L’affaire Abdallah : la peine d’un militant, le chaos d’une époque

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L’affaire Abdallah : la peine d’un militant, le chaos d’une époque

● Cinéma● Justice● Prison

Georges Ibrahim Abdallah est le plus ancien prisonnier politique de France. Incarcéré depuis 40 ans, il demeure un symbole. Il était soupçonné d’être derrière les attentats qui semèrent le chaos dans le Paris des années 1980 et il a été condamné pour le meurtre de deux diplomates. Dans le film L’affaire Abdallah que Pierre Carles lui consacre (sortie le 8 avril), on découvre une histoire plus que trouble : un pays se choisit un coupable idéal. La machine médiatique officielle s’emballe, au service d’une raison d’état, aveugle et sourde à toutes les ambiguïtés de cette affaire, que ce documentaire met en évidence.

Image Annie Gonzalez/C.-P Productions.

L’histoire se déroule sur fond de tension au Moyen-Orient. Le documentaire décrit un sac de nœuds compliqué, mêlé de services secrets, de dettes impayées par la France, de guerre entre l’Iran et l’Irak, de conflit entre Israël et le Liban, dont la résistance est liée à celle de la Palestine. Pierre Carles choisit de nous plonger dans l’opacité d’une époque. Tout ce qui fait qu’un homme devait en être tenu pour seul responsable. Le réalisateur cherche à comprendre pourquoi cet homme a été maintenu à l’ombre pendant si longtemps.

Un monde dans une cellule

La caméra commence par nous entrainer dans les dédales d’une prison. Les portes métalliques claquent. Les couloirs s’enchainent. La porte orange d’une petite cellule s’ouvre. Un vieil homme accueille ses visiteurs, ému. Dans sa bouche s’anime le vocabulaire des vieux militants encore fervents. Il s’adresse à ses interlocuteurs en les appelant « camarades ». Ça sonne touchant, presque désuet. Sur le mur au-dessus du petit lit, il y a un grand drapeau rouge avec le portrait légendaire du Che, dont le symbole vibre encore dans son regard à lui. Les photos punaisées au-dessus de son bureau disent les causes qu’il défend. Auxquelles il n’a jamais cessé de croire. Il contemple le portrait de ceux qui sont morts pour elles. Sur ces cartes, on voit aussi le territoire de la Palestine peu à peu morcelé. La colonisation qui a atomisé les consciences de cette région du monde.

La scène est intimiste, presque un moment volé. Pourtant, tout ici fait symbole sous le regard de Carles. Le flambeau qui se transmet d’une génération à l’autre. On n’est pas dans un doc didactique. On plonge dans l’univers de ce vieux monsieur, dans son iconographie, dans ses références, dans son engagement. Et cela dicte le point de vue du film.

George Ibrahim fut il y a 40 ans l’ennemi d’état absolu, Le prisonnier que les terroristes, surnommés dans les gros titres de l’époque « les fous d’Abdallah » voulaient libérer. Le réalisateur convoque la furie des infos d’alors. On songe à la fascination exercée par Mesrine, dans cette époque où la violence se teintait souvent d’idéologie, dans une forme de guerre qui ne disait pas son nom, mais qui se développait bien souvent dans les journaux.

Du sang dans les médias

J’étais môme. Je me souviens de la psychose, des bombes et des otages. Je me souviens même des photos qui font peur et de ce barbu patibulaire au regard farouche qu’on apercevait dans les JT. Des brancards sur les lieux d’attentats, des cadavres qu’on ne floutait pas dans les reportages, des traces de sang filmées sur les trottoirs. De tout ce qui était fait pour agrandir les yeux de stupeur. On voit tout ça revivre dans le film. La pulsation des époques affolées. Par son montage, Carles montre l’urgence et la confusion qui régnaient alors, la soif hystérique d’un coupable à une heure de grande écoute. A cela il oppose des témoignages contemporains, en contrastes, où pas mal de protagonistes d’alors finissent par admettre leurs fautes, la manière dont ils n’ont rien questionné. La manière dont ils ont participé au sort de ce prisonnier politique.

La barbarie des attentats, on ne la connait que trop bien. L’horreur qui vous prend à la gorge quand l’arbitraire s’abat sur des gens qui n’ont rien demandé. Et n’en ont sans doute rien à faire de la Palestine, d’Israël ou de la lutte des classes. Ils voulaient juste faire leurs courses ou prenaient le métro.  Carles s’attarde sur les conséquences de cette stupeur qui entraine des réactions épidermiques, une justice expéditive et des gros titres sensationnalistes. A travers la figure de son héros, il détaille cette fureur générale et Abdallah en devient également un symbole.

Les médias vont préférer la facilité comme souvent. Ils vont se concentrer sur ce Georges Abdallah qui refuse de se repentir au tribunal. Il sera accusé d’être complice des explosions qui terrorisaient Paris presque toutes les semaines. Le documentaire prouve que ce n’est pas le cas. Mais son nom était connu et il était la bête noire des ministres qui l’avaient dans le collimateur. On voit comment tout a été fait pour pointer vers lui. Pierre Carles finit par décrire un mensonge d’état que des responsables, à présent à la retraite, ont tendance à admettre un peu plus facilement.

Mais il y a autre chose.

Au procès, Georges Abdallah a déclaré qu’il n’était pas responsable des attentats ou des meurtres et n’y avait pas pris part. Cependant, il se considérait comme honoré d’être associé à ces peuples opprimés qui résistent aux forces capitalistes qui les dominent.  Il ne plie pas, demeure un militant communiste.  C’est ce qu’on va lui reprocher, à défaut de preuves convaincantes. On va punir pendant des décennies la radicalité de sa parole. C’est la faute qu’on ne lui pardonnera jamais.

Il va la payer très cher. Les médias en feront un terroriste, confinant au maitre de secte. Une force occulte ou un méchant de James Bond pour qui des fanatiques seront prêts à mourir et à tuer.

L’impardonné

Là où le film devient passionnant c’est par le recul historique qu’il permet. Quand les journalistes vieillissants sont confrontés aux titres outranciers qu’ils ont signés à cette époque et qu’on les entend murmurer « on a quand même écrit beaucoup de bêtises… ». Quand après un sujet totalement à charge, le reporter télé admet qu’il n’avait strictement aucun contact avec les enquêteurs. Ils tenaient leur méchant. Ils en exploitaient l’image et la fascination. Les Américains étaient également très remontés contre Abdallah, même quand il est devenu libérable. Pourtant, les gouvernements successifs reconduiront sa peine sans jamais ciller.

Au fil du documentaire, on voit pourtant les anciens responsables, même des services secrets, admettre, comme les anciens journalistes, leurs fautes, vis-à-vis du vieux prisonnier. Ce genre d’aveu est assez exceptionnel. Leur circonspection, voire même leur embarras sont assez éloquents.

Mais rien n’y fait.

Malgré la durée de sa peine disproportionnée, Georges Ibrahim Abdallah est toujours considéré comme une menace, une antithèse.

Le spectre des années 1980 plane sur notre présent et les guerres du passé, en Israël, en Palestine, au Liban, en Iran n’en finissent pas de ressasser leurs bombes. Le sort de Georges Abdallah ressemble à un éternel retour des mêmes vieux démons.

Alors que je m’apprêtais à écrire cette chronique et que le film de Pierre Carles s’achevait sur l’image d’un Georges Ibrahim Abdallah enfin libre et de retour au pays, sa libération conditionnelle, datant de début juillet, a été annulée par la Cour de cassation.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Margaux Simon

Nicolas Houguet

https://www.blast-info.fr/articles/2026/laffaire-abdallah-la-peine-dun-militant-le-chaos-dune-epoque-UUfLwR28Sb-rKUPrbTiztQ

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