimard chez Gallimard, ont tous les deux publié les ouvrages d’auteurs oeuvrant activement à la normalisation des obsessions de l’extrême droite : antifascisme, antiracisme, féminisme, immigration, islam, « wokisme », et cetera.
Ensemble, et chacun chez soi (et avec beaucoup d’autres représentants de l’édition mainstream), ces deux éditeurs ont coopéré à l’empoisonnement de l’époque, en installant, au nom d’un pluralisme dévoyé, l’idée que tout se valait : le pire, comme le meilleur – car c’est bien ainsi, on l’aura compris, que doit être comprise cette « neutralité » que théorise Antoine Gallimard, et qu’Olivier Nora, lui aussi, a si longuement pratiquée.
Cette coexistence revendiquéed’« œuvres aux visions contradictoires », qui se donne comme un certificat de bonne conduite éditoriale et comme un gage de « liberté », consiste en effet, dans la réalité, à publier des auteurs et autrices réputés de gauche tenant des positions basiquement humanistes en même temps que des prosateurs droitistes qui participent activement à l’extrême droitisation générale où Bolloré, qui en est par ailleurs l’un des principaux artisans, peut si facilement « imposer l’autoritarisme partout dans la culture et les médias »
Or, non : tout ne se vaut pas.
Non, la « neutralité », face à l’antisémitisme, à l’islamophobie et à la xénophobie (qui sont, rappelons-le, des délits) ne consiste évidemment pas à publier, au nom (et sous le couvert) du pluralisme, des auteurs qui propagent ces infections de l’esprit, en même temps que d’autres qui les dénoncent.
Et non : l’installation, sous le sceau de cette prétendue diversité, d’une conversation publique entre xénophobes et antiracistes ne témoigne pas d’« une morale exigeante ».
Entre l’antiracisme et le chauvinisme qui compare les migrants — et autres exilés — à des envahisseurs : il n’y pas de juste milieu.
Quiconque prétend le contraire milite, de fait, pour la normalisation du second – et cet engagement est doublement incommodant lorsqu’il se donne précisément comme un rempart contre le militantisme.
Le récit selon lequel Grasset était sous Olivier Nora un bastion de la résistance contre l’extrême droitisation ne tient donc pas.
Préoccupations majeures
Contre le raidissement droitier à l’œuvre dans l’époque : chaque renfort est bon à prendre.
À cette aune : le tardif sursaut des auteurs ayant quitté Grasset pour protester contre le limogeage d’Olivier Nora – qui a si brutalement douché le bel espoir que Bolloré « se contenterait de Fayard » – peut donc être envisagé comme une bonne nouvelle.
Elle serait meilleure encore si ces centaines d’écrivains et écrivaines pris de rébellion (re)découvraient que « parallèlement à l’activité » des « groupes tentaculaires », il existe en France, comme le rappelle Jean-Yves Mollier dans son ouvrage déjà cité sur la concentration dans le monde du livre, quelque « 4 000 petites et moyennes maisons d’édition qui tentent, au prix d’efforts permanents, de faire vivre la littérature et les sciences humaines pour le plus grand bonheur de leurs lecteurs ». (Les à-valoir y sont, certes, moins conséquents que chez Gallimard ou Grasset, mais elles assument généralement leur militantisme éditorial — qui consiste, pour l’essentiel, à ne pas publier d’oeuvres provoquant à la haine de classe, de genre ou de race.)
Ce ralliement, cependant, n’est pas complètement gagné, puisque ces auteurs, selon Le Monde, s’inquiètent désormais — cela « fait partie » selon ce journal de leurs « préoccupations majeures » – de ce que sera, après leur coup d’éclat, « l’exposition » de leurs livres dans les Relay des aéroports et des gares, passés eux aussi « sous contrôle de Bolloré », qui veille à ce que leurs présentoirs dédient de larges espaces à la presse réactionnaire.
Il n’est donc pas encore question, pour les révoltés de chez Grasset, de se libérer complètement de l’attrait financier du milliardaire breton – puisqu’ils attendent toujours de lui qu’il valorise leurs ouvrages dans ses kiosques droitisés : la neutralité, décidément, est d’un charme très captivant.
(1) Selon Le Canard enchaîné, ce renvoi serait notamment lié au refus de l’éditeur de publier rapidement le prochain livre de l’écrivain réactionnaire Boualem Sansal, récemment débauché par Bolloré.
(2) Puis plusieurs centaines.
(3) C’est-à-dire « l’expulsion hors de France plusieurs millions de personnes ».
(4) En première instance.
(5) Dans le même entretien, Colombe Schneck décrète aussi : « Bien sûr qu’il faut qu’il y ait une littérature d’extrême droite.» Là encore : Libération ne s’offusque pas de cette ahurissante déclamation.
(6) Toutes choses égales par ailleurs, cette désinvolture peut rappeler le tragique poème écrit par le pasteur allemand Martin Niemöller au lendemain de la Seconde Guerre mondiale : « Quand les nazis sont venus chercher les communistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas communiste. Quand ils ont enfermé les sociaux-démocrates, je n’ai rien dit, je n’étais pas social-démocrate. Quand ils sont venus chercher les syndicalistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas syndicaliste. Quand ils sont venus me chercher, il ne restait plus personne pour protester. »
(7) Le « prestige » des éditions Grasset, que la presse comme il faut mentionne à l’envi, est en vérité tout relatif, puisqu’après avoir commercialisé en 1936 un recueil de textes d’Adolf Hitler, leur fondateur, Bernard Grasset, publia sous l’Occupation nazie des ouvrages d’auteurs antisémites et collaborationistes — dont Jacques Chardonne et Pierre Drieu la Rochelle — et fut condamné en 1948 à la dégradation nationale, à cinq ans d’interdiction de séjour et à la confiscation de ses biens pour indignité nationale.
(8) Qui appartient au groupe Madrigall, présidé par Antoine Gallimard, et dont le très droitier milliardaire Bernard Arnault détient 9,5 % du capital.
(9) Dans son livre déjà cité, Jean-Yves Mollier constate que « jamais la France n’avait connu une telle concentration de moyens d’information et de communication entre des mains susceptibles de les utiliser pour faire triompher leur idéologie ». Sur ce sujet — pour le moins — essentiel, on lira avec beaucoup de profit le recueil Déborder Bolloré (ouvrage collectif, coédition collective, 2025), dans lequel Florent Massot, reprenant un texte écrit pour Blast, montre que cette concentration entraîne « une réduction de la diversité éditoriale, une marginalisation des voix critiques et une dépendance accrue aux logiques de marché ».
(10) Le Point, 17 mars 2026.
(11) Et donc bien des années avant que cette autre « prestigieuse » maison ne soit rachetée par Bolloré…
(12) Je reprends ici une partie d’un chapitre rédigé pour un livre paru en 2009.
(13) Il s’agit, on l’aura compris, de l’un des textes infects qu’Antoine Gallimard voulait republier en 2018.
(14) Sic.
(15) Le Figaro, 10 juillet 2017.

Sébastien Fontenelle
Sébastien Fontelle est journaliste, chroniqueur et essayiste. Il signe depuis septembre 2022 la chronique politique de Blast, Une époque formidable.
Crédits photo/illustration en haut de page :
Morgane Sabouret / Margaux Simon
https://www.blast-info.fr/auteurs/sebastien-fontenelle-qukDKNGqRfWttwLRyWb6Tg

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