Recherche et responsabilité

Extrait de Lever la tête


30 mars 2026

Le 2 avril 2026, dans quelques jours aura lieu une nouvelle audience, nouvelle étape de la vingt-huitième année de harcèlement judiciaire subie par la sociologue et militante Pinar Selek. Accusée de terrorisme après une explosion mortelle au marché aux épices d’Istanbul en 1998, acquittée à quatre reprises, elle est à nouveau renvoyée devant les juges, sans motivation, alors qu’une demande de mandat d’arrêt et d’extradition à son encontre est réitérée. L’origine de cette répression ? Une recherche sociologique. Une simple recherche sociologique ? Pinar Selek revient dans son dernière livre paru aux Presses de l’Université Paris Cité sur l’histoire de cette recherche, qui est beaucoup plus que de la sociologie, mais aussi, justement, de la sociologie qui, par conséquent, prend pour objet, problématise, enquête sur ce qu’il ne fallait ni voir ni nommer ni comprendre : les mobilisations kurdes. Voici, en guise de soutien sans failles à Pinar Selek, un extrait de ce livre.

Depuis quelques mois, je vis une expérience renversante, poignante. Elle n’est ni amoureuse ni amicale… Je sens des choses qui se cassent, qui saignent énormément, qui crient à l’intérieur de moi, mais sans être pour autant une expérience corporelle. N’attendez pas un roman policier ou un conte de fées : j’ai ouvert les pages de ma recherche disparue. Sans l’avoir retrouvée. Je ne l’ai jamais retrouvée.

Je parle de ma recherche sociologique sur le mouvement kurde. La recherche dont on m’a dépossédée, qu’on m’a arrachée et qui a disparu. J’ai découvert le plus tragique de cette histoire : son effacement de ma mémoire. Jusqu’à maintenant, je raconte dans les médias qu’en juillet 1998, les matériaux de ma recherche sont devenus l’objet d’un délit politique : pour avoir prétendument porté atteinte à la nation, ils ont été confisqués par la police turque.

Tout a commencé en 1995. J’avais 24 ans et je vivais à Istanbul, dans un pays déchiré par un conflit que personne ne pouvait nommer. Depuis 1984, une guerre opposait l’État turc au mouvement kurde. Ce mouvement portait les revendications d’un peuple dont la langue s’est alors retrouvée interdite, l’histoire niée, l’existence même contestée par le pouvoir nationaliste et militariste turc.

Estimée à plus de 45 millions de personnes, cette population était divisée par les frontières nationales de la Turquie, l’Iran, l’Irak et la Syrie. Cette guerre s’accompagnait d’une mobilisation populaire sans précédent : malgré les 35 000 prisonniers politiques, la torture systématique, les disparitions quotidiennes, de plus en plus de jeunes Kurdes gagnaient le maquis, et les funérailles de guérilleros et guérilleras se transformaient en soulèvements. Mais il était interdit d’en parler. Il fallait employer les mots imposés par le pouvoir : ennemis, terroristes, diables. Parler d’un conflit social, ou même parler d’un conflit tout court constituait un acte dangereux.

Le pouvoir politique, en marginalisant la réflexion, en favorisant le mépris de la théorie, en banalisant l’irrationnel et l’absurdité, gouvernait les émotions. Tout cela faisait très peur. Pourtant, c’était une responsabilité de démontrer que les choses étaient plus compliquées qu’on ne le supposait et que les formulations réductrices qui résumaient la réalité étaient aveuglantes. Et pour le démontrer, il fallait d’abord enquêter. Je l’ai fait. Je refusais de plier devant cette folie. J’ai réfléchi, posé des questions.

Ainsi s’est construite une recherche-responsabilité qui m’a conduite à problématiser un mouvement social interdit, porté par une population minorisée et criminalisée, dans un contexte de guerre.

Le 11 juillet 1998, j’ai été arrêtée par la police d’Istanbul. Elle a confisqué tous mes matériaux concernant ce travail. Les cahiers, les disquettes… Elle exigeait que je livre les noms de mes interlocutrices et interlocuteurs. J’ai subi des tortures qui m’ont longtemps interdit toute activité physique ou intellectuelle.

Malgré la violence de mon supplice, j’ai réussi à préserver leur sécurité sans jamais révéler la moindre information et en respectant les règles de déontologie, à l’instar du secret professionnel de l’avocat. Devant ma résistance, l’étau de l’horreur s’est resserré : un mois après mon arrestation, alors que j’étais en prison, j’ai appris à la télévision que le pouvoir turc avait décidé de faire de moi une terroriste en m’accusant fallacieusement d’être impliquée dans l’attentat du bazar aux épices à Istanbul, alors même qu’il avait été établi que l’explosion était un accident. Après deux ans et demi de prison et quatre acquittements en 2006, 2008, 2011et 2014, je subis, encore aujourd’hui, un harcèlement politico-judiciaire : le procès dure depuis 27 ans. »

P.-S.

Lever la tête est paru aux Presses de l’Université Paris Cité

https://lmsi.net/Recherche-et-responsabilite

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