1984 : 2+2=5 de Raoul Peck

1984 : 2+2=5 de Raoul Peck

1984 : 2+2=5 de Raoul Peck

● Cinéma● Extrême droite

« Orwellien ». Le mot est devenu galvaudé. Le chef d’œuvre 1984 est devenu dans les années 80 l’argument d’une pub légendaire pour Apple.  Parfois pour ces grands auteurs ce paradoxe vient avec la postérité. Ils sont passés dans le langage courant mais n’ont jamais été si méconnus. Raoul Peck, avec ce doc, 1984 : 2+3=5, qui sort le 25 Février, ravive la mémoire de l’homme que fut George Orwell. La justesse de son œuvre rend les turpitudes et les bégaiements de notre présent, presque insoutenables.

Les livres qui dorment sur nos étagères savent déjà qui nous sommes. C’est une réelle surprise, et bien souvent une révélation, de constater que les intuitions d’un homme souffrant, à la fin des années 40, s’appliquent exactement à ce que nous vivons. La littérature, quand elle compte, n’appartient plus à une époque donnée mais les contient déjà toutes. Ici, on en a une démonstration flagrante.

Cela commence sagement, au crépuscule d’une vie, un homme d’âge mûr apprend à son fils que 2+2=4 à l’arrière d’une vieille voiture. Il lui dit également que beaucoup de gens lui feront croire que ce n’est pas le cas. Orwell était malade à la fin de sa vie, atteint d’une forme de tuberculose à laquelle il allait succomber. Il était en convalescence sur une ile, préoccupé de sa santé et s’occupant de son fils. Il travaillait à l’écriture de ce qui allait être son dernier ouvrage, à la composition contrariée par sa fragilité.

L’œuvre prophétique

C’est ce qu’on oublie souvent devant les monuments, même prophétiques, de la littérature : ils s’enracinent dans une intimité, un contexte que l’on aurait tort de considérer comme anecdotiques. 1984 est le roman de cet homme-là, inquiet et malade, avec la lucidité particulière de ces moments où la mort étend son ombre sur les jours.

Le commentaire du documentaire est constitué de textes de Orwell lui-même, des extraits de ses journaux intimes notamment, portés par la voix solennelle de Eric Ruf. Comme à l’entrée de l’enfer de Dante, on entre dans l’œuvre en abandonnant tout espoir. Ce désenchantement méthodique va envahir l’univers entier, faisant du roman de Orwell une prophétie. Le vrai sujet du film de Raoul Peck, c’est sa pertinence impitoyable, et son regard sur nous, même au fond du tombeau. Car rien, absolument rien ne semble révolu. Rien n’est résolu. Les mots de l’auteur anglais ne sont pas un constat de ce que nos sociétés sont devenues. Ils sont déjà une condamnation.

Parce qu’il a regardé nos blessures en face. Il s’y est brûlé sans doute.

Une vie à éprouver la violence de classe

On découvre la jeunesse et les origines de George Orwell. Il appartenait à cette classe étrange, pas vraiment aristocratique, mais aspirant à l’être. Cela a son importance car c’est cette aspiration qui justifie les inégalités de la colonisation. C’est ainsi que les empires coloniaux se sont épanouis. Pour que cette classe moyenne vive au-dessus de ses moyens, avec plus de domestiques que ces bourgeois n’en auraient eu dans leurs pays d’origine. Ils pouvaient alors se comporter comme les seigneurs qu’ils rêvaient d’être. C’est ainsi qu’on justifiait la soumission des peuples autochtones, réduits à leur seule utilité pour ces occidentaux qui voulaient jouer aux gentlemen.

L’écrivain fut l’un de ces fils d’anglais dont une nounou indienne s’occupait. Il intégra également les forces de police en Birmanie. Il fut l’un de ceux chargés de maintenir l’injustice violente, offerte à tous les regards. Pour se rebeller contre l’impérialisme, il disait qu’il fallait en avoir fait partie. C’était son cas. Il est possible qu’il ait ensuite passé sa vie à s’en racheter. Il savait de quoi le monstre était fait et surtout pour qui, une classe dirigeante capable de tous les abus pour se maintenir en place.

Orwell a compris surtout que le masque ne comptait pas. Que les mécanismes d’oppression sont invariables, peu importe s’ils sont incarnés par un roi, un empereur, un président ou un dictateur. Et c’est là que le traitement hybride de Raoul Peck est intéressant et sert totalement le propos de l’auteur.

Un montage chaotique au service de la richesse d’une écriture

Parallèlement au volet biographique du doc, il intercale des images d’époques et de pays confondus, de Staline, de Trump, de Modi ou de George W.Bush. Les répressions aux quatre coins du monde, en Afrique, en Russie, pendant la guerre d’Espagne ou en Allemagne nazie. Les soulèvements contre les régimes autoritaires. La vie d’Orwell et son roman sont portés par le chaos des images à une forme d’incandescence.

Cela dit l’inversion de toutes les valeurs : « la guerre, c’est la paix », « l’ignorance, c’est la force ». Ces sentences qui ressemblaient à des cauchemars paranoïaques que l’on rejetait d’un haussement d’épaules en murmurant de naïfs « plus jamais ça ». L’éternel retour de bâton existe, et on est en plein dedans.

C’est ce sentiment qui finit par prendre le dessus alors que les extraits des différentes adaptations de 1984 s’entremêlent pour illustrer les mots de Orwell. On suit le déroulement de sa vie et de son écriture, de ses dernières années également. On apprend beaucoup.

Mais ce qui domine et ce qui dérange c’est cet écho. Ces ruines de Gaza ou d’Ukraine qui illustrent encore parfaitement son propos. Notre humanité continue de se soumettre à ses mauvais démons. La trajectoire d’Orwell peu à peu devient un avertissement. Il a écrit pour nous prévenir. Et on ne l’a pas écouté. On regarde les milliardaires idiots dominer les récits et changer le sens des mots, standardiser l’art et artificialiser l’intelligence. Les écrans hypnotisent les gens pour qu’ils se tiennent tranquilles en célébrant des héros de plus en plus vains. On nous a convaincus que deux et deux font cinq avec de moins en moins de vocabulaire.

Avec ce film, on constate une fois de plus que l’art est politique, mais que surtout, sa vérité dépasse parfois la vie d’un homme. La littérature est puissante, elle raconte le monde, elle imagine l’avenir, elle est un réconfort pour ceux qui s’imaginent hurler dans un désert. Elle est l’éternité, elle est la résistance. Elle est ce que les dictateurs s’empressent d’interdire ou brûler. Occuper le cerveau à mille autres choses plutôt qu’à ce temps long où l’on peut écouter des voix éteintes depuis longtemps résonner fort en nous. Ces voix qui nous éclairent et qui nous sauvent comme des phares dans la nuit. Des voix pour nous rendre à nous-mêmes, pour nous aider à voir ce qui nous est caché. C’est ce que nous raconte ce film.

Bientôt sonnera l’heure où la subversion ultime sera d’ouvrir un livre.

Pour ceux qui voudraient poursuivre leur immersion dans l’œuvre d’Orwell, une excellente fiction adaptée de 1984 est disponible sur France Culture. Je conseille (avec Denis Robert) l’excellent ouvrage « la chambre d’Orwell » de Jean Pierre Perrin, chez Plon.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Morgane Sabouret / Margaux Simon

https://www.blast-info.fr/articles/2026/1984-2-2-5-de-raoul-peck-pAJMdwgPTRmpR5rY83VpVQ

Portrait de Nicolas  Houguet
Nicolas HouguetNicolas Houguet est né en 1978. Il est écrivain, cinéphile et mélomane. Auteur d’un blog puisd’un livre, tous deux intitulés l’Albatros , il se forgea à Baudelaire Jim Morrison, Stanley Kubrick et Patti Smith. Il écrit sur l’art qui émeut, fait vivre et réfléchir, celui qui nourrit nos rêves, nos passions, nos engagements.

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