Tomas IBÁÑEZ
Déambulations libertaires de Bakounine à la pensée critique contemporaine

Introduction
Ce livre recueille certains de mes cheminements par l’enchevêtrement de sentiers nous rapprochant d’anarchismes qui tentent de ne plus être en porte à faux par rapport à la contemporanéité. Ne pas renoncer à être radicalement contre la contemporanéité, tout en demeurant en son sein, telle est la motivation qui anime mes déambulations, même si, étant démuni de boussole, rien ne garantit que je bourlingue dans la bonne direction.
Cependant, l’absence de boussole ne signifie pas marcher à l’aveuglette, car bien heureusement, le chemin se trouve éclairé par les multiples et précieuses contributions que la pensée critique contemporaine a élaborées en dehors du domaine spécifiquement anarchiste.

Les textes présentés ici sont très récents, ils ont été rédigés entre 2023 et 2025, à l’exception d’un seul, plus ancien, qui date de 2008, mais que j’ai voulu repêcher en raison de son lien avec notre compagnon Octavio Alberola, décédé il y a quelques mois.
En reprenant ici cette série d’articles je ne les reproduis pas littéralement comme s’il s’agissait de simples copies-conforme des originaux, car séparés des contextes où ils furent publiés ils requièrent des précisions aidant à les situer, et parfois des corrections de bourdes typographiques où de maladresses d’expression. Les légères modifications qu’ils peuvent subir n’altère en aucun cas leur contenu argumentatif.
Dans toute pensée qui se développe sur la longue durée il y a généralement des changements, des avancées, voire des bifurcations, mais il y a aussi des constantes qui peuvent donner l’impression d’une répétition continue du même sous différentes formes. Mon parcours personnel n’échappe pas, bien sûr, à ces conditions et l’on remarquera sans doute des résonances entre les différents textes, voire des formulations récurrentes, où même quelques redites textuelles.
En mettant ces pages entre vos mains je suis en train de vous inviter à m’accompagner dans un voyage à travers les réflexions qui les nourrissent, il ne me semble pas farfelu qu’au moment de l’entreprendre vous vouliez en savoir un peu plus sur celui qui va être pour un temps votre compagnon de route.
Alors voici, il s’agit d’un petit bonhomme venu au monde en janvier1944, il y a aujourd’hui 82 ans et des poussières, à Saragosse, ville d’Espagne soumise en cette époque à la sanglante dictature qui avait écrasé les luttes révolutionnaires du nombreux peuple anarchiste. Ayant intensément fait partie de ce peuple sa mère avait subi la répression exercée par les vainqueurs, mais ce ne fut pas cela qui la poussa en 1947 à prendre son enfant dans ses bras et à s’acheminer clandestinement par les sentiers pyrénéens pour se rendre en France. Ce fut la volonté de ne pas permettre que la législation en vigueur, foncièrement patriarcale, la prive de son enfant en le mettant entre les mains de son progéniteur. Donc, à peine venu au monde le petit bonhomme, qui n’en avait bien sûr nulle conscience, se trouvait déjà au point d’achoppement entre, d’une part, le pouvoir, politique et patriarcal, et, d’autre part, la résistance.
Une fois en France, d’abord à Toulouse, avec sa mère qui s’était déclaré administrativement veuve et qui faisait des ménages pour l’élever, il se trouva que l’entourage où il grandit fut celui du fraternel et solidaire exil libertaire espagnol où résonnaient sans cesse les échos des luttes anarchistes pour l’émancipation sociale et contre le coup d`état fasciste.
Rien d’étonnant sans doute qu’en 1960, à peine âgé de 16 ans, à Marseille cette fois, le petit bonhomme s’impliqua avec ferveur dans la formation d’un groupe de jeunes libertaires qu’il anima avec René Bianco [1], alors lycéen comme lui, et le parrainage de l’extraordinaire militant anarchiste que fut Jean René Saulières, alias André Arru. [2]
Suivirent trois années d’intense militantisme qui lui permirent de prendre contact avec nombre de militants dans toute la France et qui, dans les rangs des jeunesses libertaires ibériques (FIJL) lui firent connaître les campings internationaux libertaires organisés tous les étés. Tout cela le poussa à publier ses premiers articles fortement influencés par Albert Camus, et l’amena même devant les tribunaux en raison d’une action de peinturage sur le consulat franquiste de Marseille.
Et puis, en septembre 1963, ce fut le départ vers Paris où, muni d’une bourse d’études, il s’inscrivit en Psychologie à la Sorbonne et bénéficia d’une chambre d’étudiant au cœur de la ville. Comme s’il fallait vivre vite-vite, et hâter l’éclosion de la révolution, il se lança dès son arrivée dans une activité militante frénétique. Création de la LEA (liaison des étudiants anarchistes) dés 1963, création du CLJA (Comité de liaison des jeunes anarchistes) cette même année, adhésion au groupe de jeunes libertaires de Paris ou il promeut la création d’un symbole commun à l’ensemble des anarchistes, le fameux A cerclé lancé au début 1964, adhésion à la Fédération anarchiste, entrée au comité de rédaction du Monde Libertaire, implication dans la FIJL (Fédération Ibérique des jeunesses libertaires) déclarée illégale en France, forte implication dans l’organisation de la première rencontre européenne de jeunes anarchistes en avril 1966, et j’en passe.
Le petit bonhomme, qui a déjà stabilisé sa relation affective avec une jeune militante de la FIJL (qui partage encore sa vie soixante ans après), a l’énorme chance de travailler dans un laboratoire du CNRS au 18 rue de la Sorbonne, juste en face de l’entrée de l’université, si bien qu’il se trouve immédiatement au cœur de la mêlée lorsque le vendredi 3 mai la police fait irruption dans la cour de la Sorbonne et que Mai 68 éclate dans les rues de Paris.
Intégré au Mouvement du 22 Mars [3] pendant sa période parisienne, il vit, comme l’on peut s’en douter, des semaines de rêve, de luttes et d’émotions jusqu’au moment où, lors des derniers soubresauts de la résistance, il se fait coffrer le 10 juin aux usines Renault de Flin, et fait l’objet d’une expulsion de France qui, compte tenu de son statut de réfugié politique, sera muée en assignation à résidence dans un patelin de la Corrèze.
La longue période de résidence en France, initiée en 1947 et marquée profondément par la magie des années soixante, s’achève en 1973 lorsque, suivant sa compagne, il part s’installer lui aussi à Barcelone, avant même la mort du dictateur, et commence sa carrière de professeur universitaire. Il ne doit pas attendre longtemps avant qu’un nouveau tsunami libertaire embrase la scène politique comme il l’avait fait en 1968.
En effet, les années 76-77-78 témoignent d’un inattendu et tout à fait surprenant renouveau libertaire en Espagne où, à côté de la CNT (Confédérations Nationale du Travail), l’ancienne organisations anarchosyndicaliste des années trente qui ressurgit dans tout le territoire et rassemble des milliers d’adhérents, fleurit également un riche et abondant réseau d’athénées libertaires et de collectifs anarchistes.
Inutile de vous dire que le petit bonhomme aux cheveux maintenant légèrement grisonnants se trouve de nouveau happé par le tourbillon libertaire et se démène à nouveau, comme s’il avait encore vingt ans, d’assemblées syndicales en assemblées syndicales, de meetings multitudinaires en incroyables journées libertaires, de manifestations en manifestations, de soutien aux grandes grèves convoquées par cette CNT ressuscitée dans laquelle il s’investit…une période épuisante mais enthousiasmante.
Puis ce fut la déconvenue et la débâcle, à la suite de fortes tensions internes la CNT se fractura en décembre 1979 en deux organisations, avant de connaître plus tard d’autres scissions. L’une d’elle conserva la dénomination originale, l’autre adopta le nom de CGT (Confédération Générale du Travail) toutes deux arborant le drapeau Noir et Rouge et se réclamant de la tradition anarchosyndicaliste. Ce fut pour moi le moment de quitter l’organisation anarchosyndicaliste en refusant de participer à l’une ou l’autre des deux organisations et en dénonçant la dérive prise par l’ensemble du mouvement. [4]
L’effervescence libertaire s’étant tarie le calme plat s’installa pour longtemps. S’ouvrit alors pour notre bonhomme une période de militantisme assez plat, avec quelques soubresauts comme en 2011 lors de l’occupation des places, et une activité orientée surtout à la tentative d’apporter des éléments de réflexion pour actualiser la pensée et les pratiques anarchistes. Conférences, débats [5], publications de livres, participation à des revues libertaires [6] articles publiés en plusieurs langues dont cet ouvrage en recueille quelques-uns.
Des débuts du périple de notre petit bonhomme à l’orée des années soixante jusqu’à ce jour, suffisamment d’années se sont écoulées pour que l’on puisse dégager des tendances générales plutôt que des variations conjoncturelles dans les changements intervenus dans la mouvance anarchiste. L’un des changements les moins contestables est l’expansion des mouvements anarchistes par le monde. Tout est relatif bien sûr, mais si l’on compare l’état du mouvement anarchiste a la fin des années cinquante, lorsque les militants ne se comptaient que par dizaines dans la plupart des pays après une longue traversée du désert qui succéda en gros à la fin de la guerre en Espagne, et la situation actuelle, la croissance numérique et l’extension géographique ne font aucun doute même s’ils sont bien loin d’être suffisants pour changer l’état du monde.
Un autre des changements qui me semblent marquer également une tendance profonde est l’apparition de ce que j’ai dénommé ailleurs un anarchisme extra muros, c’est-à-dire, la reprise ou plutôt la réinvention de beaucoup des traits propres à la tradition anarchiste par des mouvements qui ne s’autoproclament pas anarchistes mais qui participent de ce type de sensibilité.
Un troisième changement, moins visible sans doute, est le progressif éloignement de l’anarchisme contemporain des traces que lui ont laissé les conceptions dominantes à l’époque de sa constitution en tant que mouvement politique. C’est-à-dire, les conceptions issues de la modernité et du siècle des Lumières. Beaucoup de chemin reste à parcourir pour parvenir à des anarchismes délestés de leurs inerties métaphysiques, mais il me semble que cela avance clairement.
Voila. Votre compagnon de route a bien entendu, et comme tout le monde, d’autres facettes que celles que j’ai mentionné ici, mais celles-ci permettent peut-être de comprendre pourquoi le petit bonhomme du début et le vieil homme qui vois poindre le terme de son cheminement sont finalement si peu différents dans leurs rêves et dans leurs engagements.
Bonne route à travers les pages qui suivent
Notes
[1] René Bianco (1941-2005), co-fondateur du groupe Jeunes Libertaires de Marseille en 1960, il créa en 1965 le CIRA (Centre International de Recherches Libertaires ) de Marseille et fut actif dans le mouvement anarchiste français jusqu’à la fin de ses jours. On lui doit une riche et volumineuse thèse d’État sur un siècle de presse anarchiste d’expression française dans le monde.
[2] Jean René Saulières, alias André Arru (1911-1999), “anarchiste individualiste mais solidaire” selon ses propres paroles il développa une intense activité militante dans la clandestinité pendant la deuxième guerre mondiale, puis ne cessa d’être actif dans le mouvement anarchiste français et dans la Libre Pensée jusqu’à sa mort.
[3] Le 22 mars 1968 une assemblée de plusieurs centaines d’étudiants décide d’occuper le bâtiment administratif de l’Université de Nanterre pour protester contre les arrestation d’étudiants à la suite d’actions menées contre la guerre du Vietnam. Aussitôt, un groupe de 142 étudiants mêlant anarchistes, trotskistes et surtout des « non organisés », occupe le centre administratif jusqu’à ce que les détenus soient libérés. De cette action surgit un mouvement qui sous le nom de Mouvement du 22 Mars, va mener l’essentiel des actions politiques dans l’université de Nanterre jusqu’à la fermeture de celle-ci le 3 mai. Ce mouvement, indépendant des organisations politiques existantes, à tonalités libertaires, et fonctionnant par assemblées sera l’un des acteurs les plus influents pendant les événements de Mais 68.
[4] Ce n’est qu’en 1999 que j’adhère à la CGT avec l’espoir d’œuvrer à la réconciliation des deux organisations anarchosyndicalistes, mais je ne tarde pas à comprendre que c’est une bataille perdu. Je me consacre donc à organiser une section de mon syndicat à l’Université, et à contribuer à la revue théorique de la CGT. Cependant, en 2017 les évènements nationalistes en Catalogne m’amènent à quitter mon syndicat de l’enseignement pour cause de profond désaccord avec ses prises de position en faveur du nationalisme.
[5] C’est sans doute l’étroite relation entretenue avec les anarchistes italiens dès le début des années soixante au cours de la lutte contre la dictature de Franco qui m’a donné l’occasion de participer à bon nombre de rencontres, de conférences et de débats auprès surtout d’Amedeo Bertolo et de Rossella Di Leo. En France, c’est l’invitation à des colloques comme ceux organisés à Grenoble en 1996 sur la culture libertaire par Alain Pessin de l’université Pierre Mendès France et Mimmo Pucciarelli de l’Atelier de création Libertaire, où celui sur Philosophie de l’anarchie tenu à Lyon en 2011 sous la direction de Jean Christophe Angaut, Daniel Colson et Mimmo Pucciarelli qui m’ont fourni l’opportunité d´échanger des idées hors du sol espagnol.
[6] En ne mentionnant que les revues dont j’ai fait partie il me faut citer en langue espagnoles “Archipiélago (1988-2008), “Libre Pensamiento” liée à la CGT, et “Redes Libertarias, dans la sphère francophone la revue Réfractions tient la route depuis longtemps mais je ne m’y suis incorporé qu’en 2011

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