Patriots Network : enquête sur le réseau qui agrège les figures montantes de l’extrême droite mondiale

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Lancé par un ancien responsable du RN, Patriots Network s’emploie à mettre en lien et former les futures élites de l’extrême droite mondiale. Un réseau fortement influencé par les États-Unis trumpistes et le mouvement MAGA.

par Eliott Dognon

30 avril 2026 à 07h00 Temps de lecture : 10 min.

© Christophe Andrieu

Ce samedi 2 mai, plusieurs membres du gratin de l’extrême droite européenne participeront à une conférence à Paris, dans un lieu encore tenu secret. Y interviendront Alice Cordier, présidente du réseau fémonationaliste français Némésis, le militant raciste britannique Tommy Robinson, ancien hooligan et multicondamné pour agressions, fraude ou diffamation, l’un des chefs de file de l’extrême droite flamande Filip Dewinter, le député européen luxembourgeois Fernand Kartheiser, connu pour ses positions pro-Poutine, ainsi que des représentants et élus de l’extrême droite allemande (AfD), portugaise (Chega) ou bulgare.

Tous sont invités par le Patriots Network, fondé en France, à Aix-en-Provence, en 2023 et, jusqu’à présent, passé sous les radars politiques et médiatiques. Cette sorte d’internationale réactionnaire a été lancée par un ancien responsable de la jeunesse du Front national (FN) puis du Rassemblement national (RN) dans les Bouches-du-Rhône, Enzo Alias-Blanes. Ce réseau met en relation de jeunes « patriotes » d’une quarantaine de pays. Ces potentiels futurs cadres de l’extrême droite mondiale ont, pour la plupart, entre 20 et 40 ans et se réunissent régulièrement pour échanger sur les marottes classiques des courants réactionnaires : sécurité, immigration, valeurs familiales… Quels sont les objectifs de cette nébuleuse d’extrême droite, quels intérêts sert-elle et qui la finance ?

Une toile réactionnaire sur cinq continents

Sur la quarantaine de pays représentés au sein du Patriots Network, la moitié sont européens. Vient ensuite le continent américain avec, principalement, des pays d’Amérique centrale et du Sud. Le vice-président du réseau, Frank Alley, est ainsi député au Congrès hondurien et secrétaire international du Partido Nacional de Honduras (Parti national du Honduras), parti de droite au pouvoir, ardemment soutenu par Donald Trump, malgré son implication dans de nombreuses affaires de corruption en lien avec le narcotrafic. Puis l’Asie, avec notamment une influenceuse d’extrême droite sud-coréenne, Mina Kim, fondatrice du mouvement Build Up Korea qui, selon le média Politico, « s’inspire clairement de l’organisation de jeunesse conservatrice Turning Point USA et entretient des liens directs avec le cercle MAGA [« Make America Great Again », NDLR], notamment avec Donald Trump ». Et, enfin, l’Afrique.

Chaque pays possède un ou deux coordinateurs chargés de promouvoir le réseau et d’organiser des événements. Ces jeunes sont aussi bien membres de partis politiques plus ou moins influents, députés locaux, régionaux ou nationaux, lobbyistes, influenceurs… « Nos coordinateurs ont tous moins de 40 ans. Ils nous sont souvent recommandés par les partis [dans chaque pays]. C’est souvent un secrétaire pour les relations internationales, cela peut être le président d’un mouvement de jeunesse », nous dit Enzo Alias-Blanes, joint par Basta!.

Post Instagram de Patriots Network confirmant la venue du militant d’extrême droite britannique Tommy Robinson.

Le Patriots Network constitue pour eux un espace de formation, qui leur permet de « maîtriser plusieurs langues, comprendre des enjeux qui dépassent les frontières nationales », indique Tristan Boursier, docteur en sciences politiques à l’université de Montréal et Sciences Po Paris, spécialiste de l’extrême droite. Il leur permet également d’acquérir une légitimité pour « pouvoir mobiliser des soutiens étrangers, citer des références croisées, être invités à des événements ». « Pour les grands partis déjà établis, c’est une façon de projeter de l’influence à peu de frais et de tester des figures montantes dans un environnement moins exposé qu’à domicile. Pour les petits partis ou ceux qui émergent, l’international permet de construire une crédibilité que l’espace politique national ne leur accorde pas encore », analyse le chercheur. Le réseau aurait ainsi permis, selon Enzo Alias-Blanes, de « connecter » le parti d’extrême droite portugais Chega avec le parti de droite angolais Unita (l’Angola étant une ancienne colonie portugaise), mouvement qui avait été soutenu par les États-Unis et le régime d’apartheid sud-africain pendant la guerre froide et la guerre civile angolaise.

Dans le cadre de cette mise en relation entre les extrêmes droites, les membres du Patriots Network participent ou organisent des conférences à travers le monde, de New York à Bruxelles, en passant par San Salvador ou New Delhi. La conférence du 2 mai à Paris est la 14e depuis la création du réseau. Ces rencontres, qui réunissent plusieurs dizaines de personnes, servent de caisse de résonance à leurs obsessions idéologiques, adaptées aux contextes locaux, régionaux et internationaux. En février dernier, à Sofia en Bulgarie, les thèmes allaient de « la migration et l’importation du travail » au « futur de la zone euro » en passant par « la déchristianisation et les changements ethnodémographiques en Europe », ou « le danger du terrorisme » dans une Europe considérée comme « faible ».

Obsessions anti-migrants, admirateurs du nazisme ou de Poutine

Le but n’est pas « de construire un programme commun cohérent et étroit, mais de former le plus tôt possible une élite politique partageant une vision du monde, un socle de références, de réflexes intellectuels et de solidarités personnelles », analyse Tristan Boursier. À l’avenir, cette élite pourra ainsi agir « en convergence sans avoir besoin d’une coordination explicite ». Cette stratégie possède néanmoins des limites : « Les tensions entre nationalistes sont structurelles, car, par définition, chaque groupe place sa nation au-dessus des autres », poursuit le chercheur. Par exemple, « le groupe Identité et Démocratie au Parlement européen a été traversé de crises répétées, notamment lorsque l’AfD allemande a été exclue en 2024 après des déclarations jugées trop extrémistes par le RN lui-même », explique-t-il. L’eurodéputé de l’AfD Maximilian Krah avait notamment déclaré qu’un SS n’était « pas automatiquement un criminel ». De quoi ternir l’image fréquentable que veut se donner le RN en France.

Lors de ces conférences, interviennent aussi bien des conseillers politiques, des membres de think tanks, des chercheurs, des ambassadeurs, des sénateurs, des députés locaux, régionaux, nationaux, des présidents de parlement, des dirigeants de partis ou de mouvements politiques, souvent pro-Poutine, pro-Trump, anti-migrants et xénophobes. Parmi les invités réguliers, le néerlandais Thierry Baudet, président du Forum pour la démocratie (FvD), un parti d’extrême droite radicale xénophobe, nationaliste, complotiste et climatosceptique, dont l’histoire est jalonnée de nombreux scandales : apologie du régime nazi, propos antisémites, homophobes… En 2021, Thierry Baudet avait déclaré que les procès de Nuremberg à l’encontre des dirigeants du Troisième Reich étaient « illégitimes ». Il avait également comparé les mesures anti-Covid à l’Holocauste.

À en croire Enzo Alias-Blanes, Patriots Network serait un réseau de partis de « droite » ou de « centre-droit », le qualificatif changeant « selon les continents ». Lui ne voit pas « de références au nazisme » du côté du parti néerlandais Forum pour la démocratie. Il ne voit pas non plus de problème à inviter le militant d’extrême droite raciste britannique Tommy Robinson, malgré ses multiples condamnations : il « n’est pas anti-démocratie, bien au contraire ». Enzo Alias-Blanes ne semble pas non plus particulièrement ennuyé par le positionnement pro-Poutine de nombreux participants. « On peut soutenir l’Ukraine ou pas et quand même se parler », dit-il.

Pour ces figures, les conférences « sont des espaces de recrutement de militants futurs, d’extension de leur carnet d’adresses transnational et de diffusion de leurs idées dans un environnement réceptif », commente Tristan Boursier. Cela leur permet également d’entretenir une image de « leaders intellectuels ».

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Des « patriotes » sous influence trumpiste et états-unienne

Des « leaders », soumis à une influence indéniable des États-Unis trumpistes. En 2022 puis en 2024, Enzo Alias-Blanes s’est rendu à la Conférence d’action politique conservatrice (CPAC) de Budapest, en Hongrie, grand rendez-vous européen où converge tout ce que le continent compte de figures Trump-compatibles.

Le réseau Patriots Network annonçant son partenariat avec le Metropolitan Republican Club de New York, un club républicain devenu ultraconservateur, voire d’extrême droite.

Née en 1973 aux États-Unis, la CPAC est devenue l’une des grand-messes annuelles du conservatisme américain où se pressent une dizaine de milliers de personnes, dont des personnalités publiques de premier plan. Organisée par l’Union conservatrice américaine (ACU), un lobby conservateur très proche des Républicains, parti désormais dominé par le courant d’extrême droite pro-Trump MAGA, le rendez-vous se donne pour but de discuter des enjeux politiques et électoraux ainsi que de mettre en lien les conservateurs américains avec leurs homologues du reste du monde.

En février 2025, le leader du RN Jordan Bardella devait s’y rendre avant d’annuler au dernier moment suite au salut nazi de l’ancien conseiller de Donald Trump, Steve Bannon. Au contraire de la députée européenne Reconquête Sarah Knafo qui n’a apparemment pas été dérangée par ce geste. Depuis la fin des années 2010, l’ACU exporte sa CPAC au Japon, en Corée du Sud, en Australie, au Brésil, au Mexique et donc en Hongrie. Elle a également organisé une réunion publique en Pologne en 2025.

Le développement d’initiatives conservatrices états-uniennes sert les ambitions impérialistes du camp trumpiste. « Des structures comme l’America First Policy Institute ou des fondations proches de Steve Bannon ont explicitement théorisé le soutien aux mouvements souverainistes européens comme un levier pour affaiblir l’Union européenne et l’OTAN », rappelle Tristan Boursier. L’administration Trump possède même une sous-secrétaire d’État pour la diplomatie et les affaires publiques en la personne de Sarah B. Rogers. C’est elle qui est chargée de la stratégie de financements d’organisations pro-MAGA en Europe.

Rien d’étonnant, donc, à voir le Patriots Network inviter Mark Ivanyo, directeur du Republicans for National Renewal, un lobby très proche du parti républicain qui promeut des valeurs ultraconservatrices. Il n’est pas plus surprenant de voir le réseau conclure un partenariat avec le Metropolitan Republican Club, un salon new-yorkais où se réunit la haute société républicaine. Aujourd’hui, le Patriots Network compte dans ses rangs deux coordinateurs états-uniens, dont Luca Di Giacomo, président du Metropolitan Republican Club. Ce « club » vient de remettre, le 23 avril, un prix à un sénateur républicain du Tennessee qui a mené campagne pour « retirer la nationalité » au nouveau maire de New York Zohran Mamdani et pour « l’expulser » du pays.

Pour Tristan Boursier, « le Patriots Network ressemble fortement au type de relais que les États-Unis cherchent à construire. La seule question qui reste ouverte est celle du degré de conscience de ses membres : s’agit-il d’une subordination délibérée ou d’une convergence idéologique sans coordination explicite ? »

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Le carnet d’adresses douteux d’Enzo Alias-Blanes

Si les ramifications du réseau sont internationales, c’est en Europe que se trouve la base fondatrice du Patriots Network grâce aux contacts engrangés par Enzo Alias-Blanes. En 2019, dans le cadre des élections européennes, Jordan Bardella, alors vice-président du RN, le nomme délégué national de Génération Nation, l’organe de jeunesse du parti (la dénomination change en 2022 pour devenir le Rassemblement national de la jeunesse). Il commence alors à sillonner le Vieux Continent et se rapproche de jeunes nationalistes européens, notamment des Allemands de la Junge Alternative (JA), l’organe de jeunesse de l’AfD. Il fait ainsi la connaissance de Severin Kölher, vice-président puis président de la JA du Bade-Wurtemberg, connue pour être proche des milieux les plus radicaux de l’extrême droite allemande, comme l’Identitäre Bewegung (Génération identitaire), le Parti national-démocrate d’Allemagne (NPD, ouvertement néonazi, raciste et antisémite) et le III. Weg (Troisième voie). Les liens entre la JA et la sphère néonazie sont tels que le mouvement est placé sous surveillance de l’Office de protection de la Constitution du Bade-Wurtemberg.

Enzo Alias-Blanes invité par le parti d’extrême droite flamand Vlaams Belang au Parlement flamand en février 2024.

Dans le cadre de la campagne d’Enzo Alias-Blanes pour les élections départementales de 2021, Severin Köhler participe à un tractage à Arles aux côtés d’autres membres allemands de la JA. Il est également présent lors de la soirée de lancement du Patriots Network en octobre 2023 et devient son premier coordinateur allemand avant d’être remplacé par son homonyme Martin Kohler, lui aussi membre de l’AfD. Le 31 mars 2025, la JA est officiellement dissoute par l’AfD sous la contrainte de l’Office fédéral de protection de la Constitution. L’institution allemande l’avait classée comme « organisation extrémiste de droite » depuis 2023, notamment pour ses liens avec l’extrême droite radicale.

Brebis galleuse du RN

En 2022, lors des élections législatives françaises, Enzo Alias-Blanes utilise sa société de conseil en relations publiques, Primis communication, pour réaliser les kits de campagne de plusieurs candidats RN dans tout l’Hexagone, dont quatre à Marseille. Parmi eux, sa propre compagne Sandrine Lambert, alors candidate dans les Bouches-du-Rhône, et une figure locale, Gisèle Lelouis, élue députée. Selon la commission des comptes de campagne et des financements politiques, Primis communication aurait surfacturé son kit de campagne, comme l’avait révélé Marsactu.

Une autre affaire va nuire à la carrière d’Enzo Alias-Blanes au sein du RN. Une photo de lui en train d’effectuer un salut nazi sort sur les réseaux sociaux le fait basculer parmi les (très nombreuses) « brebis galeuses » du parti lepéniste. Il dénonce à l’époque un « photomontage » mais, après vérification, France 3 démontre que la photo est authentique. Le militant dit aujourd’hui ne plus avoir sa carte au RN. Au vu des parcours et accointances politiques de l’homme à l’origine du Patriots Network, l’hommage rendu par le réseau au militant fasciste Quentin Deranque après sa mort, dans une vidéo publiée sur son compte Instagram, n’est pas étonnant.

130 euros la place « VIP »

Comment se finance ce réseau, dont les coordinateurs sont invités à voyager régulièrement sur plusieurs continents au gré des conférences et grands rendez-vous de la sphère ultraréactionnaire ? Au-delà des droits d’entrée et des cotisations, les statuts associatifs déposés en France indiquent que le Patriots Network peut recevoir des « subventions des États, parlements, donateurs, entreprises et organisations » et « bénéficier de donation dans le cadre de sponsor pour des conférences ». Enzo Alias-Blanes nous assure ne recevoir « aucune subvention d’aucun gouvernement et d’aucun parlement ». Selon lui, les conférences, comme celle de Paris, sont financées par les participations payantes (130 euros la place « VIP », avec dîner), les partis partenaires locaux pouvant prendre en charge la location de la salle et les chambres en hôtels.

Le Patriots Network essaie de bâtir sa légitimité auprès des partisans d’une union internationale des extrêmes droites, profitant directement ou indirectement du parrainage et des moyens des puissants réseaux trumpistes, au risque d’en devenir les vassaux. Tout comme son animateur Enzo Alias-Blanes, pour qui cela semble une manière de se reconstruire une image et une place au sein de l’extrême droite française et européenne. Ce réseau symbolise en tout cas, avec d’autres, la mondialisation en cours des projets funestes de l’extrême droite.

https://basta.media/Patriots-Network-enquete-sur-le-reseau-qui-agrege-figures-montantes-extreme-droite-mondiale

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