La villa de Pablo et Irène

N’y allons pas par quatre chemins : c’est une catastrophe, non seulement pour Podemos, mais plus largement pour tout le « mouvement des indignés », en Espagne et ailleurs.

 

 

On sentait bien, depuis quelque temps déjà, qu’il allait se passer quelque chose… mais pas ça ! Car contrairement au titre de l’article (extrêmement bien documenté, comme d’habitude) de Ludovic Lamant du 21 mai, Iglesias ne « joue pas à se faire peur ». Il ne joue pas du tout. Il vient de basculer, tout simplement, dans l’autre monde, celui des privilégiés, des détenteurs d’un pouvoir. Un pouvoir dans les mailles duquel il n’a cessé de se ligoter.  Et ce n’est pas d’aujourd’hui.

L’achat de cette somptueuse villa (on peut la visiter ici) n’est que le signe le plus spectaculaire de ce basculement auquel l’a conduit l’exercice d’un pouvoir qui le poussait nécessairement à se vivre comme être d’exception et par là-même à s’autoriser la transgression des lois établies par son propre pouvoir.

Et les applaudissements de la « gente », de ce peuple fasciné par sa parole, il est vrai et au sens propre magistrale, ne faisaient qu’ajouter à sa propre fascination et à le convaincre  si besoin était de sa légitimité, de son droit à vivre au-delà de la « gente », de vivre… dans une somptueuse villa.

On sentait bien qu’il allait se passer quelque chose. Il y avait eu « l’affaire Monedero », une histoire de gros sous qui obligea ce dernier, quoique non condamné par la justice, à quitter la direction de Podemos. Puis vint le conflit, politique celui-ci, entre Iglesias et son copain Errejón, conflit tranché « organiquement » lors de l’assemblée de Vistalegre 2 (février 2017) en faveur du premier.

Puis la désignation par Iglesias de sa compagne Irene Montero comme porte-parole c’est-à-dire comme deuxième personnage de l’organisation. Puis l’intervention de Carolina Bescansa (oui, celle qui avait amené son bébé dans l’hémicycle) proposant à Errejón une alliance pour se débarrasser de Pablo, de son « verticalisme » autoritaire et sa propension pour ainsi dire stalinienne à exclure tout récalcitrant. Sans compter la démission de Luis Alegre, autre fondateur, et le limogeage brutal de  Sergio Pascual, le numéro trois à l’époque (mars 2016) pour cause d’incompétence.

On s’attendait bien à une rupture quelque part mais une rupture « politique ». Pas ça tout de même. Mais après tout, ne s’agit-il pas là d’un acte politique, essentiellement politique ? On ne va pas reprendre ici les arguties du pilonnage en règle de la droite plus ou moins fascisante. Elle jubile évidemment.

Ecoutons en revanche attentivement le jugement porté par cet autre personnage de Podemos, le maire de Cadix, José María Gonzalez, « Kichi », membre du courant « anticapitaliste » et qui a été le premier à réagir.

Il dit dans un premier temps qu’il ne souhaite nullement vivre ailleurs avec ses enfants, que dans un appartement modeste du quartier populaire de la Viña car « c’est déjà un privilège que de vivre là en compagnie de Teresa Rodriguez » (députée régionale et porte-parole de Podemos pour l’Andalousie). Il ajoute que le code éthique du parti approuvé à l’unanimité n’est pas une simple formalité mais l’engagement à vivre comme les gens ordinaires de manière à pouvoir les représenter effectivement dans les institutions…

Alors Juan Carlos Monedero, fidèle parmi les fidèles de son ex-étudiant Pablo, n’hésite pas à reprocher à Kichi sa gestion des chantiers navals de Cadix allant jusqu’à l’accuser de « vendre des frégates à l’Arabie Saoudite » et d’avoir décoré, comme c’est la tradition à Cadix, d’une médaille l’effigie de la patronne de la ville.

Alors Kichi adresse une longue lettre ouverte à Monedero écrite dans une belle langue andalouse qui commence ainsi :

« Il est des choses qu’il vaut mieux dire sinon elles s’incrustent et deviennent cancéreuses… »

Puis, il ajoute […] « Vendredi dernier j’ai dit que le code éthique de Podemos n’est pas une simple formalité. J’ai dit que le code éthique est une garantie pour que nous vivions comme les gens ordinaires même si, quand on est connu ce n’est pas facile. Ce qu’ils sont en train de faire à Pablo et à Irene est atroce, ils me trouveront à leur côté s’ils veulent de moi, face à l’extrême droite médiatique ou politique.

[…]

Je crois que les gens me voient tellement dans la rue que je fais partie du paysage ce qui me fait bénéficier d’une intime popularité, non pas, Juan Carlos, une célébrité mais une popularité de voisinage. […] Mais cela ne perturbe pas ma vie, en revanche, oui je vais le dire sinon qui le dira ?, être maire est la chose la plus dure que j’ai eu à vivre. […]. Peu m’importe que l’on me photographie, littéralement, le cul à l’air mais ce qui me fait mal, c’est cette voisine, ma voisine qui ne mange pas pour pouvoir nourrir ses petits enfants. C’est un voisin les yeux dévastés par le désespoir produit par un chômage qui dure depuis dix ans. C’est une mère jeune et édentée à qui on vient de nouveau d’enlever un enfant. C’est un ami dont tu dois te séparer une fois de plus parce qu’il enferme sa tristesse dans sa valise avant de passer le pont. C’est la dernière personne sans domicile qui est morte dans tes bras. Dans tes bras (que se Te murio), Juan Carlos, car les personnes sans domicile, quand tu es maire ne meurent pas mais meurent dans tes bras.

Et puis cette pression venue d’en bas qui m’oblige à ne pas pouvoir refuser le travail offert part les chantiers navals. Et le « Diario de Cadiz » qui m’apprend que tu as dit « que je vends des armes à l’Arabie Saoudite » comme si je disposais d’un arsenal à la mairie ou dans mon appartement de 40 mètres carrés. Ce n’est évidemment pas moi qui décide de ce que fabrique Navantia comme a tenté de le faire croire une certaine presse, mais que tu le fasses toi, cousin…

La vérité c’est que nous avons commandé une étude pour offrir une alternative à l’industrie de guerre de Cadix, nous avons travaillé la main dans la main avec des collectifs, des travailleurs et des travailleuses pour offrir cette alternative et nous allons continuer ainsi à exiger la réindustrialisation soutenable de notre terre.

[…]

Les gens sont prêts à nous pardonner bien des erreurs mais ce qu’ils ne nous pardonnerons pas c’est de changer de camp…

Ton cousin du Sud t’embrasse très sincèrement.

Kichi »

Il me semble que le texte de Kichi est suffisamment explicite. Il pose, en effet la question fondamentale, non seulement pour les politiques mais pour tout un chacun, qui est celle de la cohérence, ce fondement du stoïcisme sans lequel il ne peut y avoir d’aspiration à la sagesse, de cheminement vers la sagesse, c’est-à-dire vers la liberté et, autant que faire se peut, vers la vérité.

Vivre en cohérence avec la Nature comme disent les stoïciens, c’est vivre en cohérence avec la Raison, cette raison qui dicte de mettre en concordance ses discours et ses actes.

De sorte que ce qui est catastrophique en l’occurrence, ce n’est pas l’achat de cette somptueuse villa, c’est le fait de choisir le somptueux comme cadre de vie, comme mode de vie, quand le propos que l’on entend depuis des années est celui du mode de vie des gens simples, de la sobriété et du partage, quand le goût du luxe efface le discours de la « gente », quand la silhouette de « l’intellectuel organique » s’égare dans l’incohérence et se dissout dans la culture hégémonique de la  « caste ».

Et ce qui, peut-être, est encore plus catastrophique c’est que 70% des participants à la consultation interne viennent, ce dimanche, de confirmer Pablo et Irene à leur poste respectif. La peur du vide ? Peut-être.

Nous voici bien loin, en tout cas, du 15-M de la Puerta del Sol, de la « revolución ética » et de « l’asalto a los cielos ». Il me semble, mais je me trompe peut-être.

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