Cher Jean-Noël Barrot – Boxing Day #72

Cher Jean-Noël Barrot - Boxing Day #72

● Gouvernement● International

Cher Jean-Noël Barrot,

Quelle semaine !

Le 9 mars, vous déclariez sur France Inter que, dans le contexte de la guerre contre l’Iran, « la France sauve l’honneur de l’Europe », c’est bien noté, quelques jours après que l’on eut appris qu’Emmanuel Macron avait autorisé des avions ravitailleurs étatsuniens à faire escale sur la base d’Istres (Bouches-du-Rhône), autrement dit un soutien logistique apporté à une armée en train de piétiner le droit international, ce qui dénote, de la part du ministre des Affaires étrangères que vous êtes, un certain sens de « l’honneur ». « Nous avons exigé de la part des États-Unis, expliquiez-vous sans rire lors du 20h de TF1 le 5 mars, qu’aucun moyen bénéficiant de cet accueil à Istres ne soit ensuite utilisé dans le cadre des opérations menées par les États-Unis en Iran, et nous en avons obtenu la garantie », soit une argumentation tellement solide que même le présentateur Gilles Bouleau, peu suspect de sympathies islamo-gauchistes, n’a pu se retenir de vous faire remarquer qu’il était fort improbable que ces avions soient ensuite repartis aux USA, une remarque de bon sens face à laquelle vous êtes toutefois resté droit dans vos bottes.

« Un avion ravitailleur, c’est une station-service, ce n’est pas un avion de chasse », avait quant à elle prétendu, quelques heures plus tôt alors qu’elle était interrogée sur le même sujet, la ministre des Armées Catherine Vautrin, sans que l’on sache s’il s’agissait là d’une forme d’humour ou si elle pensait réellement nous faire oublier que le rôle d’un avion ravitailleur de l’armée étatsunienne n’est pas d’être une station-service pour voitures volantes mais de ravitailler de plus petits aéronefs militaires étatsuniens, également appelés « avions de chasse », les mêmes qui, depuis le 28 février, bombardent massivement l’Iran. On attend avec impatience que vous et vos collègues nous expliquiez qu’un porte-avions n’est après tout qu’un grand parking, qu’un satellite militaire n’est rien d’autre qu’une caméra avec un gros zoom ou qu’une mine antipersonnel n’est pas une arme à condition de ne pas marcher dessus, si tout cela n’était pas aussi tragique on aurait envie de rire à vous voir ainsi tutoyer les sommets du ridicule.

A fortiori lorsque l’on sait que votre sortie enthousiaste du 9 mars au sujet de « la-France-qui-sauve-l’honneur-de-l’Europe » se voulait une réponse aux propos de Dominique de Villepin qui avait affirmé la veille, sur BFMTV, « [qu’]en Europe, c’est Pedro Sanchez qui sauve l’honneur », en référence au refus du Premier ministre espagnol d’autoriser les États-Unis à utiliser deux bases militaires situées en Andalousie et à ses déclarations de ferme opposition à l’offensive israélo-étatsunienne. Il serait donc selon vous plus « honorable » de contribuer, sans oser l’admettre, à une guerre illégale et dévastatrice menée par les USA fascisants et par l’État d’Israël, accusé de génocide et dont le Premier ministre est sous mandat d’arrêt pour « crimes de guerre » et « crimes contre l’humanité », que de s’y opposer, voilà qui est hardi, pour tout vous dire « l’honneur » de la France et de l’Europe n’est pas notre préoccupation première mais en revanche en ce qui concerne votre dignité il n’y a de toute évidence plus grand-chose à sauver. 

Cher Jean-Noël Barrot, vous avez ces derniers jours, en raison de l’actualité moyen-orientale, multiplié les déclarations et les interviews, et force est d’admettre que vos interventions nous ont convaincu de nous pencher sur votre cas, ce qui n’est pas franchement, de notre part, ainsi que nos lectrices et lecteurs le savent, un compliment. Mais rassurez-vous cependant : nous ne vous avons pas découvert à la faveur de la guerre contre l’Iran et de ses répercussions régionales, puisque nous n’avions déjà pas manqué de vous remarquer par le passé, entre autres et notamment dans le cadre du « dossier » de la guerre génocidaire menée par Israël à Gaza, on y reviendra. Et le moins que l’on puisse dire est que vos récentes expressions s’inscrivent dans une remarquable continuité avec les précédentes, à savoir celles d’un ministre des Affaires étrangères qui parle beaucoup, qui brasse énormément d’air et qui, au total, regarde les peuples se faire massacrer tout en prétendant se sentir très concerné par leur dramatique situation.

En témoigne par exemple l’échange surréaliste que vous avez eu avec le talentueux Duhamel Benjamin le 9 mars sur France Inter, au cours duquel vous avez réussi l’exploit d’éviter de répondre, à pas moins de six reprises, à la question pourtant simple de savoir si les opérations militaires conduites par Israël au Liban étaient « disproportionnées », en bottant systématiquement en touche de façon fort peu discrète. Extrait :

– Question : « Y a-t-il ou non une disproportion de l’action de l’armée israélienne au Liban ? »

– Réponse : « Le Hezbollah doit cesser ses frappes, lui qui porte une responsabilité écrasante dans la situation que nous vivons aujourd’hui, et Israël doit s’abstenir de toute prolongation de ses opérations militaires au Liban. »

– Q : « Est-ce que ce sont des actions disproportionnées ? »

– R : « Les opérations israéliennes doivent s’arrêter et celles du Hezbollah également. C’est l’objectif d’ailleurs des échanges nombreux… »

– Q : « Donc elles ne sont pas disproportionnées ? »

– R : « Pardon ? »

– Q : « Donc l’action d’Israël n’est pas disproportionnée ? »

– R : « Disproportionnée par rapport à quoi ? »

Voilà voilà.

Rappelons qu’au moment de cette interview (1) :

– le bilan humain s’élevait, au Liban, à près de 400 morts (dont 83 enfants) et plus de 1100 blessés ;

– l’armée israélienne venait de commettre un véritable carnage dans le village de Nabi Chit au cours d’une opération commando destinée à récupérer les ossements d’un pilote disparu depuis 40 ans, qui s’est soldée par un échec et par la mort de 41 Libanais ;

– Israël avait émis des ordres d’évacuation pour plus d’une centaine de villages et villes du sud et de l’est du Liban, ainsi que pour la banlieue sud de Beyrouth, avec plus d’un million de personnes concernées ;

– le nombre de déplacés était estimé à environ 700 000 ;

cinq hôpitaux avaient été mis hors service en raison des bombardements sur Beyrouth, le Croissant rouge libanais procédant à des évacuations d’urgence de patients hospitalisés ;

– des positions de l’ONU avaient été ciblées par Israël, avec au moins trois casques bleus blessés ;

– le ministre israélien Bezalel Smotrich avait déclaré que « la banlieue sud de Beyrouth ressemblera bientôt à Khan Younès », deuxième plus grande ville de la bande de Gaza (400 000 habitants), rasée par l’armée en 2023-2024;

etc.

Autant d’éléments dont vous aviez connaissance mais qui ne vous ont pas pour autant conduit à caractériser les actions militaires israéliennes comme étant « disproportionnées », terme qui n’est pourtant qu’un doux euphémisme. Et vous avez même fait le choix, au cours de cette interview, de délaisser le terrain de la politique pour vous situer sur celui de l’humanitaire : « Nous avons d’ores et déjà débloqué une aide d’urgence de six millions d’euros à destination des organisations humanitaires qui agissent sur le terrain pour ne pas perdre une seconde et nous nous préparons à acheminer un premier envoi de 20 tonnes de médicaments, de couvertures, de tapis, de lampes solaires qui devraient parvenir au Liban dès mardi [10 mars] ». Voilà qui témoigne certes d’une fort noble intention mais nous devons avouer que nous ne sommes pas certains que le rôle de la diplomatie soit de se féliciter de gérer les conséquences d’une violente offensive militaire sans avoir un mot pour condamner cette dernière et exiger qu’elle cesse.   

Aucune condamnation donc, et vous ne vous êtes de surcroît même pas contenté, comme certains auraient pu s’y attendre, de renvoyer dos-à-dos les parties en présence, ce qui aurait déjà été absurde au vu de la situation sur le terrain et de la réalité des rapports de forces. Vous avez en effet choisi de pratiquer l’inversion accusatoire, comme lorsque vous expliquiez le 2 mars, premier jour de l’offensive israélienne contre le Liban, que « le Hezbollah a commis une lourde faute en rejoignant un conflit avec Israël dans lequel les autorités comme le peuple libanais refusent d’être entraînés [et que] la population en a payé ce matin le prix, avec des dizaines de morts et des dizaines de milliers de déplacés provoqués par la riposte israélienne », chaque terme étant évidemment pesé et réfléchi dans une telle phrase. Ou comment, sous couvert d’empathie pour la population libanaise, légitimer les violences commises par l’État d’Israël en le présentant comme une victime contrainte de « riposter », pauvre Benyamin Netanyahou qui ne voulait pas ça, et par la même occasion le blanchir de ses violations du droit international en le déresponsabilisant de ses actions et de leurs conséquences, les torts étant attribués au seul Hezbollah, félicitations.

Et puisque vous n’êtes pas à une cynique absurdité près, vous avez cru bon de proclamer, une semaine plus tard, que « les deux parties doivent revenir à la situation précédente, c’est-à-dire au cessez-le-feu que nous avions obtenu […] en novembre 2024 », en référence à l’accord du 27 novembre 2024, censé mettre un terme à une énième campagne israélienne de bombardement et d’invasion terrestre du Liban qui s’était soldée par plus de 4000 morts, 16 000 blessés et un million de déplacés. Dommage que vous ayez obligé de préciser à cette occasion que le « cessez-le-feu » en question avait été violé par Israël à plus de 10 000 reprises, selon les chiffres des Nations unies, entre le 27 novembre 2024 et le 27 novembre 2025, soit pas loin d’une trentaine de fois par jour en moyenne, et que les choses n’allaient pas en s’améliorant puisque le gouvernement libanais venait quant à lui de dénoncer plus de 6000 violations de ce même « cessez-le-feu » de novembre 2025 à février 2026, soit plus de 60 par jour en moyenne.

Dans de telles conditions, affirmer non seulement que la situation précédant le 2 mars était celle d’un « cessez-le-feu » auquel il faudrait « revenir », mais aussi qu’Israël aurait simplement « riposté » à l’envoi de roquettes, ce jour-là, par le Hezbollah, est à la fois mensonger et particulièrement révélateur : dans la mesure où il s’agissait des premiers tirs sur Israël depuis le 27 novembre 2024, on en déduit donc que selon vous une phase de « cessez-le-feu » entre Israël et le Liban est une période durant laquelle l’État d’Israël n’est pas ciblé, qu’importe le fait qu’il viole quotidiennement ledit « cessez-le-feu » et qu’il ait tué plus de 300 personnes, dont un tiers de civils, depuis son entrée en vigueur. On se souviendra ainsi, par exemple, quele 25 janvier 2025 l’armée israélienne avait exécuté pas moins de 22 civils au sud-Liban, dans une zone qu’elle était supposée avoir évacuée, mais sans doute ne s’agit-il là pour vous que des aléas d’une trêve fragile, et nous ne céderons pas ici à la tentation de suggérer que si le Hezbollah avait commis ce genre de crime votre position aurait été un tantinet moins magnanime.

Cher Jean-Noël Barrot, vous maitrisez si bien l’art de l’inversion accusatoire que vous l’avez également exercé dans le cas de l’Iran, un véritable exploit lorsque l’on sait à quel point la guerre déclenchée par Israël et les États-Unis est une agression caractérisée contre un État souverain, quelle que soit l’appréciation que l’on puisse porter sur ceux qui exercent le pouvoir à Téhéran — et soyez assuré que nous ne leur attribuons aucune vertu, bien au contraire, n’ayant aucune sympathie pour des dirigeants qui massacrent leurs opposants. Ainsi que le rappelait le juriste Johann Soufi le 9 mars, le droit international n’est en effet pas un système à géométrie variable : « Les mêmes règles doivent s’appliquer à tous les États, quels que soient leur régime ou leur idéologie. Sinon, c’est simple, on réintroduit une hiérarchie entre les peuples. […] Le droit repose en partie sur l’idée d’une forme de réciprocité : les règles s’appliquent à tous, y compris aux ennemis et aux régimes que l’on combat. Sinon, ce n’est plus du droit. C’est de la puissance pure. » Simple, basique.

Vous ne vous êtes toutefois pas encombré de ce genre de détail lors de votre première conférence de presse après le début de la guerre contre l’Iran, que vous avez ainsi ouverte : « Le Moyen-Orient est à nouveau entraîné tout entier dans une dangereuse escalade militaire. Soyons clairs, le régime iranien porte une responsabilité écrasante dans cette situation, du fait de son obstination coupable à se doter des moyens de la déstabilisation et de la menace ». Soit le même procédé rhétorique que pour le Liban, qui consiste à évoquer d’abord les torts du pays agressé avant de parler de ses agresseurs, et qui débouche logiquement sur le fait que la « sortie de crise » dépendrait de la bonne volonté de celui-ci et non de ceux-là, dans un renversement orwellien dont vous êtes devenu un adepte : « L’escalade militaire doit cesser au plus vite. Le régime iranien, qui a désormais perdu son guide, doit mettre fin à ses attaques. Il doit se résoudre à des concessions majeures et à un changement de posture radical pour qu’une solution politique puisse être trouvée, qui rende possible la coexistence pacifique de l’Iran avec son environnement régional et la communauté internationale. »

Une inversion des valeurs qui est non seulement une offense au réel mais qui, comme dans le cas de vos propos sur le Liban, fait en outre abstraction de tout contexte et de toute mise en perspective : comme si l’Iran n’avait pas signé un accord en vertu duquel il renonçait à l’arme nucléaire et acceptait des inspections ; comme si ce n’était pas les USA, lors du premier mandat Trump, qui s’étaient unilatéralement retirés de cet accord jusqu’alors respecté par l’Iran ; comme si l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) n’avait pas répété à de multiples reprises, y compris en juin 2025 lors de la précédente offensive et de nouveau il y a quelques jours, que rien ne permettait d’affirmer que l’Iran, bien que ne respectant plus ses obligations depuis la rupture de l’accord par les USA, serait proche de se doter de l’arme nucléaire ; et comme si, enfin, de nouvelles négociations n’étaient pas en cours entre Iran et États-Unis lorsque la guerre a débuté, le médiateur omanais affirmant même, la veille des premiers bombardements, que « l’Iran a[vait] accepté, lors de pourparlers indirects avec les États-Unis, de ne jamais stocker d’uranium enrichi », soit « une percée majeure ».

Tout ceci est absent de vos discours et, quand bien même il serait hasardeux de croire sur parole les négociateurs iraniens et de ne pas envisager qu’ils auraient proposé un compromis dans le but de gagner du temps pour mieux se préparer à se défendre face à une guerre qui menaçait depuis plusieurs semaines, il est pour le moins gênant de vous entendre, sans que vous fassiez aucune mention des négociations qui étaient en cours et des raisons de l’échec du précédent accord, exiger de l’Iran qu’il « fasse des concessions » alors même que le pays est sous un déluge de bombes. De même qu’il est un brin problématique de vous voir, sur France 2 le 10 mars (2), incapable de dire clairement que les États-Unis et Israël doivent cesser de bombarder l’Iran alors que vous n’avez aucun problème à affirmer que « l’Iran doit mettre fin à ses attaques », ce qui donne un sens très particulier à la « désescalade » que vous n’avez de cesse de prôner, laquelle n’est donc en réalité rien d’autre qu’une exigence de capitulation sans conditions de l’Iran.  

Cher Jean-Noël Barrot, il ne nous a pas échappé que les positions que vous défendez ne sont pas nécessairement vos opinions personnelles puisqu’elles ont vocation, dans la mesure où vous êtes ministre des Affaires étrangères, à incarner la « voix de la France » et sont donc, à ce titre, scrutées et, on l’imagine, élaborées et ajustées collectivement en amont. Ce qui explique certainement pourquoi, ces dernières semaines, vous n’avez cessé de vous répéter et de vous raccrocher à des formules toutes faites (« Cette guerre, nous ne l’approuvons pas et nous n’y participons pas »,« L’escalade militaire doit cesser au plus vite », « Le Liban doit être préservé de l’embrasement régional », « La diplomatie doit reprendre ses droits », « Il faut arriver au plus vite à la fin des hostilités », etc.), qui reviennent à longueur d’entretiens et qui ont pour point commun, sous couvert de positionnement au-dessus de la mêlée armée, de ne jamais pointer du doigt ceux qui ont brutalement déclenché la séquence chaotique en cours au Moyen-Orient : Israël et les États-Unis.

Une explication supplémentaire à votre incapacité à aller au-delà de formules très générales, peu engageantes et souvent creuses, qui vous amène, comme on l’a vu, à contourner ostensiblement les questions qui vous sont posées afin de réciter vos fiches, réside sans doute en ceci que, pour le dire simplement, vous n’y connaissez à peu près rien. Souvenons-nous ainsi que, lorsque vous avez été propulsé ministre délégué chargé de l’Europe en février 2024 avant de vous retrouver à la tête de la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale (juillet 2024) puis d’être promu ministre de l’Europe et des Affaires étrangères (septembre 2024), votre principale expérience à l’international avait consisté à donner durant quatre ans des cours de finance à la Sloan School of Management à Cambridge (2013-2017), muni notamment d’un diplôme de HEC, d’un master de « gouvernance économique » (Sciences Po) et d’un doctorat en « sciences de gestion », soutenu en 2012 à HEC. Soit une formation et une expérience professionnelle se situant à une distance fort respectable des compétences supposément requises pour devenir chef de la diplomatie de la septième puissance économique mondiale, mais après tout rien n’est impossible en macronie.

D’autant plus lorsqu’on a, comme vous, un parcours politique qui atteste que l’on ne doit sa place à personne et que l’on en est arrivé là par la seule force de sa vocation, de son engagement et de son abnégation. Petit-fils de Noël Barrot, qui fut élu du canton d’Yssingeaux, maire d’Yssingeaux, député de Haute-Loire et questeur de l’Assemblée nationale, fils de Jacques Barrot, qui fut élu du canton d’Yssingeaux, maire d’Yssingeaux, président du conseil général de Haute-Loire, député de Haute-Loire, ministre, commissaire européen et membre du Conseil constitutionnel, vous avez en effet pris un énorme risque en tentant — avec succès — d’être élu en 2015, sous l’étiquette Modem, conseiller départemental du canton d’Yssingeaux, c’est beau les traditions familiales, avant de prendre votre envol en devenant député (LREM-MoDem) des Yvelines en 2017 (réélu en 2022 et 2024), secrétaire général du MoDem (2018-2022), secrétaire d’État au Numérique (2022-2024) et finalement, spécialiste improvisé des questions européennes et internationales, quel talent.

Cette admirable trajectoire, de laquelle se dégage un enivrant parfum méritocratique, vous vaut donc d’être désormais en première ligne de la communication gouvernementale, un exercice dans lequel vous avez excellé ces deux dernières années en multipliant les pénétrantes déclarations, typiques du macronisme, qu’il s’agisse de déclarer que « la guerre ne crée pas en elle-même les conditions de la paix et de la stabilité » (4 mars 2026), voilà qui est profond, de certifier que « réparer la démocratie, c’est possible » (29 septembre 2025), visiblement vous n’êtes pas très bricoleur, d’asséner que « la Russie est un tigre de papier » (26 septembre 2025), il se croit malin à citer Mao, de prétendre que « si on ne prépare pas l’Europe de la défense, on aura l’Europe de la défaite » (20 janvier 2026), de toute évidence vous avez retenu vos cours de marketing à HEC, d’affirmer que « les décisions que nous prenons aujourd’hui auront, dans les décennies à venir, un impact sur notre capacité à peser sur le cours du monde » (7 mars 2026), ce qui est sans doute vrai mais un peu malaisé lorsque l’on ne prend justement aucune décision, ou encore de proclamer que « face à la brutalisation du monde, une exigence s’impose : refuser la résignation qui nous réduirait aux spectateurs des impuissances » (9 janvier 2026), et vice et versa.   

Une fois encore, on serait presque tenté d’en rire, mais nous n’avons en réalité pas du tout envie de rire avec vous. En premier lieu parce que, comme on l’a vu, vous ne cessez de démontrer, chaque jour qui passe, votre propension à légitimer, tout en faisant mine de vous émouvoir du sort des peuples victimes des guerres, les logiques de « deux poids deux mesures », d’indignation à géométrie variable et, plus globalement, de domination impériale. Et aussi parce qu’il suffit de peu pour que la fine couche de vernis craque et que vous laissiez poindre votre cynisme, comme lorsque vous exposiez, le 10 mars sur France 2 (3), les « risques majeurs » liés à l’offensive contre l’Iran et, désormais, contre le Liban : « L’escalade militaire dans la région emporte avec elle, on le voit, des risques qui sont majeurs : pour nos intérêts, pour la sécurité de nos ressortissants sur place, mais aussi pour nos partenaires, et puis pour l’économie mondiale avec la flambée des prix du diesel ou de l’essence ». Mais pour ce qui est de l’empathie vis-à-vis des populations bombardées, déplacées ou exposées à du phosphore blanc, des fumées toxiques et des pluies acides, on repassera.

Et nous n’avons pas non plus oublié que vous vous êtes récemment distingué en reprenant à votre compte les fake news, colportées notamment par l’incomparable députée des Français d’Israël Caroline Yadan, selon lesquelles la rapporteuse spéciale de l’ONU pour les territoires palestiniens, Francesca Albanese, aurait qualifié, lors d’un forum organisé par Al Jazeera le 7 février, l’État d’Israël « [d’]ennemi commun de l’humanité » et, à ce titre, fait usage « [d’]une rhétorique relevant des formes contemporaines de l’antisémitisme ». Des accusations portées sur la base d’une vidéo grossièrement tronquée et montée, rapidement débunkées sur les réseaux sociaux et par nombre de médias mainstream (4), ce qui ne vous a pas empêché de les relayer, y compris dans l’enceinte de l’Assemblée nationale, où vous avez affirmé, le 11 février, que « la France condamne sans aucune réserve les propos outranciers et coupables de madame Francesca Albanese », et annoncé que vous comptiez demander, aux Nations unies, sa démission.

Confronté à vos mensonges le 22 février lors de l’émission « Questions politiques », vous vous êtes empêtré dans des explications fumeuses lors d’une séquence particulièrement gênante au cours de laquelle vous avez reconnu que Francesca Albanese n’avait pas tenu les propos qui lui étaient reprochés mais que ces propos étaient néanmoins condamnables, c’est audacieux, vous attirant cette pertinente remarque de la journaliste Alexandra Bensaïd : « Moi, j’ai du mal, je suis un petit peu perdue ». Et vous avez en outre un peu tardivement réalisé qu’un État ne pouvait pas obtenir la révocation d’une rapporteuse spéciale de l’ONU, de toute évidence les cours de droit international sont facultatifs à HEC, renonçant en catimini à exiger la démission de Francesca Albanese, tout ça pour ça. Ce qui vous a sans doute épargné, après avoir été l’objet d’une tribune d’universitaires et d’une lettre ouverte de plus de 150 anciens diplomates et ministres vous accusant de désinformation, une nouvelle humiliation, mais n’a toutefois pas empêché le collectif des juristes pour le respect du droit international (JURDI) de saisir la justice à votre encontre pour « diffusion ou reproduction de fausse nouvelle », bravo à vous (4).

Votre rapport pour le moins contrarié au droit international s’était déjà exprimé fin novembre 2024, soit deux mois à peine après votre arrivée au Quai d’Orsay, lorsque vous aviez prétendu, suite à l’émission par la Cour pénale internationale (CPI) d’un mandat d’arrêt contre Benyamin Netanyahou pour « crimes de guerre » et « crimes contre l’humanité », que le Premier ministre israélien pourrait bénéficier d’une forme d’« immunité », merci pour lui, au motif que l’État d’Israël n’est pas partie à la CPI. Une position hasardeuse qui vous a valu de vous faire corriger sans ménagement par la Ligue des droits de l’homme, par des juristes spécialistes de la question et même par l’ancien président de la CPI, qui a notamment souligné que votre raisonnement était non seulement juridiquement inepte mais en outre politiquement dangereux puisqu’il permettait d’absoudre n’importe quel chef d’État de ses crimes si son pays n’était pas signataire des traités sur lesquels reposent les instruments juridiques internationaux, encore raté. 

Notons d’ailleurs que cette touchante complaisance à l’égard d’Israël s’est exprimée avec constance depuis votre entrée en fonction, qu’il s’agisse d’autoriser à plusieurs reprises le survol de l’espace aérien français par Benyamin Netanyahou malgré le mandat d’arrêt de la CPI, d’accueillir les firmes israéliennes au salon de l’armement Milipol malgré leur implication dans la guerre génocidaire à Gaza, ou de couvrir les ventes de composants militaires français à Israël malgré leur utilisation contre la population palestinienne. Et nous ne nous attarderons pas ici sur la mascarade de vos supposées « condamnations » — verbales, ponctuelles et sans effet — des exactions commises quotidiennement par Israël, sur votre misérable prise de position lors de l’arraisonnement de la Flottille pour Gaza en octobre 2025 (« Il avait été rappelé aux participants qu’il est formellement déconseillé à tout ressortissant français de se rendre dans la zone ») ou sur vos indécentes fanfaronnades concernant Gaza : « Si tous les pays du monde avaient adopté la même politique que la France, alors nous n’en serions pas là », n’ayant pas pour habitude d’être vulgaire nous nous abstiendrons ici de toute commentaire.  

Cher Jean-Noël Barrot, vous réussissez donc au total à cumuler vacuité intellectuelle, lâcheté politique et incompétence juridique, bingo, ce qui est sans conteste un passeport pour une place de choix dans le dispositif politique de la macronie, a fortiori dans la mesure où l’on fait comme vous preuve d’une loyauté sans faille, comme lorsque vous avez défendu inconditionnellement François Bayrou dans le dossier du scandale des violences commises à Notre-Dame de Bétharram, affirmant alors qu’il s’agissait d’un « procès politique », les victimes ne vous remercient pas. Et c’est ainsi que nous est offert le triste privilège d’assister chaque jour à l’obscène spectacle de vos gesticulations, votre médiocrité typiquement macronienne prenant un relief tout particulier à l’heure où des populations entières subissent sous nos yeux une tragique descente aux enfers, promise à l’ensemble des peuples du monde si nous me mettons pas un terme définitif aux agissements d’individus malfaisants tels que vous.   

Cordialement,

Jules Blaster

(1) À l’heure où ces lignes sont écrites, le bilan s’est évidemment — et malheureusement — alourdi au Liban, avec au moins 700 morts, 1400 blessés, 800 000 déplacés et 14% du territoire libanais concerné par les ordres d’évacuation.

(2) À partir de 3’10’’ environ dans le replay de l’émission « L’Événement ».

(3) À partir de 2’30’’ environ dans le replay de l’émission « L’Événement ».

(4) Entre autres TF1, France 24,Le Monde,Le Parisien, 20 minutes, etc.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Blast, le souffle de l’info

https://www.blast-info.fr/articles/2026/cher-jean-noel-barrot-boxing-day-72-lF–B6ZuQd61SjdGYZcI8A

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.