Nouveaux influenceurs d’extrême droite et pseudo-science (1) : « Où va ma France » et « Lebracq »

Nouveaux influenceurs d’extrême droite et pseudo-science (1) : « Où va ma France » et « Lebracq »

● Extrême droite● Medias● réseaux sociaux

Le 3 janvier, la diffusion sur un site internet de la cartographie d’une prétendue « islamisation » de la France a fait scandale. L’auteur prétend avoir compilé des données officielles pour en tirer des indices d’« islamisation » et d’insécurité. C’est une nouvelle tendance chez les influenceurs d’extrême droite : publier une multitude de graphiques supposés accréditer des thèses farfelues et donner un verni de rationalité scientifique à des peurs irrationnelles. Et si les chiffres sont parfois exacts, leur interprétation est fantaisiste. Premier volet de notre série sur les nouveaux influenceurs d’extrême droite et leur pseudo-science, avec « Où va ma France » et « Lebracq ».

« Envie de savoir où se trouve le centre de migrants le plus proche de chez vous ? La mosquée la plus proche ? Le quartier sensible le plus proche ? C’est désormais possible sur mafrance.app/lieux. Pratique pour le prochain déménagement ». Depuis cette publication du 3 janvier, le compte X « Où va ma France ? » publie et republie les mêmes chiffres et les mêmes cartes de France, à quelques variantes près, avec des coups de projecteur locaux.

« Implantation des 99 centres de migrants à Paris » ; en anglais, à destination des touristes, « Check the location of your hotel and B&B, just to be sure you are not overlooking anything » le 25 janvier (« Vérifiez l’emplacement de votre hôtel ou de votre Airbnb en vous assurant de ne rien négliger »). Comprendre : ne pas négliger de vérifier s’il n’y a pas une mosquée ou un centre d’hébergement de migrants dans le coin, ou de connaître le nombre d’agressions et de vols dans le quartier, avec ainsi l’établissement d’un lien mécanique entre, d’une part, la présence de migrants et/ou de musulmans et, d’autre part, l’insécurité.

Le tout renvoie vers un site dédié, qui a compilé un ensemble varié de données officielles pour calculer, sur des bases hasardeuses, quatre indices (insécurité, immigration, islamisation, changement culturel et interventionnisme social, dit aussi « indice de wokisme). Des données parfois objectives, comme le nombre de délits ayant donné lieu à des plaintes, mais bien souvent pêchées on ne sait où voire purement subjectives. Ainsi, on se demande bien comment l’auteur recense le pourcentage de Français de naissance et de naturalisés parmi la population. De même, l’indice de « wokisme », selon l’auteur, « décrit l’ensemble des données reflétant une idéologie gauchiste », c’est-à-dire par exemple « le féminisme excessif » ou « l’idéologie de la justice sociale ». Bref, du grand n’importe quoi bien emballé, graphiques et cartes interactives à l’appui.

Lebracq : faux dandy transgressif, vrai racialiste

Les chiffres, les tableaux, les graphiques, les références à des rapports : c’est la grande tendance à l’extrême droite. Alors que ses influenceurs traditionnels carburaient traditionnellement à l’émotion, à coups d’invectives et de paniques identitaires, de nouveaux sont apparus plus récemment, avec cette même volonté de crédibilité apparente, se targuant de faire appel aux sciences sociales et aux statistiques. C’est par exemple le cas de « Lebracq », très actif sur TikTok (156 000 abonnés) et sur Instagram (87 000).

S’il manie souvent une certaine ironie hautaine pour condamner les « gauchistes », systématiquement présentés comme des benêts ignares (« J’adore les gauchistes ! Vous savez pourquoi ? Parce qu’ils sont bêtes », résume-t-il dans une vidéo), il se pique de culture et prend un malin plaisir à citer des auteurs de gauche comme Frantz Fanon, qu’il ne doit pas si bien connaître que ça puisqu’il se trompe dans la prononciation de son nom — « Fanone » au lieu de « Fanon ». Et lorsqu’il le cite, il fait un énorme contresens sur l’interprétation de la pensée de l’écrivain anticolonialiste : Lebracq affirme que, comme l’extrême droite, le militant martiniquais ne croyait pas à l’assimilation des immigrés, qu’il considérait comme une aliénation. Or si Fanon considérait que « l’Antillais [immigré en métropole] est plus aliéné que le Noir africain », c’est parce qu’il croyait avoir effacé la différence que la société blanche continue de lui imposer. Autrement dit, pour Fanon, si l’assimilation est un vœu pieux, ce n’est pas, comme le dit Lebracq, parce que c’est une grande souffrance pour l’immigré, mais parce que la société la refuse.

Âgé de 25 ans, cet ancien étudiant en sciences politiques, adhérent du RN dans le Vaucluse et ayant fait campagne pour Bénédicte Auzanot, candidate à la mairie de Cavaillon, connaît un succès fulgurant. Sur Instagram, il n’a commencé à publier régulièrement ses vidéos politiques qu’en juillet dernier et s’approche déjà du cap des 100 000 abonnés.

Il a un profil atypique et particulièrement prisé à l’extrême droite : il est noir. D’ascendance éthiopienne et adopté par des Français, il a évolué dans un environnement essentiellement blanc. Avec ses costumes-cravates et sa coupe de cheveux alternant entre une volumineuse tignasse afro et des tresses rasta, il cultive un look de dandy transgressif. Souriant, dégageant une certaine bonhomie malgré sa suffisance, il expose sur les réseaux sociaux des idées qui le situent pourtant à la droite de l’extrême droite.

Partisan acharné de la peine de mort, pourfendeur inlassable du « racisme antiblancs » et défenseur des « Français de souche », convaincu de la primauté absolue de l’inné sur l’acquis (« Les capacités cognitives sont purement héréditaires », affirme-t-il péremptoirement) : rien d’étonnant à ce qu’il ait eu les « honneurs » — ou plutôt le déshonneur — de la matinale du média d’extrême droite Frontières, où il a déploré qu’un autre invité ait déclaré qu’être français, « ce n’est pas une couleur de peau, c’est des valeurs communes ». Des propos « antiblancs », selon lui, car « être Français, ce n’est pas qu’une culture ». Dans une émission sur YouTube, il déclare carrément que « l’Occident est blanc ».

L’obsession antiscientifique du déterminisme génétique

Obsédé par la génétique, Lebracq trouve normal que l’on critique le choix d’une candidate racisée comme Miss Alsace. « Si le concours des Miss France existe, c’était pour départager les productions génétiques de chaque région. Toutes les études génétiques nous disent qu’en France il existe des différences génétiques suffisamment importantes pour que les chercheurs puissent localiser les personnes en fonction de leurs tests génétiques ». Or non, la science ne dit pas cela : il y a certes des gènes plus présents dans certaines régions que dans d’autres, mais les différences ne sont pas suffisamment significatives pour déterminer avec certitude une origine géographique — tout au plus une probabilité.

Ce déterminisme génétique obsessionnel et cette défense de l’Occident blanc, paradoxale pour un Noir, s’expliquent : Lebracq est, en fait, blanc. Et il le dit lui-même : « Je suis génétiquement blanc et je me considère comme blanc […] et je m’appuie sur des réalités scientifiques », ratiocine l’influenceur sur Instagram. « Je suis né en Éthiopie et le groupe génétique majoritaire en Éthiopie, c’est le groupe E1B1B, et ce haplogroupe est descendant d’un groupe génétique indo-européen dans le bassin méditerranéen […]. Je vais vous donner des exemples de personnes connues comme étant blanches qui sont descendantes de ce même groupe. Il y a Napoléon et il y a… [il montre Adolf Hitler]. Donc génétiquement, je suis même germain ».

Ce charabia aux faux airs d’érudition va à l’encontre de la science. D’abord, « génétiquement blanc » ne veut rien dire scientifiquement. Les Blancs ne sont pas un groupe génétique, mais une construction sociale désignant un groupe ayant certes des similitudes physiques apparentes et surtout, historiquement, une position sociale dominante, mais aucune homogénéité génétique. Ainsi, en moyenne, la différence génétique entre deux Blancs (ou deux Noirs) pris au hasard est plus importante que la différence génétique entre l’ensemble des Blancs et l’ensemble des Noirs.

Ensuite, les scientifiques considèrent que l’haplogroupe dit « E1B1B », majoritaire en Éthiopie, est né en Afrique de l’Est et s’est ensuite répandu sur le pourtour méditerranéen, d’où cette caractéristique retrouvée chez Napoléon Bonaparte (quant à Hitler, rien n’a été démontré concernant son origine génétique). Avoir une caractéristique génétique commune avec le général devenu empereur ne fait pas de l’influenceur d’origine éthiopienne un Blanc, n’en déplaise à ce dernier.

Que cache ce discours profondément racialiste ? Pourquoi vouloir absolument être considéré comme « blanc » ? Nous avons sollicité Lebracq pour nous entretenir avec lui, mais sa réponse fut pour le moins surprenante : il nous a demandé à être payé entre 100 et 300 euros pour un entretien de dix minutes, soit entre 600 et 1800 euros de l’heure. Nous n’osons imaginer que cette demande était sérieuse, mais notre refus a visiblement déclenché chez notre interlocuteur une violente colère une violente colère : « J’emmerde votre journal ». Être d’extrême droite, c’est toute une culture.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Margaux Simon

https://www.blast-info.fr/articles/2026/nouveaux-influenceurs-dextreme-droite-et-pseudo-science-1-ou-va-ma-france-et-lebracq-7pxz6HXhRy-kTZ5c2BuHMg

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