Reportage — Agriculture

Des étudiants d’AgroParisTech, prestigieuse école d’agronomie, occupent depuis le 20 janvier deux bâtiments de leur campus en opposition à l’accord entre l’UE et le Mercosur et aux politiques agricoles en général.
Palaiseau (Essonne), reportage
« Merci d’être là… Je ne sais pas si vous mesurez l’importance de votre mouvement. » Le 21 janvier au soir, trois agriculteurs du coin sont venus soutenir la centaine d’étudiants d’AgroParisTech, prestigieuse école d’agronomie située à Palaiseau, en Essonne, qui dénoncent la politique agricole du gouvernement. Ils sont notamment engagés contre l’accord UE-Mercosur, le traité de libre-échange signé mais bloqué en théorie par une saisine de la Cour de justice de l’Union européenne.
Depuis deux jours, elles et ils occupent une partie du campus Palaiseau, en Essonne, et une trentaine d’entre eux dorment sur place. Des dizaines de tables et de chaises empilées condamnent plusieurs portes d’accès au premier étage des deux bâtiments. Les cours en présentiel, suspendus jusqu’à la fin de semaine, selon plusieurs étudiants, ont basculé en ligne ou été reportés.
Un « collectif autogéré » à l’initiative du mouvement
Sur les bancs d’un grand amphithéâtre baigné d’une lumière froide, une centaine d’étudiants du campus Palaisau d’AgroParisTech ont pris place pour la conférence. Téléphone braqué sur les invités — trois agriculteurs, dont un porte-parole de la Confédération paysanne — une étudiante retransmet les images en direct pour ceux restés « en arrière-front », sur les blocages aux entrées de l’université.
À l’origine de la mobilisation, soutenue par l’antenne locale des Soulèvements de la Terre, on trouve notamment Agro en luttes, un « collectif d’étudiant.e.s d’AgroParisTech mobilisé.e.s pour la justice sociale, sous toutes ses formes », selon sa page Instagram. La conférence débute par la prise de parole légèrement désordonnée de quelques membres de la coordination de l’occupation, dont Vipulan Puvaneswaran, activiste écolo décolonial de 22 ans en deuxième année de master. « Comme on est en autogestion, on n’a pas pensé à désigner des personnes pour animer la discussion », annonce-t-il au micro, déclenchant une rumeur amusée.

Un mot d’ordre inscrit au marqueur sur le tableau de l’amphi revient sans cesse dans les interventions des uns et des autres : « Stop à la cogestion. » La cogestion des politiques agricoles entre le gouvernement et le syndicat agricole productiviste, la FNSEA. Mais aussi la cogestion des formations, entre l’agro-industrie et la direction d’AgroParisTech.

Pratiques agricoles alternatives
Pendant plus de deux heures, les questions affluent. « Est-ce que vous pouvez nous parler de votre ferme agroécologique ? Que faire de notre diplôme ? Où travailler plus tard ? Que pensez-vous des Plans alimentaires territoriaux, est-ce un bon outil ? » La mobilisation de ces jeunes a fait des émules : Paul, étudiant de CentraleSupélec, autre prestigieuse école, est venu sur place soutenir ses camarades d’AgroParisTech. Installé devant un ascenseur, au premier étage d’un des bâtiments occupés, au milieu de tables et de chaises retournées, il accepte volontiers d’interrompre son devoir de classe pour discuter avec Reporterre.
Selon lui, sensibiliser les nouvelles générations aux combats commencés par les anciennes promotions est crucial : « Le contexte étudiant fait qu’il y a un turnover. L’administration joue sur ça d’ailleurs. On essaie de faire en sorte que les générations ultérieures soient aussi dans le coup. »

Lilou, Marie et Maud, étudiantes en première année d’ingénieur, font partie des nouvelles « recrues » venues participer à quelques assemblées générales. Et ressortent de la conférence avec des questionnements plein la tête : les limites du technosolutionnisme et des « machines qui se renouvellent sans cesse », l’intérêt de la Sécurité sociale de l’alimentation et des pratiques agricoles alternatives…
Parmi les revendications locales du mouvement porté par Agro en luttes, se trouve une demande de « rupture dans la gestion de la ferme de Grignon », dans les Yvelines. Ce lieu expérimental est aujourd’hui « un exemple de la vision pseudo-agroécologique et technosolutionniste d’AgroParisTech ». Le mouvement est l’occasion de sensibiliser les étudiants à ces enjeux locaux.
« Au moins peut-être même juste pour nous, en tant que futurs ingénieurs, d’avoir un pied dedans et de pouvoir discuter de ce genre de sujets. Rien que pour ça, le mouvement est utile », dit Lilou.
Ce mouvement, en seulement deux jours, porte déjà ses fruits, selon Marie qui se sentait « vraiment dépolitisée » : « Avoir ce genre de conversations permet de rouvrir les yeux. Ça me donne envie de continuer à participer au mouvement et de continuer à m’informer. »

Nuit dans des duvets
À l’issue de la conférence, des petits groupes se préparent pour la deuxième nuit d’occupation, emmitouflés dans des duvets. Certains décident de mener une petite enquête sur l’appartenance sociale des étudiants dans le mouvement. Une feuille avec un tableau griffonné circule. Les étudiants les plus impliqués s’organisent pour savoir qui reste et qui part pour prendre la relève le lendemain matin.
Plusieurs d’entre eux continent d’ailleurs à suivre les cours à distance. Sarah, étudiante en master, explique : « Certains profs nous soutiennent. Par exemple, ce matin, l’enseignant nous a laissé un bon quart d’heure pour expliquer ce qu’on fait. Un autre prof a envoyé un mail à toute la promo pour nous dire que ce qu’on fait avait du sens. »
Elle acquiesce vigoureusement quand l’un de ses camarades prend la parole : « Une de nos revendications principales, c’est qu’on veut une agroécologie forte — un concept étudié avec l’un de nos professeurs. Une partie des revendications vient de ce qu’on étudie… On n’a pas tout inventé nous-mêmes ! »
Dans un communiqué du 22 janvier, AgroParisTech a assuré que son « objectif premier […] est de former ses étudiantes et étudiants et leur donner les outils pour développer des solutions durables pour l’agriculture, l’alimentation, l’environnement et la forêt » et explique que la direction a rencontré les « étudiants contestataires ».

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