Face à la «vague de suicides» à la SNCF, ces cheminots veulent «briser l’omerta»

EnquêteSocial

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Pressions liées à la concurrence, salariés « exploités »… Les cheminots subissent une transformation brutale de leur métier. Douze d’entre eux se sont suicidés depuis début 2026. Plusieurs expertises, obtenues par Reporterre, sonnent l’alarme.

Paris, reportage

« Les collègues parlent de plus en plus ouvertement de leur souffrance. » Xavier Bregail est conducteur sur le Transilien au nord de Paris. Sa colère, il l’exprime pour tous ceux dont les appels à l’aide ne trouvent aucune réponse. Suicides, pressions, perte de motivation… Le 28 avril, plusieurs centaines de cheminots se sont réunis devant le siège de la SNCF à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), à l’appel du syndicat Solidaires, pour dénoncer la souffrance professionnelle généralisée dans l’entreprise ferroviaire. Un phénomène d’ampleur, que Reporterre a réussi à documenter grâce à plusieurs documents inédits.

Pour le syndicat Sud-Rail, une « vague de suicides » est à l’œuvre au sein du groupe, face émergée d’un iceberg de mal-être profond et diffus. Douze cheminots se sont suicidés depuis le début de l’année 2026, dont « une moitié » sur les emprises ferroviaires selon le syndicat — aucun décompte officiel et détaillé des suicides n’existe à la SNCF. Le dernier a eu lieu lundi 27 avril au matin, dans l’Hérault : un cheminot s’est suicidé en se jetant sur les rails.

Douze cheminots se sont suicidé depuis le début de l’année. Ici devant le siège de la SNCF à Saint-Denis, le 28 avril 2026. © Valentina Camu / Reporterre

Autre indicateur : selon Sud-Rail et la CGT des cheminots, les accidents du travail sont en hausse de 15,9 % en 2025, voire 21,7 % en intégrant dans ce décompte les filiales du groupe ferroviaire. Sur trois ans, la hausse est de 50 %, selon les syndicats.

« Nos métiers ne cessent d’être transformés, il faut être le moins cher possible pour gagner les marchés [lors des appels d’offres soumis à la concurrence] », ajoute Xavier Bregail, également secrétaire Sud-Rail du CSE de la gare du Nord.

Derrière les chiffres, « l’exploitation des cheminots »

Depuis la fin des années 2000, l’entreprise publique se transforme en profondeur pour faire face à l’ouverture à la concurrence du ferroviaire, avec des réorganisations en cascade et une intensification des cadences de travail.

Le groupe est saucissonné en centaines de filiales de droit privé, dans lesquelles les cheminots sont transférés en perdant souvent des primes et des congés payés [1]. De quoi briser les collectifs et modifier parfois en profondeur l’organisation du travail.

« Du jour au lendemain, vous recevez à votre domicile une lettre d’affectation disant que vous devez basculer à la concurrence ou dans une filiale, raconte Charlotte, cheffe de bord sur l’Étoile de Caen, bouquet de cinq lignes de TER qui seront exploitées à partir de juillet 2027 par la RATP, suite à un appel d’offres. Cela peut faire un choc. »

Pour Fabien Villedieu, «  c’est une journée d’hommage pour les douze collègues qui se sont suicidés, mais c’est aussi une journée de colère  ». © Valentina Camu / Reporterre

Fabien Villedieu, secrétaire fédéral de Sud-Rail, empoigne le micro branché à une voiture sono, au pied de l’immeuble vitré où la SNCF a son siège social : « C’est une journée d’hommage pour les douze collègues qui se sont suicidés, mais c’est aussi une journée de colère. La SNCF est l’entreprise ferroviaire la plus rentable d’Europe mais, derrière ces chiffres, il y a l’exploitation des cheminots et la souffrance des agents. »

Une détresse marquée

Reporterre a eu accès à quatre rapports d’expertises indépendantes, diligentées par les organisations syndicales et conduites par des cabinets de psychologues ou sociologues du travail. Au détour de centaines de pages consignant des dizaines de témoignages et analyses chiffrées, ils convergent vers un constat partagé.

Sur le réseau TER du Grand Est, la SNCF imprime « une trajectoire de réduction des coûts particulièrement exigeante », écrit le cabinet Aaltra le 15 janvier. Cela touche en particulier les agents commerciaux, qui vendent les billets en gare et font depuis quinze ans l’objet d’une importante réduction d’effectifs. 13 gares de la région verront leurs guichets fermés, avec 45 suppressions de poste à la clé. Les agents seront reclassés, souvent dans d’autres régions.

«  Les témoignages recueillis révèlent une détresse marquée  », note l’un des cabinets d’expertise. © Valentina Camu / Reporterre

« Les témoignages recueillis révèlent une détresse marquée : annonces vécues comme brutales, perte de motivation, troubles du sommeil, sentiment d’être placé sous contrainte. » Selon Aaltra, les agents dont le poste est maintenu risquent le surmenage et ont un « syndrome du rescapé », avec « culpabilité, incertitude permanente, perte de confiance, intensification du travail et ambiguïté des rôles ».

« Annonces vécues comme brutales, perte de motivation, troubles du sommeil… »

Partout en France, les guichetiers constatent une hausse de l’agressivité des usagers, notamment en raison du durcissement des conditions d’échange des billets, suscitant plus d’incompréhension. « On se fait insulter parce qu’on ne peut pas faire ce que le client demande, alors que ce sont les outils qui ne le permettent plus », dit un agent cité par l’expertise Aaltra.

« Notre mission de service public part à vau-l’eau », regrette un vendeur, en Nouvelle-Aquitaine, dont les propos sont consignés dans une expertise 3E Acante d’octobre 2025. Dans cette zone TER, où 27 % des effectifs de commerciaux doivent être supprimés, la diffusion d’indicateurs de performance fondés sur le volume de vente accélèrent le glissement vers « une logique purement économique vécue comme une rupture culturelle avec l’identité du service public ferroviaire du TER ».

Le groupe de militants de Sud-Rail rejoint le rassemblement pour la «  Journée mondiale de la santé et de la sécurité au travail  », près des Invalides, le 28 avril 2026. © Valentina Camu / Reporterre

Ce glissement se fait également ressentir dans les centres d’appels de la SNCF, comme en témoignent deux autres expertises. L’automatisation accrue du traitement des demandes des voyageurs et la politique d’économies de l’entreprise entraîne une « intensification importante de l’activité » et « un renforcement du contrôle » avec une « multiplication d’indicateurs » de performance, constate le cabinet 3E Acante, diligenté pour étudier la situation des centres d’appels SNCF de l’Axe Atlantique (Rennes, Nantes, Le Mans et Vannes). « Nos entretiens mettent à jour des signaux importants d’une dégradation de la santé au travail et du climat social », écrivent les experts.

Idem dans les centres de la région Sud-Est, où une expertise Elabore d’avril 2025 relève « des indicateurs de santé et de sécurité au travail très préoccupants ». En cause, là encore, l’« intensité du travail en constante progression » et la « multiplication des objectifs de production » qui font « peser sur les agents un risque psychosocial très important ».

« Taper très fort pour briser l’omerta »

Les suicides sont une facette du phénomène particulièrement délicate à documenter. L’entreprise souligne le caractère « multifactoriel » de ces drames, où les difficultés personnelles, sociales et professionnelles s’entremêlent bien souvent. Les syndicats le reconnaissent, mais estiment que le lien avec des situations de souffrance professionnelle, au moins partiel, ne peut pas être nié lorsque ces suicides surviennent sur le lieu de travail. « Parfois, les collègues laissent des courriers en indiquant clairement qu’ils souffrent de leur travail », complète Julien Troccaz, secrétaire fédéral de Sud-Rail.

Difficile également de se fonder sur les seules statistiques : avec 12 suicides comptabilisés depuis le 1er janvier pour une entreprise de 140 000 salariés, la SNCF resterait proche de la moyenne nationale [2]. Mais ces suicides ne sont pas systématiquement comptabilisés, ni par la direction de la SNCF ni par les syndicats, par pudeur ou manque d’information. « On fouille pour en avoir connaissance et ce sont des militants de terrain qui font remonter l’information », résume Xavier Bregail.

«  Parfois, les collègues laissent des courriers en indiquant clairement qu’ils souffrent de leur travail  », dit Julien Troccaz. © Valentina Camu / Reporterre

Chacun est également conscient que la manière de raconter ces drames peut avoir un impact sur le passage à l’acte des salariés déjà en souffrance. Les spécialistes de la question, sociologues et psychologues du travail, soulignent qu’une médiatisation des suicides peut, non pas provoquer des gestes désespérés, mais en orienter parfois la forme. D’où l’infinie précaution, voire le tabou, observé par la plupart des acteurs du ferroviaire sur ce sujet. A contrario, rendre visibles les causes profondes de la souffrance et les solutions pour y répondre peut sauver des vies.

C’est le parti pris par Sud-Rail, la seule des quatre organisations syndicales à communiquer et mobiliser autour de ces suicides, bien que toutes les centrales soient unanimes quant à la souffrance professionnelle. « Nous voulons taper très fort pour briser l’omerta, alors on dit “la vague de suicides est là” », résume Julien Troccaz.

« Il y a une agressivité et un état d’esprit violent de la direction »

La CGT des cheminots, « par respect pour les collègues », ne veut pas courir le risque « d’instrumentaliser » le nombre de suicides, mais elle alerte en interne sur une situation « qui se dégrade », selon son secrétaire général, Thierry Nier, joint par Reporterre. Il dénonce un « harcèlement institutionnel » au sein de l’entreprise, notion introduite en droit par le procès de l’ancien PDG de France Télécom et trois autres cadres, dont la responsabilité dans la vague de suicides de 2008-2009 a été définitivement reconnue par la justice l’année dernière. « Il y a une agressivité et un état d’esprit violent de la direction », dit Thierry Nier.

« Ce qui se passe nous marque fortement, c’est une meurtrissure profonde, dit Thomas Cavel, secrétaire générale de la CFDT Cheminots à Reporterre. La souffrance au travail est une conséquence d’une politique imposée avec violence à la SNCF. On voit aujourd’hui que la concurrence dysfonctionne totalement mais, pour le corps social cheminot, la pression reste maximale. »

« La santé mentale des salariés […] est une extrême urgence », écrit de son côté l’Unsa-Ferroviaire. Prudent, lui aussi, sur la question des suicides, le syndicat de cadres note que 1 salarié sur 3 déclare souffrir de troubles anxieux ou dépressifs au sein du groupe SNCF.

Des ateliers et un accompagnement depuis… 2025

Au-delà des différences de ton, toutes les voix, dans le monde ferroviaire, semblent s’accorder sur la gravité de la situation. Y compris l’entreprise, jointe par Reporterre, qui reconnaît des situations de souffrance au travail, l’impact de l’ouverture à la concurrence ainsi qu’un durcissement du contact avec les « clients ». Elle juge néanmoins que la santé mentale au travail et le risque de « surmenage » sont des questions qui traversent la société dans son ensemble.

La SNCF affirme avoir mis en place plusieurs actions depuis l’année dernière. Une semaine « santé mentale » avec des ateliers de prévention ; un programme d’accompagnement humain et de prévention des risques psychosociaux en régions avec les médecins du travail ; un Comité des sages pour conseiller la direction et un Observatoire de la transformation avec les organisations syndicales.

Elle dit également préparer un « plan d’action », avec « un corpus de veilleurs en santé mentale » sur le terrain. Un numéro d’écoute est également en place depuis plusieurs années et une cellule de soutien psychologique est déployée lorsqu’un suicide de cheminot survient.

Les syndicats ont « acté une rupture avec la direction »

La direction du groupe reconnaît également les difficultés entraînées par la disparition du comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) et l’éloignement des représentants du personnel. Elle se dit prête à réinvestir le dialogue social de proximité, sans préciser s’il s’agit d’avoir davantage de représentants, comme le demandent les syndicats à l’approche des élections prévues à l’automne, ou plus d’heures de délégation et de formation.

C’est dans ce contexte, également, que se tiennent d’importantes négociations sur l’organisation du travail au sein du groupe. Réunies en intersyndicales le 14 avril, la CGT, Sud-Rail, l’Unsa et la CFDT ont « acté une rupture avec la direction qui refuse d’entendre la souffrance des cheminot·es » et demandent un moratoire sur les réorganisations. Selon leur communiqué commun, ces organisations « décident d’engager le rapport de force » et envisagent une grève, en juin.

Tomasco travaille au guichet TGV Inoui de Gare du Nord, à Paris, dont les effectifs ont fondus de 20 agents en 2013, lors de son embauche, à 5 aujourd’hui.

Notes

[1] L’accord de branche pour les métiers du ferroviaire prévoit dix jours de congés de moins que le cadre social propre à la SNCF.

[2] 24 suicides pour 100 000 salariés du secteur des transports, selon les chiffres de Santé publique France.

https://reporterre.net/Face-a-la-vague-de-suicides-a-la-SNCF-ces-cheminots-veulent-briser-l-omerta

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