Caoutchouc : l’industrie du pneu décime la forêt en Asie du Sud-Est ­

MARS 2026 – #17 ­
En raison du poids des batteries, les pneus des véhicules électriques s’usent vite, très vite. Face à la hausse de la demande en caoutchouc, les géants du secteur comme Goodyear, Bridgestone ou Continental se ruent sur l’Asie du Sud-Est, où les monocultures d’hévéas fournissent leur précieuse matière première. Au prix d’un désastre environnemental, comme le dévoile une récente enquête du média Mekong Eye.
­ Il faut beaucoup d’arbres pour faire rouler des voitures. Près de 200 ans après l’invention des pneumatiques, l’hévéa est toujours un allié essentiel de l’industrie automobile. C’est de ce grand arbre qu’est tiré le caoutchouc naturel, dont 70 % de la production mondiale est destinée aux fabricants de pneus. Bridgestone, Michelin, Goodyear, mais aussi des entreprises coréennes moins connues comme Hankook et Kumho, se partagent un marché en plein boom. ­ C’est mécanique : plus un véhicule est lourd, plus la gomme s’use rapidement, obligeant les automobilistes à changer plus souvent leurs pneus. C’est particulièrement le cas pour les modèles équipés de batteries : une voiture électrique française pèse en moyenne 1,7 tonne en 2025, contre 1,2 tonne pour une essence. La balance affiche même 2,3 tonnes en moyenne pour une diesel hybride rechargeable. Si bien que les pneus d’un véhicule fonctionnant sur batterie s’usent 30 à 40 % plus vite qu’un modèle thermique. ­ Pour tenir la cadence, les fabricants de pneus se sont rués vers le sud-est asiatique, dont le climat humide et chaud est propice à la culture d’hévéa. D’après l’Agence des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation (FAO), la production de caoutchouc a ainsi été multipliée par deux en Birmanie, par cinq au Cambodge et même par dix au Laos au cours de la dernière décennie. Mais comme le révèle une enquête du média Mekong Eye parue en décembre 2025, les géants mondiaux des pneumatiques se rendent complices d’une destruction systématique des forêts de la région. ­ ­ Accaparement des terres et érosion des sols ­ Chanthea est une paysanne de 35 ans vivant au nord-est du Cambodge. En un rien de temps, elle a vu la forêt tropicale autour de sa maison décimée par les bulldozers d’une entreprise vietnamienne d’exploitation d’hévéas. Déplacée de force avec sa famille sur un terrain en pente, elle peine aujourd’hui à faire pousser ses cultures. Ironie tragique, son mari, son frère et sa belle-sœur travaillent désormais pour la société qui les a exproprié·es. Leur nouveau métier sonne comme une condamnation de la forêt : saigneurs d’hévéas. ­ L’histoire de Chanthea fait écho à celle d’autres habitant·es autochtones rencontré·es par les 14 journalistes de Mekong Eye qui ont sillonné la région. Partout, les mêmes récits de terres accaparées et défrichées pour laisser place à des monocultures. Depuis 1993, plus de 4 millions d’hectares ont été déforestés en Asie du Sud-Est pour planter des hévéas. Tout est bon pour leur faire cracher leur or blanc. À commencer par les engrais épandus dans les plantations, tout sauf naturels. « Les fertilisants chimiques sont les seuls qui améliorent les rendements », explique un ingénieur thaïlandais spécialiste du caoutchouc. ­ ­ ­ Un ouvrier saigneur d’hévéas récupère le latex qui s’écoule d’un arbre, à Dầu Giây, dans le Sud-Est du Vietnam. Photo : Le Trung / Unsplahs
Sensibles aux maladies et aux ravageurs, les monocultures d’hévéas sont également arrosées d’herbicides et de pesticides. Un cocktail chimique qui appauvrit les terres, comme l’a montré une étude publiée en juin 2025 dans la revue Remote Sensing : dans le bassin du Mékong, « l’expansion des plantations de caoutchouc a multiplié par cinq l’érosion des sols ». Devenus instables, ils ne retiennent plus l’eau. Alors que des pluies intenses, aggravées par le dérèglement climatique, s’abattent sur cette région tropicale, la Birmanie et la Thaïlande subissent des inondations et des glissements de terrain catastrophiques. ­ ­ Les géants du pneu sourds aux alertes ­ Les fabricants de pneumatiques ont beau avoir été alertés par des rapports d’ONG sur les conséquences dramatiques de l’exploitation du caoutchouc en Asie, ils se réfugient derrière une chaîne d’approvisionnement opaque. Leader mondial du secteur, le japonais Bridgestone admet dans son dernier rapport de durabilité n’être en mesure de connaître que 42 % des exploitations qui lui fournissent sa matière première. ­ Les journalistes de Mekong Eye sont parvenu·es à identifier des grossistes en caoutchouc impliqués dans la déforestation qui commercent avec les plus grandes marques de pneus. L’un d’entre eux, Viet Nam Rubber Group, fournit ainsi des marques comme Bridgestone, Goodyear et Kumho. Des grands noms qui équipent ensuite les principaux constructeurs automobiles. Audi fait ainsi le choix de Bridgestone pour ses SUV électriques, quand Renault privilégie les Goodyear et Kumho. Le constructeur français reconnaît dans son dernier rapport annuel que « le caoutchouc est de loin la principale matière biosourcée utilisée dans [ses] véhicules », mais ne dit rien sur son origine. ­ Une loi d’ampleur pourrait changer la donne. Il s’agit du règlement européen sur la déforestation, qui veut obliger les entreprises à prouver que leur caoutchouc ne provient pas de terres déboisées. Problème : la Commission européenne l’a repoussé par deux fois, au motif de l’importante charge administrative qu’il implique. La loi, qui devait entrer en vigueur fin 2026, est aujourd’hui en sursis, alors que l’exécutif européen doit bientôt proposer de nouvelles règles pour la « simplifier ». Dans un même mouvement pro-business, la France a renoncé, en janvier, à surtaxer les véhicules électriques les plus lourds. ­ → Lire l’enquête de Mekong Eye (5 épisodes) [en anglais] ­
­ Des multinationales détruisent le vivant. Disclose vous informe, pour mieux les combattre.
Ici, des arbres centenaires décimés. Là, des énergies fossiles puisées jusqu’à la dernière goutte. Et partout, les récits de populations locales qui souffrent de la voracité des grandes entreprises occidentales. Chaque mois, Disclose vous fait découvrir des enquêtes fondamentales dans Planète Investigation. Nous examinons des dizaines de sources pour en sélectionner une seule, que nous estimons digne de votre attention. Notre mot d’ordre : dévoiler la face cachée des grandes marques, dénoncer leurs fausses promesses environnementales et pousser les responsables politiques à réagir. Vous l’avez remarqué : cette newsletter est gratuite. Deux journalistes et une éditrice y travaillent avec passion et détermination. Si vous en avez les moyens, nous aimerions beaucoup compter sur votre soutien. Parce que Disclose est une association à but non lucratif, vos dons sont déductibles de vos impôts (66 % de réduction fiscale). Chaque nouveau soutien, même de quelques euros, nous permet de faire connaître plus largement nos enquêtes. Et d’en déclencher de nouvelles, pour mettre fin à l’impunité des multinationales. Merci ! JE SOUTIENS DISCLOSE
­ ­ ­ ­ Aller plus loin Et Michelin dans tout ça ? L’entreprise française, deuxième producteur mondial de pneus, a été épinglée dans une série d’enquêtes par VoxEurop en 2022, prolongée par Mediapart en 2024, pour avoir financé une vaste plantation d’hévéas en Indonésie sur des terres défrichées illégalement. Dans son dernier rapport annuel, l’entreprise française affirme que 98 % de son caoutchouc est « évalué sans déforestation », mais elle ne publie aucune information précise sur ses zones d’approvisionnement, ni sur ses fournisseurs.
« Chaque année dans le monde, un humain sur quatre achète un pneu ». Des champs d’hévéas en Thaïlande aux grandes marques automobiles, la chaîne publique allemande Deutsche Welle propose un reportage instructif sur l’industrie du pneu et ses dérives [en anglais, sous-titres français disponibles].La surexploitation du caoutchouc n’est pas la seule entaille dans le récit d’une industrie automobile plus verte. Comme Disclose le racontait dans le numéro 13 de Planète Investigation en octobre dernier, les batteries des véhicules électriques sont aussi remplies de minerais, exploités en partie dans des zones de conflit en Afrique centrale. ­ Ce que vous pouvez faire Regarder ce reportage diffusé en 1960 par la Radiodiffusion Télévision Française, et archivé par l’INA, pour mesurer combien l’hévéa est indissociable de l’exploitation coloniale des pays d’Asie. Les commentaires de la journaliste en disent long sur la condescendance vis-à-vis des petites mains du caoutchouc : « Vous allez assister à une scène amusante : deux Européens qui regardent travailler des hommes […], des femmes. Elles défrichent, c’est un travail difficile, probablement qu’elles supportent mieux le climat que ces hommes en short blanc ».Découvrir le tanglemer, une matière inventée par des chercheur·euses de l’université d’Harvard qui rend le caoutchouc naturel dix fois plus résistant aux fissures. Encore à l’état de recherche, la substance fournit une piste prometteuse pour limiter le renouvellement des pneus, et donc diminuer l’expansion des champs d’hévéa en Asie.En voiture, adoptez l’éco-conduite, évitez la surcharge du véhicule et vérifiez souvent la pression de vos pneus, pour les faire durer plus longtemps. Et si vous devez renouveler votre voiture, privilégiez un modèle léger… voire réfléchissez aux véhicules à pédale
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Par Pierre Leibovici et Anne-Sophie Novel ­

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