Un prince, des réseaux, une idéologie suprémaciste : plongée dans la nébuleuse Pahlavi

Un prince, des réseaux, une idéologie suprémaciste : plongée dans la nébuleuse Pahlavi

● Extrême droite● International● Moyen-Orient

Ces derniers mois, le fils du dernier Chah d’Iran, Reza Pahlavi, est devenue une figure médiatique de plus en plus incontournable. Mais derrière ses propos apparemment modérés, ses partisans dévoilent une ligne politique radicale, avec des discours identitaires et racistes assumés, ainsi que des intimidations, des menaces et des alliances avec l’extrême droite. En France comme à l’international, la mouvance monarchiste s’appuie en outre sur des réseaux d’influence et des soutiens controversés. Ce qui interroge la nature réelle du projet politique porté par le prince héritier.

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Le 13 février, Reza Pahlavi prenait la parole à Münich lors d’un rassemblement dénonçant le régime iranien. Si beaucoup de médias se sont focalisés sur l’effet de masse autour de sa personne, parlant même de « coup de force », l’initiative présentait aussi l’intérêt de donner bien des indications sur la couleur politique de ses partisans. Car si le fils du dernier Chah d’Iran n’a fait que répéter machinalement son programme, à savoir un retour au pays en tant que leader d’un gouvernement de transition préparant l’organisation d’un référendum proposant au peuple un modèle monarchique, dont il serait l’héritier naturel, ou une république, ses partisans ont montré un tout autre visage, bien moins prudent et moins fédérateur.

Des slogans tels que « Une seule patrie, un seul drapeau, un seul leader : le prince Reza Pahlavi », rappelant le fameux « Ein Volk, ein Reich, ein Führer » (Un peuple, un empire, un chef), scandé sous le Troisième Reich nazi, ont ainsi été entonnés ce jour-là. Certains partisans portaient des casquettes siglées « Make Iran Great Again », inspiré du mantra trumpien. Et des « Mort aux trois corrompus : mollahs, gauchistes, moudjahidines ! » ont également été scandés, reprenant une formule lancée par Yasmine Pahlavi, femme de Reza, présente à Münich. Lors de rassemblements à Paris, Genève ou Bruxelles, on a également vu des partisans scander de tels mots d’ordre, s’en prenant à la gauche iranienne et européenne. Autant de signes manifestes d’une proximité de vues de plus en plus forte avec les extrêmes droites internationales.

Association avec l’extrême droite

En France, l’association pro-PahlaviFemme Azadi, créée fin 2022 notamment par la décoratrice d’intérieur et « influence lifestyle » Mona Jafarian, a ainsi développé convergence de fait avec l’extrême droite française et notamment le collectif Némésis. La directrice de ce dernier, Alice Cordier, a publié plusieurs photos d’elle montrant sa présence au côté de Femme Azadi lors de rassemblements pro-monarchistes, comme le 11 janvier dernier, où on la voit manifester notamment au côté de Darya Safaie, députée d’ultra droite encartée au parti nationaliste flamand Nieuw-Vlaamse Alliantie.

L’association monarchiste Homa était également présente ce jour-là. Son vice-président, Samuel Davoud, réfugié iranien, a donné plusieurs interviews au média de propagande israélien i24 News ainsi qu’au média d’extrême droite Frontières. C’est d’ailleurs depuis ce dernier, qui a acquis sa renommée — alors qu’il s’appelait encore Livre noir — grâce à des interviews d’Éric Zemmour, que Davoud a lancé la manifestation du 11 janvier 2026. Quelques mois plus tôt, il avait été invité en Israël par l’entité de lobbying DiploAct France qui affirme « lutter contre la désinformation sur Israël, l’antisémitisme et l’antisionisme en France ».

Depuis près de quatre ans, ces rassemblements pro-monarchie se sont démultipliés en France, sous couvert de soutien à la liberté des femmes iraniennes, dont les aspirations ont été réprimées dans le sang par le régime à la fin de l’année 2022 et, plus récemment, lors des premiers jours de janvier 2026. Outre Némésis, la mouvance monarchiste a accueilli le soutien de représentants du RN, de Reconquête, de Génération identitaire, du Collectif Eros (homonationaliste) ou encore de Nous vivrons, groupe ouvertement pro-israélien. « Ce ne sont pas des incidents isolés, mais le signe d’une convergence discursive et organisationnelle », observe la sociologue kurde Somayeh Rostampour, autrice de Femmes en armes, savoir en révolte : du militantisme kurde à la Jineolojî et chercheuse au Centre de recherches sociologiques et politiques de Paris (CRESPPA).

Mona Jafarian a plusieurs fois partagé sur son compte Instagram le slogan scandé lors de ces rassemblements : « Nous sommes aryens, nous n’idolâtrons aucun arabe ». Actrice importante de la promotion des Pahlavi en France, la cofondatrice de Femme Azadi s’est justifiée de ce slogan sur CNews en expliquant qu’il voulait dire « en gros » que « l’islam n’est pas notre religion » et que « nos origines sont zoroastriennes », soit préislamiques. L’influenceuse monarchie a même revendiqué son islamophobie avec le hastag #jesuisislamophobe. « On peut décrire la tradition nationaliste des Pahlavi comme une vision où l’Iran préislamique est un âge d’or, où l’islam serait reconfiguré comme une religion étrangère, et où les Arabes sont construits comme des « autres » irréductibles », analyseSomayeh Rostampour.

Pourtant, Reza Pahlavi n’a jamais partagé publiquement une telle vision suprémaciste de l’Iran qu’il entend gouverner, se contentant d’évoquer le souhait d’un État séculier, où la religion retournerait dans la sphère privée. Il n’est donc pas évident de savoir si le souverain putatif partage ou non les vues de certains de ses plus fervents partisans. Ramin Parham, qui a été conseiller du fils du Chah de 2003 à 2020, a toutefois observé un virage idéologique chez le prince héritier : « Tout au long des années 2000 et même à plusieurs reprises après, il racontait qu’il était l’élève de Gene Sharp [politologue étatsunien connu pour ses nombreux écrits sur la non-violence « pragmatique »] ». Il se disait aussi le disciple de Martin Luther King. Deux modèles aux antipodes de Trump ou de son événement à Munich qu’on peut résumer à un rassemblement fasciste », constate-t-il. « Comme dans Le Prince de Machiavel, Pahlavi est devenu un homme sans principe. Il n’est pas doté d’une intelligence fulgurante mais il n’a pas non plus le QI d’un escargot donc il devrait comprendre la différence entre Gene Sharp et le trumpisme. À l’époque, ses autres conseillers et moi voulions qu’il adopte une stature royale, c’est-à-dire au-dessus et à l’écart des courants politiques et partisans. Son rôle de prince aurait été d’éclairer ce qui relève de l’intérêt supérieur national iranien et non de s’engager en tant que militant ». De toute évidence, les espoirs de cet ancien proche ont été déçus.

Revirement politique de l’entourage de Pahlavi

Ces dix dernières années, une nouvelle génération de conseillers — classés à l’extrême droite — a remplacé la vieille garde composée d’intellectuels iraniens comme le philosophe Daryush Shayegan ou le père de Ramin, Baqir Parham, qui a notamment servi d’interprète et de guide à Michel Foucault lors de son voyage en Iran juste avant la révolution islamique de 1979. Parmi eux, beaucoup avaient connu le dernier Chah et plaidaient non pas pour un retour de la monarchie mais pour une continuation du mouvement constitutionnaliste iranien (Mashrouteh) né au début du XXe siècle. Cet élan intellectuel avait permis la rédaction d’une constitution (une première régionale) et militait pour un règne monarchique limité par la loi et un Parlement élu ayant un pouvoir législatif. Mais les interventions extérieures russes, étatsuniennes et britanniques, ainsi que l’arrivée au pouvoir des Pahlavi, ont eu raison de cet élan.

En 2020, Ramin Parham publiait un livre et un podcast en 53 épisodes sur ce mouvement constitutionnaliste, qui lui ont valu à l’époque d’être sollicité par un Reza Pahlavi affirmant adhérer à son discours, et à qui il a alors proposé un débat filmé autour de ces questions. L’entretien dure plus de trois heures : « Il aurait pu faire beaucoup de bruit au pays et au sein de la diaspora. Vous vous rendez compte ? Un prince qui adhère au mouvement constitutionnaliste ? », assure celui qui ambitionne alors de faire apparaître le prince héritier comme dépositaire potentiel d’un modèle politique républicain, où le monarque n’aurait qu’un rôle symbolique. Il expédie les rushes à l’équipe de Pahlavi, qui lui promet un découpage en six épisodes et une diffusion. « Mais l’entretien n’est finalement jamais sorti et progressivement, ils ont glissé vers une idéologie suprémaciste », retrace-t-il.

Ce sont les nouveaux conseillers de Pahlavi, et non le fils du Shah lui-même, qui défendent publiquement une vision fantasmée d’un Iran où l’élite serait exclusivement perse et « blanche ». Aux États-Unis, Saeed Ghasseminejad, membre de la Foundation for Defense of Democracies, un think tank ultra-conservateur, Alireza Kiani intégré à la National Union for Democracy in Iran (NUFDI), une organisation diasporique pro-monarchie, et Amir Etemadi, ex-activiste étudiant exilé aux USA, sont ceux qui portent cette vision.

En 2020, ce dernier a notamment défendu sur Twitter le droit de scander « Mort à la Palestine », se justifiant ainsi : « Si vous avez un problème avec « mort à la Palestine », c’est parce que vous êtes atteint d’au moins l’un des deux virus : la gauchisation et l’islamisme ». PourSomayeh Rostampour, « Amir Etemadi est devenu, après son installation aux États-Unis, l’un des organisateurs les plus actifs du monarchisme radical. Il figure parmi les fondateurs et les membres les plus influents de Farashgard, avec Saeed Ghasseminejad. C’est un groupe raciste et persanocentré qui n’a cessé de diffuser des discours de haine, en particulier contre les Arabes, au nom d’une vision civilisationnelle de l’Iran ».

Ces trois hommes ont supervisé la rédaction du fameux « plan d’urgence » censé présenter un « plan d’action pour les 180 premiers jours suivant la chute de la République islamique » porté par le prince héritier. Selon le fascicule, dont la première version a été publiée en 2024, cette période de transition est supposée préparer la tenue d’un référendum. Le peuple aurait alors le « choix de déterminer le système de gouvernement : monarchie parlementaire ou république ».

« Quand on lit ce livret, on se dit qu’il n’a rien à envier à la dictature de Khamenei », affirme Azadeh Kian, professeure émérite de sociologie à l’université Paris Cité. « C’est monsieur Pahlavi qui se donne le pouvoir de nommer tout le monde. Et en plus de ça, on ne connaît pas la durée de la période de transition. C’est une dictature. C’est pas sérieux tout ça », affirme la sociologue.

En effet, selon le « plan d’urgence », le pouvoir législatif, le gouvernement ainsi que le pouvoir judiciaire de transition seraient nommés seulement par le « chef du soulèvement national », c’est-à-dire le prince Reza Pahlavi. Et cette période de transition reste par ailleurs floue puisque le texte prévoit une « première phase d’urgence » couvrant « les six premiers mois de la période de transition », suivie d’une « deuxième phase » dite de « stabilisation », quidoit s’étendre « du septième mois jusqu’à la fin de la période de transition », dont la durée n’est pas précisée. Viendrait enfin la « troisième phase », présentée comme « la phase des réformes à long terme post-transition, débutant avec la formation du premier gouvernement élu ». Aucune temporalité n’est mentionnée avant que le gouvernement de transition ne propose le fameux référendum puis des élections pour le Parlement.

Un référendum n’est pas nécessairement la démocratie

Par ailleurs, une telle question binaire entre monarchie parlementaire ou république comporte également des risques. Il est ainsi fort probable qu’en cas de chute brutale de la République islamique, a fortiori sous l’impact de guerres ayant conduit à son hypothétique désagrégation, une grande partie du peuple iranien, y compris mari celles et ceux qui ne sont pas nécessairement partisans d’un système monarchique, se tourne néanmoins vers ce modèle héritier du passé, privilégiant la promesse d’une stabilité immédiate à l’incertitude d’une république démocratique. En 1979, Khomeiny avait utilisé la même méthode, en organisant un référendum autour de la question : « Êtes-vous favorable au remplacement du régime précédent par une République islamique dont la constitution sera approuvée par la nation ? ». Excédé par la tyrannie de la monarchie, le peuple avait voté massivement « oui », sans pour autant forcément adhérer au modèle d’une République islamique.

Outre cet aspect problématique d’un point de vue démocratique, les 178 pages du « plan d’urgence » donnent un aperçu de la vision suprémaciste que porte l’entourage de Pahlavi. Le plan ne fait ainsi jamais mention des minorités kurdes, azéris, arabes, lors, baloutches… qui représentent pourtant 54% de la population. Il prévoit en revanche le remplacement derechef de lois de la République islamique non conformes à « l’identité historique et nationale de l’Iran »,notamment par des « lois […] issues de l’ère impériale Pahlavi ». Le concept d’« identité historique de l’Iran », apparaît à sept reprises. Mais à aucun moment il n’est défini. Parle-t-on de l’identité « aryenne préislamique » que mentionnait Mona Jafarian sur CNews ? « Ce document, manifestement raciste, ne laisse aucune place aux minorités non persanes et non chiites ; il vise au contraire à rétablir le même système de suprématie persane qui existait sous le règne du père de Pahlavi, avant la révolution islamique », affirme de son côté Somayeh Rostampour.

L’écrivain et militant des droits humains Iraj Mesdaghi, devenu un proche de Pahlavi, balaie ces accusations : « Dans la structure de l’Iran de demain [que nous voulons], tous les citoyens, quelles que soient leur religion, leur confession ou leur appartenance ethnique, sont égaux devant la loi. Nul ne jouit de privilèges particuliers, dans quelque domaine que ce soit. Nous prônons l’égalité des droits civiques, à l’instar de toutes les nations civilisées. Reza Pahlavi croit en la décentralisation et en l’octroi aux provinces d’une autonomie dans tous les domaines économiques, sociaux et culturels ». Dont acte ?

Sous le vernis démocratique, les discours identitaires

Difficile en réalité de discerner entre la langue de bois et les convictions profondes du prince héritier. Un de ses récents posts hâtifs sur X a cependant trahi le discours rassurant des siens à la presse. Le 22 février 2026, alors que cinq grands partis politiques kurdes du Kurdistan iranien avaient annoncé la formation d’une alliance politique, s’engageant dans une déclaration conjointe à œuvrer au renversement du régime clérical en place et à l’établissement d’un système politique démocratique et laïque en Iran, Reza Pahlavi a ainsi réagi par une déclaration virulente, qualifiant, sans les nommer, les partis kurdes de « séparatistes » et présentant « l’intégrité territoriale » de l’Iran comme une « ligne rouge ». « Quiconque franchit cette ligne rouge, ou collabore avec ceux qui le font, s’exposera à la réponse résolue du peuple iranien », écrit-il alors. Une « autonomie » toute relative donc.

Le « plan d’urgence », pourtant fort polissé, donne des indications claires sur le projet porté par le fils du Chah et son entourage. Il prévoit par exemple comme mesure urgente de remplacer les termes institutionnels arabes, employés par la République islamique, comme « Majles-e Shora » pour désigner le pouvoir législatif, ou encore « Qoveh Qada’ieh », pour désigner l’institution judiciaire, par des mots persans. Le plan d’urgence souhaite également renommer le « Croissant-Rouge de la République islamique d’Iran » en « Société iranienne du Lion rouge et du Soleil », symboles qui figuraient sur le drapeau de l’Iran jusqu’à la chute de la monarchie en 1979. Des urgences identitaires saupoudrées parmi des éléments de langage se voulant démocratiques.

D’un point de vue diplomatique, le texte prévoit en outre, dès la première semaine, une reconnaissance d’Israël et un renforcement des relations stratégiques avec le pays. « Cette relation constituera la pierre angulaire de la stratégie régionale de l’Iran, en promouvant la paix et la stabilité par la coopération antiterroriste, en favorisant les partenariats technologiques et d’innovation »,explique le plan. Une bien étrange — mais significative — urgence là encore.

En France, les ouailles de Pahlavi portent la même idéologie. Outre Mona Jafarian, l’avocat Sahand Saber et son collectif d’avocats franco-iranien Vakilan écument les plateaux TV conservateurs. Ancien collaborateur de Reza Pahlavi, le jeune homme coordonne avec Alexandre Fatemi — financier ayant travaillé notamment dans le Golfe — l’offensive médiatique en France. Ramin Parham résume la stratégie du nouveau réseau de collaborateurs de Reza : « Ils pensent qu’en obtenant le soutien des États-Unis et d’Israël, ils vont forcément gagner. Ils sont complotistes ». La branche française articulée autour de Fatemi a notamment pu s’appuyer sur les réseaux médiatiques d’un ancien collaborateur de Bruno Retailleau, Jean-Baptiste Doat, fondateur de l’agence de communication Qatane. Récemment, avec Mona Jafarian, le groupe a décidé de boycotter France Inter, reprochant à la station du service public de n’inviter que des représentants de « l’extrême gauche iranienne ». En coulisses, Sahand Saber qualifie France Inter de « CNews de gauche » mais ne voit pas de problème à se rendre sur Sud-Radio, ce qui laisse assez peu de doute sur les orientations politiques des soutiens à Pahlavi.

La piste de financements israéliens et saoudiens

Comme aux États-Unis où Pahlavi bénéficie de soutiens logistiques et financiers de lobbies pro-israéliens et saoudiens, il existe plusieurs indices du fait que le réseau français a lui aussi ce type de relation avec des entités relayant la propagande du régime israélien. Le collectif Agir ensemble, créé après le 7 octobre 2023 et dirigé en France par Arié Bensemhoun, responsable d’Elnet France, un lobby pro-israélien très actif à l’Assemblée nationale et au Sénat, a par exemple plusieurs fois organisé des rassemblements de personnalités et de politiques en soutien au peuple iranien, auxquels les réseaux de soutien à Reza Pahlavi se sont joints. Des initiatives qui ont souvent viré au procès politique envers La France insoumise, le mouvement ayant refusé plusieurs fois de se retrouver au côté des groupes pro-monarchie.

Le 9 février, à l’initiative conjointe de Femme Azadi et Agir ensemble, Manuel Valls, Caroline Yadan, Jean-Michel Blanquer, Gabriel Attal, Raphaël Enthoven, Rachel Khan, Jean Quatremer, Arthur… ont ainsi défilé, pour faire huer la gauche française ayant exprimé des réserves quant aux bombardements étatsuniens et israéliens. Le tout à côté d’un drapeau iranien revisité aux motifs de la dynastie Pahlavi. Tous ou presque ont en commun d’avoir également participé, le 26 mars 2025, à la soirée « Pour la République, la France contre l’islamisme ! », là aussi organisée par Agir ensemble, qui avait ciblé les musulmans et la gauche, ainsi que les Palestiniens, et à laquelle était également intervenue Mona Jafarian. Une éloquente convergence.

Ramin Parham se souvient avoir été approché deux fois par « un Français » lui ayant proposé, après le 7 octobre 2023, de devenir une figure de proue de la propagande pro-Pahlavi et israélienne en France. « Il voulait me mettre en relation avec les membres du Parlement français et européen, ainsi que tous les médias français et européens » pour des publications, conférences et interventions médiatiques. « La contrepartie est qu’il fallait soutenir Pahlavi et Israël dans ce qu’ils faisaient à Gaza. C’était un vrai deal ». L’homme travaillant pour l’entité de propagande israélienne ne lui parle pas d’argent mais l’accord proposé était une « voie royale vers des services » grassement rémunérés, explique l’ancien conseiller du prince héritier. Selon lui, la machine de communication autour du prince s’est industrialisée depuis trois ans : « Je peux dire qu’un tel appareil n’a jamais existé à ce niveau-là auparavant. Ils disposent maintenant de véritables moyens budgétaires ainsi que de très puissants réseaux d’influence. Ses déplacements à Bruxelles, Rome, Munich, Paris, Londres etc… Tous ces gens payés… », s’étonne-t-il.

Pour Israël, Reza Pahlavi est une opportunité rêvée de s’assurer un futur soutien inconditionnel d’un Iran débarrassé des Gardiens de la révolution, qui lui sont hostiles depuis la révolution de 1979. Confirmant ses dires sur un « prince sans conviction », Ramin Parham assure que pendant sa période de travail auprès du prince héritier, jamais l’État d’Israël ne fut mentionné par ce dernier. Pourtant, depuis 2023, Pahlavi multiplie les voyages en Israël et les déclarations dithyrambiques envers Netanyahou, soutenant même ses bombardements sur l’Iran en juin 2025 et en mars 2026. « Jamais dans l’histoire un monarque n’avait appelé à l’invasion ou à l’intervention d’une force étrangère dans son propre pays pour reprendre le pouvoir », martèle son ex-conseiller visiblement affligé.

La journaliste iranienne Nazila Maroofian, arrêtée pour avoir fait une interview avec le père de Mahsa Amini, étudiante iranienne d’origine kurde de 22 ans décédée le 16 septembre, trois jours après avoir été arrêtée et battue par la police des mœurs, s’est exilée en France en octobre 2023. Installée à Paris, la jeune femme a quant à elle raconté sur son compte Instagram que Sahand Saber lui aurait proposé de rencontrer le fils du Chah (et de travailler pour lui) en échange de biens matériels. « Ça ne vient pas de sa fortune personnelle », commente Ramin Parham. « C’est très probablement de l’argent saoudien avec un pilotage israélien ». Azadeh Kian confirme cette piste : « Reza est connu pour être très radin. Donc tout cet argent ne peut venir de ses fonds propres. Le financement vient d’ailleurs, soit Israël, soit des groupes comme Elnet », affirme-t-elle.

Un Iranien basé en France souhaitant rester anonyme a travaillé pour Manoto TV, chaîne satellitaire diffusant la propagande monarchiste. L’homme, « très bien payé », ditavoir longtemps cru que les grands moyens médiatiques pour « hypnotiser les Iraniens au pays », venaient de la fortune personnelle du prince, avant de déchanter. Il explique qu’une grande partie de leur budget venait en fait de dons de Miriam Adelson, philanthrope américano-israélienne, soutien financier de lobbys pro-israélien, de l’armée israélienne et de Donald Trump, qui considère que « les musulmans radicaux, les militants de Black Lives Matter, les ultra-progressistes […] doivent être éliminés. »

En froid avec l’Iran depuis la Révolution islamique de 1979 et menacé au sud de son territoire par son proxy yéménite, les Houthis, l’Arabie saoudite est elle aussi un bailleur important pour le mouvement monarchiste. Le royaume a déjà été épinglé pour avoir financé des entreprises de désinformation sur les réseaux sociaux — en collaboration avec des lobbies pro-israélien — en faveur de Reza Pahlavi, ou pour financer les deux chaînes de télé de propagande du prince : Manoto TV et Iran International.

Harcèlement et intimidations

Outre l’aspect idéologique, les méthodes employées par le cercle pro-Pahlavi pilotant sa communication interrogent. Aux États-Unis, son conseiller Amir Etemadi est connu pour ses messages menaçants contre la diaspora. Le journaliste étatsunien Goeff Golberg a quant à lui révélé que l’entourage de Pahlavi avait levé une armée numérique pour intimider et décrédibiliser les opposants des monarchistes. Des faux comptes numériques que certains ministres israéliens suivent sur les réseaux sociaux.

En France, Blast a recueilli de nombreux témoignages de Franco-iraniens harcelés et menacés par Mona Jafarian, mais aussi par ce qui ressemble à une armée de bots. Mina*, Suissesse d’origine iranienne, a ainsi subi un harcèlement massif lancé par Mona Jafarian pour avoir critiqué ses positions en faveur des récents bombardements étatsuniens et israéliens. L’influenceuse lifestyle invitée dans de nombreux médias français — dont le service public — lui a alors répondu : « Petite merde puante, tu as provoqué la mauvaise personne que tu as les épaules pour j’espère […] Que la partie commence ». Puis elle a publié une story publique en direction de ses abonnés, dans laquelle elle affichait les comptes personnel et professionnel de Mina, agrémentée de ce texte : « Ça prend 2 min, svp signalez la que ses comptes sautent […] toute personne qui a des infos sur elle, sur les marques avec qui elle travaille, sur ses parents, envoyez-moi en privé svp ». Avant de récidiver dans une seconde story publique : « Je répète toute personne qui a des infos sur elle, je prends… envoie [sic] moi en privé svp […]. Et bien sûr c’est open bar pour aller commenter toutes ses publications ». Mina demande alors à ses amis de signaler les publications de Mona Jafarian. Instagram gèle le compte de cette dernière pendant trois jours, qui écrit alors : « Insta n’a pas kiffé ma réponse à l’autre dinde pro régime. Donc si vous m’écrivez, je ne peux pas répondre pendant 3 jours ».

La sociologue Somayeh Rostampur a elle aussi fait les frais de commentaires agressifs de la part de Mona Jafarian, centrés sur son origine kurde et ses supposées accointances politiques. « Tais-toi, Somayeh, espèce de gauchiste misérable », écrit l’influenceuse monarchiste sous l’une de ses publications Instagram, une agression verbale suivie d’un commentaire : « Elle n’est même pas iranienne ! ça ne sert à rien de lui parler en persan ».

Des féministes ayant pointé le soutien indéfectible de Mona Jafarian à Israël, sa participation en juin 2025 à un gala de la Diaspora Defense Forces durant lequel l’armée israélienne a été chaudement applaudie en plein génocide, ont également été menacées. La militante pro-monarchie s’est également fait remarquer sur les réseaux sociaux pour ses propos publiés par le biais du compte de son association Femme Azadi, répondant là encore de manière virulente aux critiques de son soutien à la monarchie, avec des sorties parfois authentiquement racistes : « Encore une antifa humaniste pro palestinienne qui défend le régime de Khamenei. Tous les dégénérés de la terre ont trouvé leur cause demandez à vos parents d’arrêter de se marier entre frère et sœur et rappelez leur que dans un biberon on met du lait pas de l’urine de chameau ».

Mina et d’autres victimes d’origine iranienne ont déclaré à Blast avoir aussi fait l’objet d’intimidation avec la potentielle création de « listes » de citoyens de la diaspora ne partageant pas les idées monarchistes. Des listes plusieurs fois mentionnées dans des commentaires laissés par Mona Jafarian et les bots monarchistes. Amir Etemadi, le conseiller irano-étatsunien de Pahlavi, a plusieurs fois proféré les mêmes menaces contre les voix critiques de la monarchie. Un message posté sur X le 26 janvier prévient : « Ceci s’adresse à ceux qui ont choisi de faire partie de la machine à censurer et à déformer la voix de la nation : vos noms sont enregistrés ». Qu’elles soient réelles ou non, ces « listes » donnent le ton de ce que l’Iran serait sous une nouvelle domination Pahlavi.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Morgane Sabouret / Margaux Simon

https://www.blast-info.fr/articles/2026/un-prince-des-reseaux-une-ideologie-supremaciste-plongee-dans-la-nebuleuse-pahlavi-GIeeNb8eQ7asr16_icTVeQ

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