Un militant du collectif antifasciste La Horde analyse la manière dont les groupes qui luttent contre l’extrême droite sont désignés comme des ennemis de l’intérieur, alors que des personnes militant à la Jeune Garde ont été interpellées suite à la mort de Quentin Deranque.
Olivier Doubre • 19 février 2026 offert

Une rue de Lyon, le 17 février 2026, après la mort de l’activiste d’extrême droite français Quentin Deranque.
© OLIVIER CHASSIGNOLE / AFP
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Après la mort du militant d’extrême droite Quentin Deranque, nous avons rencontré un militant de longue date du collectif antifasciste La Horde (créé en 2012) – qui souhaite demeurer dans l’anonymat – pour interroger l’histoire et les ressorts de l’antifascisme. Il réagit aux récents événements à Lyon, largement instrumentalisés par l’extrême droite, ses militants racistes et néofascistes, et ses puissants relais médiatiques. Et souhaite préciser que La Horde est un groupe qui fournit « essentiellement du matériel militant aux groupes et individus engagés dans le combat contre l’extrême droite ».
ZOOM : La Horde et les éditions Libertalia
On assiste à un déchaînement contre les groupes et militants antifascistes depuis la mort de ce militant d’extrême droite à Lyon, Quentin Deranque. Pourquoi parlez-vous d’ « antifa bashing ».
En effet. Cela ne date pas des événements survenus à Lyon, mais remonte en fait à la mort de Clément Méric le 5 juin 2013 à Paris. J’entends par là la désignation de l’antifasciste comme figure répulsive livrée en pâture. C’est vraiment à ce moment-là, soit il y a près de 13 ans, que l’extrême droite, puis la droite, le centre et presque tout le monde aujourd’hui, s’est mis à construire une nouvelle figure de l’ennemi intérieur. Ils sont parvenus à casser ce qui était, depuis les années 1980 et même auparavant, l’évidence antifasciste, c’est-à-dire celle du combat contre le fascisme et l’extrême droite, sous ses nouveaux aspects. Ils se sont ainsi employés à déconstruire cette évidence par un travail spécifique, qui a même commencé avant, notamment depuis que Marine Le Pen a pris la direction du FN.
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Cette logique de normalisation de l’extrême droite et de criminalisation de l’antifascisme a-t-elle atteint son paroxysme aujourd’hui ?
Oui, puisque quasiment toute l’extrême droite s’aligne sur cette nouvelle ligne « respectable », depuis leurs élus jusqu’aux groupuscules les plus radicaux, en gommant toute leur dimension guerrière et viriliste. Y compris ceux qui participent au rassemblement du 9 mai, qui commémore la mort d’un militant néofasciste où défilent à Paris tous les groupes d’extrême droite les plus violents, les néonazis, dont Quentin Deranque. On assiste là à une torsion, à une inversion de ce qui est la réalité de l’extrême droite, puisqu’à l’issue de ce défilé, leurs dirigeants se félicitent devant les médias d’avoir défilé dans le calme, sans incident, sans agression autour du cortège (même si ce n’est souvent pas le cas).
Le niveau de violence politique est maintenu et entretenu par l’extrême droite.
Ils auraient donc défendu leurs idées racistes « pacifiquement ». Il y aurait donc des racistes « non-violents » ! Plus personne ne voit que cela n’a aucun sens qu’il peut exister un racisme « non violent », alors même que le racisme est intrinsèquement une violence. Et une autre des grandes victoires de l’extrême droite, c’est de se dissimuler en opérant sans cesse un changement sémantique des termes par lesquels on la qualifie, en reprenant les mots qu’elle entend employer à son propos : les néofascistes deviennent « identitaires », tout comme disparaissent les termes de nationalistes, et d’abord celui d’extrême droite. Il s’agit pour elle de disparaître en fait, de dissimuler ce qu’elle est.
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Depuis plusieurs jours, on entend et on lit un peu partout : « l’antifascisme tue ». Que cela vous inspire-t-il ?
Cela participe de la même logique que je viens d’évoquer. Tout d’abord, c’est faux. C’est l’extrême droite qui tue puisqu’il est avéré que, depuis cinq ans, on déplore une dizaine de morts de son fait. Et ce qui est incontestable, c’est que le niveau de violence politique est maintenu et entretenu par l’extrême droite. Même de source policière, les risques d’attentats, de violences et de morts ou de blessés, sont possiblement imputés, dans le champ politique, à l’extrême droite – et pas ailleurs. Nous avons d’ailleurs consacré un certain nombre de pages dans nos livres collectifs pour rappeler que, du point de vue historique, l’antifascisme ne sort pas de nulle part et trouve son origine en tant que mouvement d’autodéfense.
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Depuis la fin du XIXe siècle, quand la droite nationaliste apparaît comme force organisée, elle s’en prend physiquement à ses ennemis politiques. Et c’est en réaction à cette violence que tous les groupes antifascistes se sont constitués et organisés, ceci depuis plus d’un siècle. Ce n’est pas le contraire. Et la plupart des militants qui montent des groupes antifascistes ont d’autres engagements, une activité militante par ailleurs, mais se voient contraints de s’organiser face à la violence de l’extrême droite. J’ajouterais même qu’ils s’en passeraient bien, alors que l’on défend et on lutte pour une société égalitaire, solidaire, ouverte. Mais c’est un mal nécessaire face à la violence fasciste à laquelle on est confronté.
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Tout le travail de sémantique de l’extrême droite actuellement consiste à stigmatiser l’antifascisme comme un problème.
Cela provient du constat que, parmi tous les combats que l’on a à mener, il y a une lutte incontournable à laquelle il faut faire face, qui vous rattrape in fine, celle contre les idées inégalitaires et les groupes qui les incarnent. En commençant d’abord par remettre des mots clairs sur les réalités que l’extrême droite essaie de gommer. Ce qui ne vaut pas seulement pour la France, mais existe au niveau international. Or tout le travail de sémantique de l’extrême droite actuellement consiste à stigmatiser l’antifascisme comme un problème, afin de dire que le fascisme n’en serait plus un ! C’est pourquoi il va falloir serrer les rangs !
Quel regard portez-vous sur le traitement médiatique des récents événements et la présentation caricaturale de la résistance antifasciste par les grands médias ?
Il faut se souvenir qu’avant la Seconde Guerre mondiale, tout ce qui comptait d’idées racistes, antisémites, réactionnaires, nationalistes, s’exprimait dans des titres nationaux, au sein de grands groupes de presse puissants. Or toutes ces idées sont de nouveau là, avec ces relais puissants. Et cette évolution s’est faite très vite. Avec la particularité, nouvelle cette fois, du rôle central d’internet et des réseaux sociaux qui diffusent ces idées, ceci avec une accélération inédite. Et en la matière, sans pouvoir développer davantage, il faut souligner l’inefficacité des lois contre le racisme, l’antisémitisme et contre les discriminations, qui finalement ont servi le processus de victimisation auquel veut faire croire l’extrême droite.
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Enfin, il y a la tactique de l’extrême droite, du RN surtout, qui joue sur une certaine ambiguïté – à la différence souvent de Reconquête ! et de Zemmour. La preuve, c’est qu’on n’entend presque pas le RN sur ce qui vient de se passer, car il ne veut surtout pas être assimilé à l’extrême droite. Avec un système médiatique qui a de moins en moins de journalistes et de moyens, qui doit aller toujours plus vite, où de fait il est plus simple de reprendre les discours préfabriqués.
L’indécence de l’extrême droite n’a pas de limite.
Comme on l’a vu dans la récente séquence, où de grands médias, même du service public ont repris des mensonges du collectif Némésis. Comme cette histoire de coups de couteau, totalement inventée. On le savait déjà, l’indécence de l’extrême droite n’a pas de limite, mais elle s’exprime aujourd’hui dans un système médiatique en accélération perpétuelle.
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