Fondateur de la maison indépendante et engagée Agone, Thierry Discepolo revient sur l’affaire Grasset et dénonce les effets de la concentration capitalistique dans l’édition.
Olivier Doubre • 17 avril 2026 libéré

170 écrivain•es ont signé un texte annonçant leur départ de la maison d’édition Grasset, désormais contrôlée par le groupe de Vincent Bolloré, à la suite du limogeage de son président Olivier Nora.
© Behrouz MEHRI / AFP
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Défenseur de longue date de l’édition indépendante, fondateur de la maison marseillaise Agone, Thierry Discepolo observe le licenciement d’Olivier Nora par le propriétaire des éditions Grasset, le milliardaire d’extrême droite Vincent Bolloré, et les prises de position d’auteurs et autrices de la maison qui ont suivi, avec un regard décalé par rapport aux réactions entendues ces derniers jours. Il pointe les contradictions d’un système éditorial concentré entre les mains d’une poignée de grands groupes, et l’avidité de ceux qui voudraient récupérer les plumes Grasset, de Bernard-Henri Lévy à Alain Minc ou Caroline Fourest. Soudainement drapés de vertu, ces derniers n’ont-ils pas alimenté pendant des années un groupe depuis longtemps « bollorisé » ?
Quel regard portez-vous sur le licenciement d’Olivier Nora de la direction de Grasset, suivi par ce départ d’auteurs, souvent de best-sellers, de la maison ?
Thierry Discepolo : Cela fait trois ans que Vincent Bolloré est entièrement propriétaire de Grasset, et déjà cinq ans qu’on savait qu’il allait l’être. Je dirais que le principal problème que pose cet « événement » est le temps qu’ont mis tous ces gens à prendre la mesure d’une situation : c’est-à-dire leur participation à la propagande d’un personnage dont le programme politique est connu depuis très longtemps. C’est même pour moi le seul événement ; tout le reste était prévisible ! Pourquoi ont-ils attendu de trois à cinq ans pour partir ? Pourquoi l’ensemble de ces acteurs qui s’épanchent depuis quelques jours de journaux en radios ont-ils attendu ce moment pour dire ce que n’importe quel observateur sait, non pas depuis trois ou cinq ans, mais depuis une bonne vingtaine d’années ?
Pour toutes les grandes maisons, ce qui se passe est une aubaine.
On connaît de longue date la mécanique à l’œuvre de concentration éditoriale, qui ne fait que rendre possible ce qui est arrivé : c’est-à-dire que quelqu’un qui n’est pas à gauche mais juste un petit peu moins à droite que la plupart de tous les autres se fasse virer par un propriétaire d’extrême droite. Car il faut rappeler que la sensibilité politique de tous les patrons de grands groupes éditoriaux va de l’extrême droite de Bolloré au macronisme de Françoise Nyssen [ancienne présidente des éditions Actes Sud – N.D.L.R.]. On sait bien qui peut arriver à la tête de ces groupes, avec souvent des passages de ces personnes d’un groupe à l’autre. C’est d’abord le système de concentration dans ce secteur qui permet que cela ait lieu.
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Quel regard portez-vous sur la réaction des autres éditeurs des grands groupes ? Y a-t-il eu une réaction des éditeurs indépendants ?
Il est sans doute un peu trop tôt pour pouvoir observer une réaction concertée des éditeurs indépendants – à tous les sens du terme, justement –, alors que ce sont eux qui fournissent la très grande majorité de la production intéressante des livres – mais seulement une toute petite part du volume des publications.
À côté de cela, il faut rappeler que le champ éditorial se retrouve entre les mains d’une poignée de grands groupes. De même, au Syndicat national de l’édition (SNE), ce sont quatre ou cinq éditeurs qui font la loi, outre le fait qu’ils ont également une mainmise quasi totale sur le Centre national du livre (CNL) – qui reste néanmoins un organisme public distribuant les aides à la publication et à la traduction notamment, où travaillent un grand nombre de personnes extrêmement compétentes, mais dont la direction demeure complètement soumise à la structuration du SNE.
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Ainsi, les réactions du patron d’Editis, Denis Olivennes, ou de celui de Madrigall, Antoine Gallimard, sont assez édifiantes : c’est d’ailleurs ce dernier qui est clairement le plus démonstratif et le plus révélateur, en appelant à la « solidarité » avec les auteurs et éditeurs de Grasset. Car pour toutes les grandes maisons, ce qui se passe est une aubaine.
C’est-à-dire que les autres groupes vont « faire leur marché » parmi la centaine de ces auteurs (et éditeurs) qui quittent Grasset…
Non seulement de très nombreux auteurs ont annoncé quitter Grasset, mais d’autres aussi, depuis les directeurs de collections et les éditeurs jusqu’à certaines personnes y exerçant d’autres métiers. Et j’ai vu passer une tribune d’une vingtaine d’auteurs qui annoncent vouloir, eux aussi, quitter Fayard. Il était temps ! Or il s’agit d’auteurs qui sont pour la plupart extrêmement rentables.
Depuis vingt ans, on connaît très bien la mécanique à l’œuvre de concentration éditoriale, qui ne fait que rendre possible ce qui est arrivé à Grasset.
L’aubaine est d’autant plus belle pour les autres grands groupes que celles et ceux qu’ils s’apprêtent à accueillir se sont drapés dans les habits de la vertu. Ce qui peut prêter à sourire quand on pense à Alain Minc ou Caroline Fourest. En revanche, pour nous, les éditeurs indépendants, il n’y a pas d’enjeu dans ce mercato ! Si cette histoire peut éventuellement avoir un seul effet positif pour nous, ce sera de provoquer une modification des structures de diffusion et de distribution. Mais je ne crois pas que ce soit d’actualité, malheureusement. Je crains que la conséquence soit plutôt une reproduction à l’identique de l’organisation, très concentrée, du paysage éditorial.
Ce paysage a suivi, depuis plus de vingt ans, les logiques de concentration dues à la mondialisation dérégulée. Comment peut-on essayer de remédier à cette dérive ?
Cela fait près de huit mois que, nous, éditeurs indépendants, nous sommes réunis pour produire un texte de revendications afin de sauvegarder notre rôle et notre position, dans un marché dont l’objet n’est pas tout à fait comme celui des autres commerces, pour le dire vite, ne serait-ce que pour la démocratie et la liberté d’expression.
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La première serait l’institution d’un statut de l’éditeur indépendant, qui devrait être constitutionnalisé. Il ne s’agit pas de s’élever fièrement en demandant la dissolution des grands groupes, mais d’édicter des règles qui protègent l’édition du livre – règles que les grands groupes devraient d’ailleurs eux-mêmes défendre pour leur indépendance. Il s’agit de sauver ce qui peut encore être sauvé. À ce statut seraient associés un certain nombre de droits, avec des éléments aussi triviaux que des tarifs postaux d’expédition adaptés à notre métier. Ce serait dans la droite ligne de la loi qui a sauvé l’édition et la librairie indépendantes, celle du prix unique du livre en France.
Il devrait y avoir une taxe sur la surproduction des livres.
De même, il devrait y avoir une taxe sur la surproduction de livres, qui tue l’économie du livre, avec des grands groupes qui inondent les points de vente avec des textes trop vite produits et mal édités. Où les bons livres sont noyés par les mauvais, trop nombreux. Enfin, il faudrait revoir les mécanismes des aides publiques à l’édition, qui vont pour leur plus grande part aux plus gros : l’État favorise là directement la concentration. Et donc arrêter de couper l’édition des médias, puisque les aides à la presse fonctionnent de la même façon, alors que le livre, même si pas tous les livres, est un média.
À Agone, comment faites-vous pour vous prémunir de l’appétit des grands groupes, pour éviter d’être racheté ?
Ne pas grandir ! Ne pas susciter leur appétit ! Quand on est entouré d’ogres, rester maigre fait que l’on est moins appétissant. C’est-à-dire ne pas entrer dans la logique et le modèle qu’on voudrait nous imposer. Donc faire l’inverse de ce à quoi le système incite : l’idée qu’en grossissant, on serait plus fort pour ne pas être racheté. C’est tout le contraire !
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