Reportage — Féminisme

Maryam, qui supporte le collectif Roja, tient une pancarte dénonçant les récents meurtres en Iran. Ici, lors de la manifestation du 8 mars 2026 à Paris. – © Valentina Camu / Reporterre
Entre la répression du régime iranien et les illusions royalistes, les militantes du collectif Roja font émerger une autre pensée féministe et progressiste opposée à la guerre en Iran. Rencontre avec celles qui refusent de « laisser cette voix disparaître ».
Paris, reportage
Tandis que le brouillard se dissipe lentement, des militantes installent les stands des syndicats et associations, à côté des joggeurs qui traversent la place pour longer le canal Saint-Martin. « J’arrive dans deux stations, je me dépêche », écrit Somayeh Rostampour par SMS.
Quelques instants plus tard, la Kurde-Iranienne de 39 ans apparaît à l’autre bout de la place Stalingrad à Paris, et accélère le pas pour nous rejoindre. C’est ici que se tient le village féministe avant le départ de la manifestation parisienne pour la journée des droits des femmes, dimanche 8 mars.
Depuis plus d’une semaine, la chercheuse en sociologie à l’université de Lille enchaîne les réunions, manifestations et entretiens pour alerter sur le sort du peuple iranien, bombardé d’un côté par Israël et les États-Unis et sous la répression du régime des mollahs de l’autre.

Alors que depuis le 28 février, les bombardements ont fait plus de 1 300 morts dans le pays, Somayeh Rostampour s’inquiète pour sa famille, dont une grande partie vit en Iran. « Je n’ai eu que quelques nouvelles par ma sœur et mon oncle, mais au bout d’une minute, la liaison a été coupée », dit-elle. Malgré ce chaos, la militante féministe a trouvé du temps pour parler du collectif Roja Paris, dont elle est membre.
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Créé en septembre 2022 à la suite du féminicide de Mahsa Amini — jeune Kurde-Iranienne arrêtée puis tuée par la police des mœurs pour avoir mal porté son voile — et de l’essor du mouvement Femme, Vie, Liberté, Roja Paris est un collectif féministe, anticapitaliste et internationaliste constitué de membres de la diaspora iranienne, kurde et afghane dans la capitale française.
« Ni mollah ni shah »
Comme Somayeh Rostampour, la quinzaine de militantes de Roja Paris estime qu’entre la République islamique et le retour de la monarchie, il existe une troisième voix populaire et progressiste totalement opposée à la guerre.
« Jamais les bombes n’ont pu apporter la démocratie. Les États-Unis comme Israël n’ont jamais été les alliés du peuple iranien. Il y a encore quelques jours, les gens luttaient contre le régime, aujourd’hui, ils se demandent comment survivre. Le premier jour de la guerre, un bombardement a fait 168 morts dans une école maternelle de petites filles à Minab, dans le sud du pays », dit la jeune femme avec colère.
À côté de ça, elle a récemment reçu un message vocal d’un ami de la fac de Téhéran, où des partisans du régime criaient des slogans religieux, affirmant qu’ils étaient prêts à mourir. « Ça m’a glacé le sang, voilà quelle est la situation en ce moment », ajoute-t-elle en ajustant son foulard sur lequel est écrit « Femme, Vie, Liberté » en kurde.

Ce message de résistance reflète l’esprit internationaliste du groupe : « Roja signifie à la fois “étoile” en mazandarani — une langue parlée dans le nord de l’Iran —, “journée” en kurde et “rouge” en espagnol, symbole des luttes de gauche. »
« Avant la création du collectif [Roja], la plupart des militants étaient déjà impliqués dans des groupes de gauche au sein de la diaspora, notamment depuis le mouvement vert, lancé en 2009 contre les résultats de l’élection présidentielle », précise Somayeh Rostampour. Elle a rejoint ces réseaux militants dès son arrivée à Paris, en 2014, « j’étais politisée depuis mes études à la fac de sociologie de Téhéran, où je suis restée dix ans ». Au fil des années, ces groupes se sont structurés pour donner naissance au collectif Roja Paris.

« La guerre est contre-révolutionnaire par nature »
S’ils ne disposent pas de local, les membres se retrouvent un dimanche sur deux chez des militants. Au-delà de relayer les rares témoignages provenant d’Iran et de faire entendre une parole féministe et décoloniale, tout en maintenant le lien avec la diaspora, les membres de Roja entretiennent des liens d’entraide avec d’autres organisations internationalistes via le réseau Les Peuples veulent.
Alors que la place Stalingrad se remplit doucement, d’autres membres du collectif arrivent pour installer le stand. Pour la première fois cette année, Roja partage un espace avec la Ligue des femmes iraniennes pour la démocratie (LFID) au village féministe. Plusieurs femmes s’approchent pour demander aux militantes quelle est la situation sur place, et leur témoigner leur soutien. Bientôt, un groupe d’une dizaine de participantes entonne « Femme, Vie, Liberté » sur l’air de Bella ciao.

Quand on demande à Rezvan Zandieh, également membre de Roja, comment elle vit la situation, elle marque une pause avant de répondre : « Je suis comme un cadavre vivant. » Déjà très affectée par la terrible répression de janvier, qui a fait plus de 30 000 morts, elle évoque des témoignages à propos de corps de femmes retrouvées avec des traces de tortures et de viols.
« Juste avant la guerre, les manifestations reprenaient chez les étudiants et les retraités. Là, tout s’est arrêté, explique-t-elle, le régime a prévenu que si quelqu’un manifestait, il serait automatiquement abattu. »
Pour la chercheuse franco-iranienne en art et genre et militante féministe, l’intervention impérialiste ne fait qu’affaiblir cette voix populaire : « La guerre est contre-révolutionnaire par nature, les prix des produits ont été multipliés par deux, la moitié des gens ne travaillent pas, les communications ont été coupées… »

« Les femmes en paient le prix »
La trentenaire exilée en France depuis 2009 s’inquiète aussi beaucoup du sort des femmes : « On le sait, partout, la guerre intensifie les violences sexistes et sexuelles. » Déjà largement invisibilisées en Iran, ces violences risquent de s’aggraver avec la militarisation du quotidien.
« Les gens sont obligés de rester chez eux, et avec la fermeture des écoles, c’est aux femmes de s’occuper des enfants tout en gérant le quotidien. Or, quand les ressources manquent, que tout le monde est enfermé et que le stress est constant, les tensions explosent et ce sont encore les femmes qui en paient le prix. »

Sans nouvelle de sa famille depuis le 28 février, elle assure que « l’illusion de la libération par les bombes, seuls les royalistes y croient. Ils ont plus de moyens, sont plus médiatisés et ils nous intimident à chaque fois qu’on les croise. Certains sont proches du groupe Némésis [un collectif d’extrême droite identitaire], nous ne voulons rien avoir à faire avec ces gens-là ». Pour Rezvan Zandieh, le véritable destin de l’Iran doit appartenir aux Iraniennes et Iraniens systématiquement invisibilisés comme les femmes, les travailleurs, les personnes queers…
« Ne pas laisser cette voix disparaître »
Alors que les militantes rangent le stand pour former un cortège et s’élancer dans la manifestation, justement, une femme du camp royaliste les invective. Rezvan Zandieh tente de contenir sa colère. Malgré ce moment de tension, l’ambiance de solidarité prend rapidement le dessus. Au milieu des banderoles — « L’impérialisme ne libère jamais les femmes de la guerre » ou « Les miso [misogynes], c’est pour la soupe » —, les tambours résonnent au milieu des chants.
« Se retrouver ici pour le 8 mars nous permet aussi de tenir, de ne pas rester seules avec cette peur, voir que l’on est soutenue comme ça apporte du réconfort », explique Parisa Sardashti, en regardant les autres féministes sur la place bondée.

Malgré la situation en Iran, elle trouve de l’espoir : « À Téhéran, de nombreuses femmes ne portent plus le voile en public. Même au milieu de la répression et de la guerre, elles continuent de résister et de s’organiser. C’est ce qui me pousse à continuer ici, avec Roja, à soutenir, porter leurs témoignages et ne pas laisser cette voix disparaître. »

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