Europe, Guerre, Histoire, Nos articles favoris

La seconde guerre mondiale n’a pas commencé en 1939 en Pologne, mais trois ans plus tôt en Espagne. Le coup d’État militaire contre la République, démarré en 1936, est le début d’un embrasement fasciste qui va dévaster le monde. Et l’Espagne est le laboratoire des nouvelles méthodes militaires criminelles, qui seront ensuite généralisées. C’est le cas du massacre de Guernica, commis le 26 avril 1937 : l’anéantissement d’un village du Pays Basque sous un tapis de bombes. Le massacre aérien de centaines de civils en pleine journée. Une terreur permise par l’innovation technologique, utilisée contre des civils.
Revenons en arrière : le 18 juillet 1936, le général d’extrême droite Francisco Franco organise un coup d’État contre le gouvernement de gauche fraîchement élu. Le fascisme s’impose peu à peu en Europe, il est déjà au pouvoir en Italie et en Allemagne.
Mais en Espagne, la résistance est farouche. Le peuple prend les armes pour défendre la République. Et la guerre civile qui commence est aussi un moment de révolution. Les anarchistes sont des centaines de milliers, organisés notamment au sein de la CNT, puissant syndicat libertaire implanté sur le territoire. Dans le pays, la guerre sociale est déjà en cours depuis des années : elle oppose la bourgeoisie et les grands propriétaires terriens au mouvement révolutionnaire. Il y a des grèves, une répression féroce, des actions directes, des affrontements très durs. Ainsi, en juillet 1936, face au fascisme qui tente de s’imposer, c’est une armée populaire qui se lève, et la bannière rouge et noire flotte dans les rues.
Pendant l’été 1936, c’est à la fois la guerre antifasciste et la révolution. Dans certains villages, le communisme libertaire est proclamé, l’argent aboli, les propriétaires expropriés. Les outils agricoles, les bâtiments et le travail sont collectivisés, des communes expérimentent l’autogestion, on construit des fermes et des hôpitaux Il ne s’agit plus seulement de contenir le coup d’État, mais d’expérimenter le communisme ici et maintenant.
Les troupes fascistes de toute l’Europe s’allient pour écraser cette révolution et donner un exemple au monde. En plus d’envoyer du matériel et des hommes, en octobre 1936, Hitler crée une unité aérienne spéciale, la Légion Condor. Jusqu’ici, les bombardements étaient rares. Le tout premier bombardement de l’histoire a été commis par l’Italie en 1911, lors de la colonisation de la Libye : un avion italien a envoyé des grenades depuis les airs. Cette méthode sera ensuite industrialisée, de manière rudimentaire d’abord, lors de la Première guerre mondiale, avec de petits avions qui lancent des munitions relativement modestes et imprécises. Puis dans les années 1930 et 1940 donc, avec des engins capables de transporter d’importantes quantités de bombes et de provoquer une mort de masse depuis le ciel.
En 1937, le front antifasciste espagnol subit déjà de lourdes pertes, alors qu’il est abandonné par les démocraties, notamment par le gouvernement français du Front Populaire. Les fascistes, beaucoup mieux équipés, concentrent leurs attaques sur le Pays basque et les Asturies, au nord-ouest de l’Espagne, qui sont des bastions de la résistance. Le 25 avril, le village de Guernica est traversé par les combattants basques fuyant l’avancée des franquistes pour organiser, à Bilbao, un regroupement et une contre-offensive.
Lundi 26 avril 1937, il est 16h30 quand le vrombissement des avions allemands et italiens fait gronder l’air. C’est un jour de marché à Guernica, tout le monde est dans les rues. L’aviation nazie et ses sinistres Stuka larguent des explosifs brisants et des obus anti-personnels, mais aussi 2500 bombes incendiaires. Il s’agit d’anéantir la commune. Les deux tiers des maisons, la plupart construites en bois, sont détruites et incendiées. Le nombre de morts est évalué entre 800 et 1000.
Pour la première fois, toute une population civile est décimée par des avions de guerre. L’impact est aussi psychologique : briser la résistance en Espagne et l’antifascisme dans le monde. Cette méthode sera utilisée massivement à partir de 1939 par les nazis, mais aussi par toutes les armées en guerre.
Franco finit par l’emporter après de nombreuses batailles en 1939, après avoir causé des centaines de milliers de morts. Le pays est dévasté et les antifascistes survivant·es ont dû fuir le pays. En France, le gouvernement parque les réfugié·es espagnol·es dans des camps aux conditions de vie insoutenables. Le cauchemar ne va pas s’arrêter, car Franco ne sera pas démis à la Libération, au moment où Pétain, Hitler et Mussolini tombent. Le dictateur espagnol se maintient au pouvoir, au grand désespoir des antifascistes exilé·es, et va imposer la terreur jusqu’en 1975.
Le 26 avril 1937 marque le début de la terreur aérienne. Dans le confort occidental, il nous est impossible d’imaginer l’effroi que peuvent provoquer le bruit des avions en piqué, des obus qui sifflent en tombant, la mort qui frappe, inéluctable. Nos grands-parents et arrière-grands-parents qui ont connu les bombardements de Nantes, Saint-Nazaire, Caen, Lorient ou Brest ont décrit une peur absolue, qui ne les a jamais quitté.
La technique des bombardements n’a jamais cessé de se perfectionner, avec l’invention de forteresses volantes, puis de bombardements atomiques sur des métropoles japonaises. Aujourd’hui, des avions de guerre supersoniques peuvent envoyer des bombes d’une tonne n’importe où sur la planète. Gaza a été intégralement dévastée par ces frappes, le Liban et l’Iran sont sous un déluge de feu. Des enfants palestiniens, même quand ils ont survécu, restent traumatisés à vie, tremblant, après des bombardements. Au XXIème siècle, ce sont aussi les drones qui sèment la mort depuis les cieux, sans pilote, et bientôt automatisés.
En décembre 2023, à Guernica, plusieurs milliers de personnes ont organisé un rassemblement pour Gaza, faisant le parallèle entre le bombardement de leur ville et ceux sur la Palestine. Les participant·es ont formé avec leur corps une grande mosaïque représentant, comme l’a expliqué un commentateur, «la douleur des victimes des attaques israéliennes lancées contre Gaza et le drapeau palestinien».

Le martyre de Guernica nous rappelle que les innovations techniques servent d’abord à la guerre plutôt qu’aux nobles causes, et que l’industrie militaire est une ennemie de l’humanité.

Commentaires récents