Sabine Grataloup, la mère qui défie le géant Monsanto

Portrait — Pesticides

Sabine Grataloup, la mère qui défie le géant Monsanto

Sabine Grataloup sur le sol de la carrière d’équitation où elle à épandu du Glyper, responsable des malformations de son fils Théo. Ici, le 29 janvier 2024. – © Moran Kerinec / Reporterre

Mère de Théo, souffrant de malformations attribuées au glyphosate, Sabine Grataloup a attaqué Monsanto en justice. Elle raconte à Reporterre ses 16 années de lutte, pour son enfant et contre le géant de l’agrochimie.

Moidieu-Détourbe (Isère), reportage

Ce jour-là, il a fallu esquiver les barrages d’agriculteurs pour ne pas manquer le rendez-vous. Depuis une semaine, la colère des paysans grondait sur les autoroutes. Si nombre d’entre eux revendiquaient une rémunération équitable, la FNSEA exigeait — et a obtenu — la suspension d’Écophyto, le plan gouvernemental qui prévoit de diviser par deux l’usage des pesticides d’ici 2030. Hasard du calendrier, Reporterre devait rencontrer Sabine Grataloup.

Il y a seize ans, Théo, le fils de Sabine, est né avec de graves malformations du larynx, de l’œsophage et du système respiratoire. Sa mère lie cette tragédie à son usage du Glyper, un désherbant commercialisé par Novajardin, dont la substance active, le glyphosate, a été créée par Monsanto. L’actualité la fait grincer : « Les agriculteurs n’arrivent pas à gagner leur vie et on les incite à la réduire pour améliorer à la marge leurs rendements. C’est d’un cynisme total. »

Sabine Grataloup nous accueille dans sa grande demeure iséroise, à 45 km de Lyon, où elle a établi son agence de voyages. La quinquagénaire a un regard bleu sombre, le débit rapide et précis. Elle cite de tête les études. Dissimule par un éclat de rire sans joie les épreuves traversées. La douleur de son fils. La solitude. Le harcèlement en ligne. « Quand on a des enfants, on n’a pas le droit d’avoir un coup de mou », dit-elle. Son salon décoré de figurines et tableaux équins reflète sa passion. Fondée il y a vingt-cinq ans avec son mari Thomas, sa petite entreprise organise des voyages à cheval à travers le monde. Patagonie, Mongolie, Islande… Sabine Grataloup le reconnaît sans fard : « J’ai une empreinte carbone médiocre. »

La demeure avait tout de l’idéal : la campagne, la famille à deux pas, un grand terrain où voir trotter ses chevaux et grandir ses enfants… Une fille, puis un fils, Théo, né en mai 2007. C’est à sa naissance que les parents ont découvert les malformations. À peine né, Théo subit ses premières opérations pour séparer ses systèmes digestif et respiratoire. À ce jour, celui qui est désormais un jeune homme est passé cinquante-cinq fois sur le billard. La trachéotomie lui a laissé un trou dans la trachée, et a rendu sa voix plus métallique.

Théo, ici âgé de 10 ans, avec son poney et sa mère Sabine Grataloup, le 5 octobre 2017 à Moidieu-Détourbe, près de Vienne. © AFP / Jean-Philippe Ksiazek

Le nourrisson a vécu ses six premiers mois dans un service de réanimation. Sorti de l’hôpital, il a dû être sous la surveillance constante d’au moins deux adultes, dont un formé à la réanimation d’un enfant trachéotomisé. Si la canule alimentant Théo en oxygène se bouchait, ses parents n’avaient que vingt secondes pour agir. « Plus de temps et c’en aurait été fini, dit Sabine. On a failli perdre Théo à plusieurs reprises, il devenait tout bleu. C’était un stress énorme. »

Ses premiers pas en maternelle ont nécessité une veille continue. Son auxiliaire de vie scolaire n’était pas formée aux gestes de soin et ses parents n’avaient pas le droit d’entrer en classe. Alors, Sabine a télétravaillé depuis le parking de l’école, jusqu’à ce qu’une dérogation l’autorise à utiliser un bureau dans un couloir.

« Maman, ça veut dire qu’ils savaient que leurs produits n’étaient pas bons ? »

Cherchant les causes de ces malformations, le médecin de Théo a écarté la piste génétique au profit d’un facteur extérieur en début de grossesse. Il a évoqué une étude soulignant la surexposition aux pesticides. Sabine n’y a pas cru. « On mange bio depuis des années et il y a très peu de champs cultivés autour de chez nous », pensait-elle alors.

L’année suivante, elle a désherbé la carrière d’équitation, à quelques mètres de sa maison. Un geste habituel : elle pulvérisait du Glyper trois fois par été pour entretenir ce grand rectangle de sable. Cette fois-ci, le pesticide lui a donné la migraine et lui a laissé une impression de douche chimique sur sa peau. « Ça a fait tilt. » Le pulvérisateur lui est tombé des mains : elle avait passé du Glyper lors de son premier mois de grossesse.

Cette coïncidence est devenue un doute. À la recherche de preuves, Sabine a écrit aux autorités sanitaires, aux scientifiques et aux responsables politiques. En vain. Une étude en Argentine a retenu son attention. Le Dr Carrasco y démontrait l’effet toxique du glyphosate sur des embryons de batracien, dont des malformations du système digestif semblables à celles de Théo. Là-bas, les champs ont été bombardés de glyphosate et les cas de malformations congénitales à la naissance ont explosé. Le doute est devenu une certitude.

Le sol de la carrière d’équitation où Sabine Grataloup à épandu du Glyper. © Moran Kerinec / Reporterre

À l’invitation de la réalisatrice Marie-Monique Robin, autrice du documentaire Le Monde selon Monsanto, Sabine Grataloup a participé en 2016 au procès citoyen du géant de l’agrochimie organisé à La Haye. Arrivée « complètement découragée de hurler dans le désert depuis des années, sans réponse », elle y a rencontré les médecins argentins dont elle a épluché les études et des dizaines d’autres victimes. La bulle de la solitude a éclaté. « C’était complètement dingue, raconte-t-elle. D’un coup, nous n’étions plus seuls. »

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En 2017, les Monsanto Papers, révélés en France par Le Monde, ont provoqué un choc. On y apprenait que la firme étasunienne a orchestré une campagne pour discréditer et intimider les scientifiques qui ont étudié les effets du glyphosate.

Sabine a appris la nouvelle à la radio alors qu’elle conduisait. Attaché à l’arrière, Théo avait 11 ans. Sa mère n’a rien dit. Trente secondes se sont écoulées. « Maman, ça veut dire qu’ils savaient que leurs produits n’étaient pas bons ? Donc, ça veut dire qu’ils ont menti ? Et que s’ils ne l’avaient pas fait je n’aurais pas été exposé ? » La salve de questions a transpercé sa mère. « Bienvenue dans le monde des adultes, mon fils », pensa-t-elle.

La carrière d’équitation a été transformée en terrain de jeu pour enfants. Faute de pesticides, l’herbe a pris le pas sur le sable. © Moran Kerinec / Reporterre

En procès contre Monsanto

L’histoire des Grataloup a attiré l’attention de l’avocat William Bourdon, spécialiste des contentieux contre les multinationales. Étoffée par les témoignages des médecins de Théo et les nombreuses études sur le caractère tératogène (malformations sur l’embryon) du glyphosate, l’épaisseur du dossier a convaincu le pénaliste. Il fallait y aller « pour Théo, pour les autres familles concernées en France et ailleurs, qui ne peuvent pas prouver qu’elles ont été exposées ». En 2018, la famille Grataloup a assigné les sociétés Novajardin et Monsanto en justice.

L’annonce a suscité l’attention médiatique… et un violent retour de bâton. Sabine a dû endurer des vagues de harcèlement sur les réseaux sociaux. Des communicants et journalistes défendant l’agro-industrie se sont évertués à nier la responsabilité du glyphosate dans l’état de santé du fils de Sabine. Certains ont mis en doute sa santé mentale. D’autres l’ont sermonnée pour avoir épandu un pesticide sans protection. Le déferlement a été tel qu’elle ne souhaite pas « exposer plus » son fils. D’ailleurs, le jour de notre visite, Théo suivait ses cours de première au lycée.

« Pour vous, c’est une victoire, madame »

En parallèle, Sabine a présenté le cas de son fils au Fonds d’indemnisation des victimes de pesticides (FIVP), créé en 2020. En mars 2022, le téléphone a sonné. Un représentant du FIVP a lu l’avis de ses experts reconnaissant « la possibilité du lien de causalité entre la pathologie de l’enfant et l’exposition aux pesticides durant la période prénatale du fait de l’activité professionnelle de l’un ou des deux parents ». Un silence d’incompréhension a suivi. « Pour vous, c’est une victoire, madame », a dû préciser le fonctionnaire.

Pour la première fois en France, le glyphosate a été officiellement considéré comme une cause potentielle de malformations congénitales. Cette reconnaissance a ouvert une indemnisation d’environ un millier d’euros par mois jusqu’au réexamen du dossier en 2025. Si Sabine était émue, elle a craint que révéler cette source de revenus à Théo puisse l’affecter pendant ses études. « On est restés tétanisés, confie-t-elle. Il y avait le risque d’une nouvelle vague de harcèlement, je ne voulais pas qu’il soit confronté à ça. Donc, on n’en a parlé à personne. »

Sabine Grataloup, ici le 29 janvier 2024, a intenté une action en justice « pour Théo, pour les autres familles concernées en France et ailleurs, qui ne peuvent pas prouver qu’elles ont été exposées ». © Moran Kerinec / Reporterre

L’actualité politique l’a obligée à briser le silence. À l’automne 2023, des articles de presse ont minimisé les dangers du glyphosate. Le lobby agro-industriel était en pleine campagne pour préparer l’opinion à sa réautorisation par la Commission européenne. Sabine et son mari n’ont pas pu rester les bras croisés : « C’était notre devoir de citoyen, on ne pouvait pas laisser le gouvernement prendre une décision sans avoir cet élément étayé scientifiquement. »

Le couple a donc rendu l’information publique. Sans succès : faute d’accord entre les pays européens, le glyphosate a été réautorisé pour dix ans. La France s’est abstenue à deux reprises de voter. « C’est lâche et à rebours de l’intérêt général, dit Sabine Grataloup. Ils savaient parfaitement ce qui allait arriver en s’abstenant. »

Malgré « la mise en pause du plan Écophyto » annoncée par Gabriel Attal, Sabine Grataloup garde un espoir. Six ans après son annonce, la procédure intentée contre Monsanto touche à sa fin. Une victoire juridique lavera le déshonneur des politiques.

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