
● Justice● Répression● Terrorisme
Le procès en appel des prévenus arrêtés le 8 décembre 2020 s’ouvre ce lundi 4 mai. Il concerne huit personnes proches de la mouvance anarchiste, condamnées en décembre 2023 à de la prison ferme pour association de malfaiteurs terroriste, sur la base d’une enquête à charge et d’une interprétation discutable de surveillances de la DGSI. L’enjeu est important : la confirmation de leur condamnation créerait une jurisprudence étendant encore un peu plus le domaine de la lutte antiterroriste.
Lorsqu’elle est réveillée aux aurores ce 8 décembre 2020, à Rennes, par des commandos surarmés de l’antiterrorisme, en même temps que sept autres personnes de sensibilité libertaire dans différents endroits du pays, Camille a 31 ans et ne comprend rien à ce qui lui arrive. « Ce jour-là, ma vie a basculé », dit-elle. Elle devait partir en formation à Grenoble trois semaines plus tard, elle avait des projets. Mais c’est à Levallois-Perret que l’emmènent les policiers antiterroristes, direction le siège de la direction générale de la Sécurité intérieure (DGSI). Elle sera mise en examen pour association de malfaiteurs terroriste, passera quatre mois en détention préventive, subira plusieurs fouilles à nu et sera finalement condamnée à trois ans de prison. Les autres prévenus seront également tous condamnés : pour la justice, ce sont des terroristes d’« ultragauche ».
Une association de malfaiteurs terroriste sans association et sans malfaiteurs
Curieuse association de malfaiteurs terroriste, où il n’y a ni association ni, comme les enquêteurs le reconnaissent, de projet précis d’actes terroristes. « Aucun projet d’action violente ne semblait défini et la constitution d’un groupe dédié à la mise en place d’actions de guérilla ne transparaissait pas », écrivent-ils dans le PV de synthèse. L’ordonnance de renvoi ne parle que d’un vague projet général de « provoquer une révolution », de « renverser l’État », d’« attenter à la vie de ses représentants ». Pour le reste, il y a quelques propos exaltés à l’emporte-pièce parlant d’insurrection : « Si on veut un rapport de force égal, faut que les gens s’arment […]. La révolution, elle ne passera pas sans les armes ». Ces échanges avaient « à peu près autant de portée que des propos visant à pendre les patrons à la fin d’une réunion de la CGT », ironise face aux enquêteurs Florian D., le principal prévenu. Sans craindre le ridicule, l’enquête mentionne aussi des propos anodins de Camille qui parle de « cramer sa banque », furieuse qu’un de ses chèques ait été refusé…
Florian D. avait 34 ans à l’époque, et c’est autour de lui que tout tourne. Ce serait le chef du groupe, selon les limiers de l’antiterrorisme, dont l’imagination fertile quant à la construction d’un dossier terroriste à partir d’éléments épars soigneusement sélectionnés trouve ici ses limites, tant ils plaquent leurs propres schémas organisationnels hiérarchiques sur un milieu libertaire qui en est dépourvu. Triste ironie de l’histoire : Florian D., surnommé Libre Flot en raison de son mode de vie nomade — il vit dans son van — est un paradoxe : indirectement, il doit ses déboires avec la justice antiterroriste au combat qu’il a mené contre les terroristes de Daesh ! Entre avril 2017 et janvier 2018, il est parti combattre l’État islamique au Rojava avec les Kurdes syriens, dont il admire la révolution et l’organisation libertaire. Ce qui lui vaut, à son retour, d’être repéré par les services de renseignement. « Même s’ils étaient du bon côté dans la guerre contre le terrorisme, ces profils militants qui sont allés combattre avec les Kurdes étaient surveillés de près par la DGSI à leur retour, car souvent étiquetés « ultragauche », et ayant appris le maniement des armes », explique un ancien des services de renseignement.
Florian est le seul lien entre les différents protagonistes du dossier, qui ne se connaissent pas tous entre eux. Certains sont des potes de longue date, d’autres ont été rencontrés dans des soirées punks ou dans des ZAD. Lors de son arrestation, Camille connaît Florian depuis deux ans seulement, une rencontre lors de vendanges en septembre 2018 qui débouche sur une relation amoureuse de quelques mois. « Sur les six autres prévenus, il y en a deux que j’ai vus pour la première fois au premier procès », relève Camille.
Une association de malfaiteurs terroriste sans association en somme. Et même probablement sans malfaiteurs terroristes, tant les preuves présentées au procès apparaissent bien ténues. La DGSI a sonorisé le camion de Florian. Des milliers d’heures d’écoutes. En avril 2020, Florian passe le confinement à Parcoul, en Dordogne, avec quelques camarades, dont Camille. C’est sur ces quelques semaines que se concentre l’essentiel des éléments rassemblés par la DGSI. Les propos outranciers et virulents sont prononcés dans un contexte festif et très alcoolisé, à tel point que les enquêteurs ne semblent pas prendre au sérieux les apprentis révolutionnaires. « Sur certaines pages du dossier, les enquêteurs ont apposé la mention « punks à chiens », raconte un avocat. Tout cela n’est pas très sérieux. Des gens bourrés qui parlent de prendre les armes après quelques binouzes, il y en a plein les bistrots ».
On nous a pris pour des terroristes, alors qu’on était juste des gros débiles
Les enquêteurs épient le groupe, et assistent à des essais d’explosifs. « On s’emmerdait pendant le confinement, alors on a organisé plein d’activités : on a réparé un moulin, fait du jardinage, recueilli des chatons, détaille Florian. Et un jour on a confectionné des gros pétards et on a essayé de les faire exploser. Une fois ça a marché. Dans les écoutes, on nous entend rigoler comme des idiots. On nous a pris pour des terroristes alors qu’on était juste des gros débiles », déclarait Florian à Blast en août 2024 (1). Pour un peu, on se croirait dans Le Grand Blond avec une chaussure noire, ce film mythique des années 1970 où un type un peu pataud et rêveur est pris à tort pour un espion, et où toutes ses maladresses quotidiennes passent pour les ruses d’un James Bond hors pair.
Les « gros débiles » aggravent leur cas en s’adonnant à l’airsoft, un jeu où les participants jouent à la guerre avec des armes factices. « Après les mois de guerre que j’ai connus, où j’ai perdu des camarades, ça avait sur moi un effet cathartique », explique le principal prévenu. Là, c’est presque servir sur un plateau le scénario rêvé par les fins limiers de la DGSI. Surtout que l’un des meilleurs copains de « Flo » exerce la profession… d’artificier ! Simon, presque 40 ans aujourd’hui, produisait ainsi des effets spéciaux pour le cinéma, et commençait doucement à se faire un nom dans le milieu. « Je ne connais aucun des autres prévenus, explique Simon à Blast. Mon seul lien avec eux, c’est « Flo » ». En février 2020, il fait une « démo » pyrotechnique à son vieux pote. « Dans mon boulot, c’est un truc complètement banal, nous dit-il. C’est comme un comédien qui répète, on s’entraîne et on expérimente des trucs ». Est-ce cet événement qui fait basculer son destin et celui des autres membres imaginaires d’un réseau tout aussi imaginaire dont les membres ne se connaissent pas ? Toujours est-il que c’est en ce mois de février que la DGSI demande, et obtient, l’ouverture d’une enquête préliminaire ?
Dix mois plus tard, Simon est réveillé en sursaut aux aurores, le 8 décembre 2020 : « J’entends du bruit, et je vois des lumières de lampe torche, je crois alors à des cambrioleurs, se souvient-il. Je me mets à gueuler, et je me fais braquer avec un Famas ».
Les back blocs bientôt terroristes ?
Il fera onze mois de détention préventive, « Libre Flot » en fera seize. Placé à l’isolement, ce dernier devra faire 35 jours de grève de la faim pour recouvrer la liberté. « J’ai failli mourir, nous déclarait Florian à l’été 2024. J’étais dépossédé de mon être. L’isolement, c’est la disparition de soi ».
Tous les prévenus sont désormais inscrits au Fichier judiciaire des auteurs d’infractions terroristes (FIJAIT). Ils doivent pointer tous les trois mois, justifier de leur domicile et prévenir de tout déplacement de plus de deux semaines. « C’est pénible, infantilisant et humiliant. Je voudrais vraiment me débarrasser de ça, qu’on me sorte de ce cauchemar de l’antiterrorisme et qu’on me foute la paix. Le FIJAIT, c’est dix ans, renouvelable une fois à discrétion. J’en ai potentiellement jusqu’à 60 ans », explique Simon. Sans compter que certains métiers lui sont désormais interdits : « Je n’ai plus le droit de manipuler des explosifs, je me suis reconverti en électro pour le cinéma ». Camille, qui s’occupait d’enfants et de handicapés, n’a plus le droit de travailler dans ce secteur, et est pour l’instant sans emploi. Un autre prévenu, qui détenait illégalement un fusil de chasse, est interdit de toute activité de tir. « Je n’ai pas eu le droit de m’inscrire dans un club de tir à l’arc », raconte-t-il à Blast. « J’espère la relaxe dans ce procès en appel, ou en tout cas qu’on me fasse sauter ce FIJAIT et cette qualification infâmante de terrorisme. Et qu’on me laisse juste vivre ma vie », déclare Simon.
Mais au-delà, les prévenus disent aussi se battre pour un objectif plus politique. « Notre condamnation définitive créerait une jurisprudence dangereuse, développe Simon. Cela signifierait que les contestataires radicaux relèveraient désormais de l’antiterrorisme. Si, pour être considéré comme un groupe terroriste, il n’y a plus besoin ni d’être un groupe ni d’avoir des projets terroristes, cela devient un gros problème pour les libertés publiques ». Olivier Cahn, juriste et spécialiste de l’extrême gauche, ne dit pas autre chose : « Une éventuelle relaxe mettrait un coup d’arrêt à l’extension du champ de l’antiterrorisme, qui touche de plus en plus les contestations radicales. Ça n’inverserait pas la tendance à la répression, mais ralentirait le mouvement. Sinon, au train où vont les choses, la simple participation à un black bloc sera bientôt considérée comme terroriste ».
(1) Voir « Antiterrorisme : une arme juridique utilisée pour faire taire les contestations » et « Florian, le terroriste imaginaire de Darmanin » (vidéo et article d’août 2024).
Crédits photo/illustration en haut de page :
Margaux Simon

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