
● Antifascisme● Extrême droite● Violences
La mort de Quentin Deranque à Lyon, à la suite d’une bagarre survenue le 12 février, a enflammé l’extrême droite. Les enquêteurs ont interpellé onze personnes, présumées innocentes à ce stade. Parmi elles figurent deux collaborateurs parlementaires du député LFI Raphaël Arnault. Depuis les faits, plusieurs figures et militants d’extrême-droite appellent publiquement à la vengeance et défendent la thèse d’un guet-apens tendu par des antifascistes. Pour l’instant, les éléments connus de l’enquête ne confirment pas cette version. Militant de l’extrême-droite radicale lyonnaise, Quentin Deranque évoluait dans un contexte local marqué par la présence durable de groupes néo-fascistes, régulièrement impliqués dans des violences. Sa mort dramatique ne doit pas faire oublier que la violence des antifas est sans commune mesure avec celle de l’extrême droite, qui multiplie les exactions depuis des années.
« LFI tue », « la violence vient de la gauche », « les antifas sont les nouveaux fascistes », « il faut tuer les gauchistes » : depuis la mort de Quentin Deranque, l’extrême droite se déchaîne sur les réseaux sociaux. Une colère et une soif de vengeance alimentées par des médias qui ont, dans un premier temps, repris sans distance la version du collectif d’extrême-droite Némésis. Les activistes de ce groupuscule ont, avant même la mort du jeune étudiant de 23 ans, tragiquement tué lors d’une bagarre avec des antifas, décrit la victime comme un chrétien pacifique, tombé dans un guet-apens tendu par des « gauchistes ». Pourtant, à y regarder de près, la réalité est bien différente. Revenons-en aux faits, et à ce que l‘on en sait aujourd’hui.
Le 12 février 2026 autour de 18h, à Lyon, Quentin Deranque est frappé à plusieurs reprises alors qu’il se trouve au sol. Pris en charge par les pompiers, il est placé dans le coma en état de mort cérébrale, et décède deux jours plus tard. Très vite, l’extrême-droite déroule son récit dans le champ politico-médiatique : Quentin ne serait qu’un chrétien non violent, militant de droite, venu protéger les activistes du collectif fémonationaliste Némésis, alors qu’elles menaient une action pacifiste contre une conférence de Rima Hassan. Tombé dans un guet-apens tendu par des antifas, il aurait été lynché à mort. Tout au long du week-end, profitant du fait qu’il est encore difficile de savoir ce qu’il s’est réellement passé, le collectif Némésis déploie un narratif présentant son service d’ordre comme un groupe de militants pacifiques, lynchés gratuitement par de violents antifas. Cette version, la seule disponible alors, est reprise au conditionnel par différents médias, comme Le Parisien ou Le Figaro, quand d’autres, comme Cnews ou Frontières, y souscrivent sans recul. Cédant aux sirènes de l’immédiateté, de nombreuses personnalités politiques, de droite comme de gauche, reprennent à leur compte la version de l’extrême-droite, et s’empressent de partager leurs condamnations et appels à la plus grande fermeté contre les coupables, non identifiés à ce stade, les 11 personnes interpellées étant présumées innocentes. C’est par exemple le cas de Raphaël Glucksmann, qui évoque un lynchage n’ayant « rien d’antifasciste et tout de la haine la plus crasse et de la lâcheté la plus vile ». Ou encore d’Olivier Faure, qui assure que Quentin est mort « pour ses idées ».
Les nombreux éléments apparus au cours du week-end, et depuis le début de la semaine, permettent d’éclairer le déroulement des faits. Ils contredisent la thèse du guet-apens tendu par des antifas, et décrivent au contraire un groupe d’une quinzaine de militants d’extrême-droite, cagoulés et armés, venus pour en découdre. Le profil de Quentin, dont on connaît désormais une bonne partie du CV militant, montre un jeune homme actif au sein des franges les plus radicales de l’extrême droite: du royalisme au néo-fascisme, en passant par l’intégrisme religieux.
Fachos armés et cagoulés contre antifas
Des éléments révélés par la presse et des témoins de l’affaire permettent de reconstituer une partie de la scène. Une vidéo diffusée par plusieurs médias permet de reconstituer une partie de la scène. Les images montrent un affrontement entre le groupe d’extrême droite et celui des antifascistes. Si la vidéo ne permet pas avec certitude de déterminer quel groupe a attaqué en premier, elle atteste néanmoins que les fascistes — nous reviendrons sur ce terme plus loin dans l’article — ont utilisé des armes lors de la confrontation. On voit ainsi un des militants d’extrême-droite allumer une torche fumigène, et la lancer en direction des antifascistes. Quelques secondes plus tard, sur la gauche de l’image, on peut voir un antifasciste frapper un militant d’extrême-droite qui se trouve au sol.

Images DR / Blast
Le port de vêtements colorés et le visage découvert de la majorité des antifascistes semble, là aussi, contredire la thèse d’un guet-apens tendu à Quentin et son groupe. Quand on analyse l’arsenal apporté par les fascistes, le contraste saute aux yeux : ils arrivent équipés, parfois armés, tandis que les antifascistes semblent se défendre à mains nues. Dans sa conférence de presse du 19 février, le procureur de Lyon indique que les antifascistes sont soupçonnés d’avoir utilisé des armes, sans préciser lesquelles. Néanmoins, sur la vidéo, on ne distingue aucune arme utilisée par le groupe de gauche. En plus de la torche fumigène, le groupe d’extrême-droite a en effet déployé un casque de moto ainsi qu’un parapluie, utilisé à au moins une reprise pour frapper sur le groupe de militants antifascistes.

Images DR / Blast
À la toute fin de la vidéo, on peut apercevoir un des fascistes lancer une trottinette électrique en direction des militants de gauche. Un autre est équipé d’une béquille et d’une gazeuse lacrymogène. L’analyse des images permet de déterminer qu’il fait usage de sa gazeuse à au moins trois reprises, et frappe au moins une fois les militants de gauche avec sa béquille. Les vidéos ne permettent pas de déterminer avec certitude le nombre exact de militants dans chaque groupe. Sur l’extrait diffusé par le Canard Enchaîné, on compte 13 antifascistes, et 16 militants d’extrême-droite, mais il est impossible de savoir si des activistes d’un camp ou de l’autre se trouvent hors champ.

Images DR / Blast
Des images diffusées par Contre Attaque, ainsi qu’une vidéo publiée par Libération, semblent montrer ce qu’il se passe très peu de temps après ce premier affrontement. On peut voir, à cinquante mètres du lieu de la bagarre, le groupe de fascistes dans une posture agressive. La béquille a changé de main, et la gazeuse lacrymogène est tombée par terre. Une vidéo confirme que l’affrontement s’est poursuivi dans la rue Victor Lagrange. C’est dans cette même rue que Quentin ainsi que deux de ses acolytes seront frappés au sol quelques minutes plus tard. Des coups qui entraîneront la mort du jeune militant d’extrême-droite.

Image Google Maps / Blast
Sur les vidéos et les images diffusées, il est pour l’heure impossible de déterminer avec certitude lequel des protagonistes est Quentin, ni s’il se trouve sur les images, bien que cela semble le plus probable. Un journaliste du Progrès, témoin de la scène et ayant porté secours à Quentin, indique néanmoins que ce dernier portait une cagoule. Questionnée sur le plateau de LCI à propos des images de la rixe, une des porte-paroles de Némésis admet, mal-à-l’aise, que le groupe de fascistes vêtus de noirs est bien composé des « amis » de son collectif. Sur BFMTV, sa camarade Alice Cordier, visiblement déstabilisée, renvoie à la conférence de presse du procureur. Ce dernier, pendant la première conférence de presse, a affirmé que le groupe antifasciste a lancé les hostilités. Rien sur les vidéos diffusées ne permet pourtant de confirmer cela. La militante de Némésis, sûre d’elle, indique également qu’aucun des militants d’extrême-droite n’était armé. Les images disent précisément l’inverse. Questionné lors de sa conférence de presse sur l’ouverture d’une éventuelle enquête à l’encontre des militants d’extrême-droite responsables des violences, le procureur de Lyon indique que les juges d’instructions sont saisis de l’ensemble des faits.

Images Contre Attaque
Royaliste, catho intégriste et proche des néo-nazis : un CV militant embarrassant
Le profil de Quentin contredit également le narratif déployé par les militantes du collectif Némésis. Au carrefour des franges les plus radicales et violentes de l’extrême-droite, Quentin est passé par plusieurs organisations.
Différents groupuscules lui ont rendu hommage, précisant qu’il avait milité dans leurs rangs, ou participé à des actions à leurs côtés. C’est le cas de l’Action Française, qui indique, dans un post supprimé depuis, que Quentin avait été membre de la section viennoise, en Isère. Illustrant les divisions au sein de l’extrême-droite sur ce drame, une scission de cette organisation, radicalement antisémite, a qualifié le collectif Némésis de « mouvement identitaire et judéo-servile ».

Image DR
Comme lui, la lutte à mort nous rend joyeux
Le parcours militant de Quentin ne s’est pas arrêté aux rangs de l’Action Française. Il a fréquenté des groupes bien plus radicaux, et violents. Le porte-parole de l’organisation néo-fasciste Audace Lyon, fondée après la dissolution du Bastion Social, a ainsi indiqué à l’Agence France Presse que Quentin avait participé à de nombreux entraînements sportifs à leurs côtés, jusqu’à la semaine précédant le drame.
Des éléments qui, recoupés avec d’autres, attestent de son implication dans les cercles nationalistes révolutionnaires, un courant idéologique souhaitant renverser les institutions, sur le modèle de ce qu’a fait Mussolini en Italie. Très proches des néo-nazis, les nationalistes révolutionnaires assument une rhétorique violente et une esthétique combative, à l’opposé de la stratégie de Némésis, dont l’objectif est d’apparaître comme des militantes non violentes prises pour cible par des antifascistes. Cette contradiction dans l’approche politique est d’ailleurs apparu au grand jour : quand Némésis s’est efforcé de présenter Quentin comme un militant pacifiste, le groupuscule nationaliste révolutionnaire parisien Luminis a rendu hommage à un militant que « la lutte à mort rendait joyeux », et dont les derniers mots après la bagarre auraient été « on remet ça les gars ».
La majorité des organisations nationalistes révolutionnaires sont aujourd’hui héritières du Bastion Social, dont Rémy Chemain, colocataire de Quentin avant son décès, est un ancien membre. Cette organisation, fondée en 2017 par des militants du GUD, et dissoute en 2019, est connue à Lyon pour avoir commis de nombreuses agressions. Depuis la disparition du groupe, des organisations ont essaimé un peu partout en France, notamment dans la région lyonnaise. Les militants de ces différents groupuscules se retrouvent, une fois par an, lors de la marche du C9M, un comité fondé pour rendre hommage à un militant néo-fasciste mort en 1994. Des images, dénichées par le journaliste de Mediapart Donatien Huet, et des témoignages de proches de Quentin au Figaro, attestent de sa présence lors de cet événement, aux références néo-nazies à peine voilées, à l’image des tambours utilisés par les militants, décorés à la manière de ceux des jeunesses hitlériennes.

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Co-fondateur d’un groupuscule néo-fasciste en Isère
Loin d’être un simple sympathisant de la mouvance nationaliste révolutionnaire, Quentin en était un militant actif. Peu avant le défilé néo-fasciste de mai 2025, il avait, selon Le Figaro, participé à la fondation d’un groupuscule nationaliste révolutionnaire nommé Allobroges Bourgoin, basé à Bourgoin-Jailleu, en Isère. Ce petit groupe, composé d’une poignée de militants, est relativement peu actif, mais mène parfois des actions communes avec Audace Lyon, comme au mois de décembre 2025, où les membres des deux organisations s’étaient rendus à une manifestation d’agriculteurs équipés d’un drapeau français frappé d’une croix celtique, symbole fréquemment utilisé par les néo-nazis.
En plus de leur proximité avec les autres groupuscules nationalistes révolutionnaires, les Allobroges Bourgoin entretiennent, selon une enquête de StreetPress, des liens avec les Bourgoin defenders, un groupe hooligan. Si, dans la mouvance d’extrême-droite, les organisations militantes marchent souvent sur une ligne de crête entre une activité politique assumée sous leur vrai nom, et un hooliganisme souterrain, les Allobroges Bourgoin semblent prendre moins de précautions. Ses membres s’affichent ainsi sans complexe aux côtés des groupuscules les plus violents de la mouvance hooligan néo-nazie. Le 2 juin 2025, le groupe partageait ainsi sur son canal Telegram une photo d’une action commune aux côtés d’organisations violentes, en particulier les Hussards Paris. Ce petit groupuscule, basé dans la capitale, et dont le logo est une référence directe à la tête de mort utilisée par les SS, avait fait parler de lui quelques mois plus tôt. Le 16 février 2025, plusieurs militants du groupe avaient agressé des syndicalistes réunis pour assister à une conférence organisée à Paris par le mouvement antifasciste Young Struggle. La vidéo des néo-nazis se repliant aux cris de « Paris est nazi » et « Lyon est nazi aussi » avait fait le tour des réseaux sociaux. En plus des Hussards Paris, on retrouve sur la photo les militants d’Active Club France, un réseau d’extrême-droite s’entraînant au combat, et revendiquant une esthétique ultra-nationaliste, inspirée du néo-nazisme.

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Catholique, oui, mais intégriste
Dans les jours ayant suivi sa mort, la foi catholique de Quentin a beaucoup été mise en avant pour atténuer son engagement au sein de l’extrême-droite la plus radicale. Le jeune militant fréquentait en réalité les courants les plus intégristes du catholicisme français. Selon des informations du Figaro et de Mediapart, Quentin gravitait autour du groupuscule Academia Christiana, une organisation catholique proche des milieux nationalistes révolutionnaires. Le président de l’organisation, Victor Aubert, a confirmé à Mediapart que Quentin, sans être membre d’Academia Christiana, s’était rendu à deux conférences, un pèlerinage et une fête de rentrée organisés par le groupuscule.
La proximité de Quentin avec ce groupe est cohérente avec le reste de ses engagements politiques. Academia Christiana entretient des liens étroits avec Jean-Eudes Gannat, véritable parrain de l’extrême-droite la plus radicale dans l’ouest de la France, et porte-parole en 2025 du défilé néo-fasciste du C9M, auquel avait participé Quentin. Catholique intégriste, Academia Christiana ne rejette pas l’idéologie nazie. Au contraire, on trouve sur le site de l’organisation une liste d’ouvrages dont elle recommande la lecture. Parmi ces livres, on retrouve l’ouvrage Les âmes qui brûlent, écrit par le SS belge Léon Degrelle, alors qu’il combattait sur le front de l’est aux côtés des nazis au cours de la seconde guerre mondiale.

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Une violence d’extrême-droite à l’échelle locale et nationale
Ainsi, le traitement médiatique biaisé de cette affaire occulte une réalité incontestable : le niveau de la violence d’extrême-droite est incomparable avec ce que l’on observe à l’extrême-gauche. « Ces affrontements de groupes à groupes sont de plus en plus fréquents, et les coups dans la tête au sol, pas mal de camarades en ont reçus. J’en ai moi-même été victime, ils étaient cinq ou six contre moi », témoigne auprès de Blast un ancien militant de la Jeune Garde antifasciste, vidéo de son agression à l’appui. Autre exemple, une séquence toute récente dénichée sur un canal Telegram d’extrême droite par le journaliste Ricardo Parreira, en date du 16 février : un homme, présenté comme un militant de gauche, est frappé à la tête par quatre personnes alors qu’il est au sol.
À Lyon, la violence d’extrême droite a atteint en dix ans un niveau inégalé ailleurs en France : « le contexte lyonnais est très particulier, insiste Çem Yoldas, ex porte-parole de la Jeune Garde à Strasbourg. Le moindre événement de gauche est susceptible d’être attaqué, d’où la nécessité d’une protection antifasciste ». Dernier exemple marquant en date, l’attaque par une quarantaine d’hommes cagoulés d’une conférence sur la Palestine le 11 novembre 2023, dans le Vieux Lyon. Les agresseurs, des membres de la mouvance identitaire qui ont été interpellés depuis, parmi lesquels Eliot Bertin, leader du groupe violent Lyon Populaire — aujourd’hui dissout —, ont tenté, en vain, de pénétrer dans la salle pour en découdre avec les participants, qui n’avaient pas sécurisé l’événement. Sept personnes ont été blessées.
À Lyon, les violences de l’extrême droite sont anciennes et, contrairement au récit médiatique, ne sont pas le résultat de rixes entre groupes extrémistes rivaux. Elles remontent à au moins 2011, bien avant la création de la Jeune Garde en 2018. « C’est en réaction à ces violences que la Jeune Garde est née. La violence, elle s’est imposée à nous », nous déclarait il y a quelques mois le député LFI Raphaël Arnault, cofondateur lyonnais du groupe.
Le mari d’une députée RN condamné à de la prison ferme pour agression
En 2011, le Bloc Identitaire s’implante dans la capitale des Gaules, et monte un bar associatif, la Traboule, qui dispose également d’une salle de boxe. Cette année-là, les identitaires organisent une « marche des cochons », qui dégénère en attaques de kebabs. Effrayés, certains commerçants ferment boutique et s’installent sous des cieux plus accueillants. En 2013, lors d’une manifestation contre le mariage pour tous, un identitaire nommé Maxime Gaucher frappe une photo-reporter et un policier de la BAC. Condamné à de la prison ferme, il se marie deux ans plus tard avec Tiffany Joncour, aujourd’hui députée RN, comme l’a révélé Mediacités.

Images France 3
Loin d’être un cas isolé, Maxime Gaucher n’est qu’une goutte d’eau dans un océan de violence d’extrême-droite à Lyon. En 2014, deux jeunes au look jugé antifa se font agresser au couteau dans le Vieux Lyon, quartier dont les identitaires ont fait leur fief. Quatre ans plus tard, l’auteur des coups de couteau sera condamné à deux ans de prison ferme. En 2011, à Villeurbanne, ville de banlieue lyonnaise, un couple qui sortait d’un concert, considéré comme « de gauche », tombe dans une embuscade et se fait sauvagement rouer de coups par des néo-nazis. La femme est frappée à la tête avec une batte de base-ball et finit au sol, inanimée. Elle se verra délivrer 60 jours d’ITT et déclarera au procès être traumatisée à vie et avoir quitté la France juste après l’agression. L’homme, blessé au visage, a fait de multiples crises d’épilepsie par la suite et est resté longtemps sous morphine, avec des difficultés à se déplacer. Les agresseurs, huit skinheads d’extrême-droite, seront condamnés à des peines allant jusqu’à cinq ans de prison.
En 2017, Philippe Carry, horloger voisin du bar d’extrême-droite La Traboule, opposant notoire aux identitaires, est victime de la dégradation de sa vitrine et d’une tentative d’intrusion dans son immeuble, après avoir subi intimidations et menaces pendant des années. Lui et 19 copropriétaires portent plainte et organisent une conférence de presse pour dénoncer la terreur que les identitaires font régner dans le quartier Saint-Jean, épicentre de la vieille ville de Lyon.
102 attaques violentes de l’extrême-droite lyonnaise depuis 2010, certaines au couteau
En 2019, alors que des supporters algériens célèbrent la victoire de leur équipe en coupe d’Afrique des nations, des néo-fascistes se livrent à une véritable « chasse aux Arabes », agressent et terrorisent des automobilistes, certains avec leurs enfants à l’arrière du véhicule. Quatre ans plus tard, sept militants d’extrême-droite seront condamnés par la justice à des peines de prison ferme, et avec sursis.

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En juin 2022, Adrien Ragot, dit Lasalle, ancien cadre de Génération Identitaire, blesse deux passants au cou et au bras avec un couteau dans des circonstances confuses. Il sera condamné à 18 mois de prison dont six avec sursis. En octobre 2022, deux identitaires, Pierre-Louis Perrier et Sinisha Milinov, porte-parole des Remparts, qui a succédé à l’organisation Génération Identitaire dissoute en 2021, agressent deux Maghrébins à la sortie d’une boîte de nuit. Perrier défigure l’une des victimes d’un coup de couteau. Au total, les journalistes du média Rue89Lyon ont dénombré 102 attaques violentes d’extrême droite dans la ville depuis 2010. Selon le recensement de nos confrères, 70 % de ces actions sont restées impunies.
« La nature des violences d’extrême-droite a changé, note un ancien militant de la Jeune Garde. Avant ça se passait aux poings, sans armes. Maintenant, il y a de plus en plus de cas où les fafs sortent des armes blanches », à l’image des identitaires lyonnais Ragot et Perrier.
Cet attrait des fascistes pour les couteaux n’est pas propre à Lyon. En 2017, un militant antifasciste marseillais est agressé et poignardé à son domicile. Le 2 mai 2019, à Paris, au lendemain de la Fête des travailleurs, un inconnu pénètre dans la librairie anarchiste Publico et poignarde au crâne un vendeur bénévole. Quelques années plus tôt, en 2013, à Nîmes, Martial Roudier, cadre du mouvement d’extrême droite Ligue du Midi, est condamné à quatre ans de prison dont deux ferme pour avoir poignardé un jeune mineur antiraciste en 2008. 2013, c’est aussi l’année de la mort, à Paris, du militant antifasciste, Clément Méric, alors âgé d’à peine 18 ans, à la suite d’une bagarre avec des skinheads néo-nazis armés de poings américains. En 2014, à Clermont-Ferrand, le néo-nazi Kevin Pioche tire au fusil de chasse à canon scié sur une foule se rendant à un concert de solidarité avec deux étudiantes expulsées. Une personne est grièvement blessée à la tête et aux mains. Le fasciste écope de deux ans de prison et ne reste qu’une année derrière les barreaux.
Beaucoup plus près de nous, le 16 février 2025 à Paris, des néo-nazis attaquent une projection de film organisée par le mouvement kurde de gauche Young Struggle. Comme déjà mentionné plus haut, un jeune militant de la CGT est poignardé dans le dos par un objet contondant, vraisemblablement un tesson de bouteille. Les fascistes, du groupe Hussards Paris, proches du groupuscule dont faisait partie Quentin, se replient en criant « Paris est nazi » et « Lyon est nazi aussi ». En remontant encore plus loin dans le temps, mentionnons le meurtre par balles du jeune Ibrahim Ali par des colleurs d’affiches du Front National (ancien nom du RN) à Marseille le 21 février 1995 et celui du Marocain Brahim Bouarram le 1er mai suivant, jeté dans la Seine en marge du défilé annuel du Front National.

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Depuis 40 ans, 59 meurtres commis par l’extrême droite, selon un chercheur
Loin de ne faire que des blessés, la violence d’extrême-droite cherche aussi à tuer. Le 14 juillet 2002, Maxime Brunerie, militant du groupuscule Unité Radicale, ancêtre de Génération Identitaire, tire à la carabine en direction de Jacques Chirac. Il s’agit de la première tentative d’assassinat d’un président de la République français depuis celles ayant visée le Général de Gaulle, déjà de la part de l’extrême-droite à l’époque. Condamné en 2004 à dix ans de prison et libéré en 2009, Maxime Brunerie s’affichait encore, en 2022, aux côtés d’un responsable de l’UNI, syndicat étudiant historiquement de droite traditionnelle, ayant petit à petit dérivé vers l’extrême droite. Sur la photo, on pouvait voir une croix gammée en arrière-plan.
Le 7 mars 1986, en pleine campagne des élections législatives, un colleur d’affiches du Parti socialiste est mortellement poignardé par un militant du Front national à Croissy-Sur-Seine (Yvelines). Si l’on fait le décompte des nombreux crimes racistes commis par des militants d’extrême droite, comme par exemple les meurtres de Federico Martín Aramburú, le 19 mars 2022, de Djamel Bendjaballah le 31 août 2024, d’Hichem Miraoui le 31 mai 2025, ou encore des trois Kurdes exécutés par balles en plein Paris le 23 décembre 2022, la violence d’extrême-gauche apparaît bien dérisoire en comparaison. Nous n’avons trouvé dans l’histoire récente aucune trace d’attaque au couteau menée par des militants d’extrême-gauche. L’historien Nicolas Lebourg, spécialiste de l’extrême-droite et des violences politiques, a fait un décompte des victimes des deux camps : « Si on fait un bilan sinistre des décès causés par les radicaux depuis 1986, la gauche a tué 6 personnes, la droite 59 », affirme-t-il à Libération. La sociologue Isabelle Sommier aboutit à un décompte assez proche. Selon elle, entre 1986 et 2021, hors attentats djihadistes, sur 53 « meurtres à caractère idéologique » recensés, 90% ont été commis par l’extrême droite.

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Après la mort de Quentin, l’extrême-droite crie vengeance
Malgré le déséquilibre manifeste entre la violence de gauche et celle des fascistes – dont l’avènement d’une société violente est au cœur du projet politique, l’extrême-droite continue de se poser en victime. Et appelle à la vengeance ou à la constitution de milices pour se défendre. C’est le cas d’un influenceur d’extrême-droite se faisant appeler Labbé sur Instagram, qui se montre menaçant après la mort de Quentin : « Jusqu’à quand on va se laisser faire ? (…) C’est terminé. On va rester là à rien faire ? Parce qu’on est des putes ? Parce qu’on est des femmes ? (…) Le mec qui a jeté le pavé dans la gueule de ce pauvre garçon, c’était un collaborateur proche de Raphaël Arnault. Si ça se trouve il a été envoyé par Raphaël Arnault. L’extrême-gauche, vous êtes un cancer et on va vous combattre par tous les moyens ». Le collaborateur de Raphaël Arnault a bien été interpellé, mais aucun élément, pour l’heure, ne permet de lui attribuer avec certitude un quelconque rôle dans la mort du militant d’extrême-droite.
Qu’importe la présomption d’innocence, il fait déjà l’objet d’une chasse à l’homme. Le compte Instagram Free France, qui se présente comme un collectif de « républicains gaullistes », et dont l’activité consiste avant tout à recouvrir de drapeaux français les tags d’extrême-gauche, a mis sa tête à prix. Il appelle les internautes à fournir son adresse ainsi que les lieux qu’il fréquente. La publication a depuis été supprimée. Quant à Jean Messiha, ancien conseiller de Marine Le Pen et habitué des plateaux de Cnews, il encourage carrément, dans une publication supprimée depuis, à exterminer les antifas « un par un ». À la suite de cet appel au meurtre, le député LFI Thomas Portes a effectué un signalement au parquet.

Image X Jean Messiha
Le 15 février au soir à Paris, au lendemain du décès de Quentin, et après la manifestation en son hommage, plusieurs dizaines de néo-fascistes ont défié les antifas dans le quartier très marqué à gauche de Ménilmontant, scandant « on est chez nous » et « antifas assassins », tout en effectuant des saluts nazis. Une enquête a été ouverte.
Crédits photo/illustration en haut de page :
Margaux Simon

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