L’Espagne dit non à Trump et à la guerre

Europe

En dénonçant une action illégale et en refusant l’utilisation par Washington de deux bases militaires de la péninsule, le chef du gouvernement de Madrid, Pedro Sánchez, affirme la singularité de son pays. La France, elle, a autorisé le transit d’avions états-uniens sur la base d’Istres.L’Espagne dit non à Trump et à la guerre

En dénonçant une action illégale et en refusant l’utilisation par Washington de deux bases militaires de la péninsule, le chef du gouvernement de Madrid, Pedro Sánchez, affirme la singularité de son pays. La France, elle, a autorisé le transit d’avions états-uniens sur la base d’Istres.

Le Financial Times l’a qualifié d’« ennemi juré de Trump en Europe ». Pour le quotidien britannique conservateur, le premier ministre espagnol, Pedro Sánchez, est devenu celui qui ose dire ses quatre vérités au président des États-Unis, contrairement aux autres dirigeant·es européen·nes.

Une sorte de consécration pour celui qui a été le seul à dire « non à la guerre » et à le proclamer publiquement, dans une intervention télévisée diffusée mercredi 4 mars depuis le palais de la Moncloa, à Madrid. Pedro Sánchez a insisté sur le fait que « la position du gouvernement espagnol est la même que celle que nous avons adoptée en Ukraine ou à Gaza ».

« Premièrement, a poursuivi le dirigeant socialiste, nous refusons la violation du droit international qui nous protège tous, en particulier les plus vulnérables, à savoir la population civile. Deuxièmement, nous refusons de croire que le monde ne peut résoudre ses problèmes que par les conflits et les bombes et, enfin, nous refusons de répéter les erreurs du passé. » Ajoutant : « En définitive, la position du gouvernement espagnol se résume en quatre mots : non à la guerre. »

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Le premier ministre espagnol, Pedro Sánchez, lors de sa déclaration officielle au palais de la Moncloa à Madrid en réponse aux propos de Donald Trump, le 4 mars 2026. © Photo Borja Puig de la Bellacasa / AFP

Tout en condamnant les crimes du régime iranien, Sánchez s’en est pris, sans nommer directement Donald Trump, aux dirigeants incapables d’améliorer la vie des gens et qui « utilisent la fumée de la guerre pour dissimuler leur échec et remplir au passage les poches de quelques-uns, les mêmes que d’habitude, les seuls qui gagnent lorsque le monde cesse de construire des hôpitaux pour construire des missiles ».

Cette position courageuse, couplée au refus par Madrid de l’utilisation par les forces états-uniennes de deux bases gérées conjointement en Espagne pour attaquer l’Iran, a provoqué le courroux de Donald Trump. Dans le cadre des accords signés entre Madrid et Washington en 1953 (pacte de Madrid), qui avaient mis fin à l’isolement du régime franquiste, l’Espagne dispose d’un droit de veto sur la manière dont les forces états-uniennes déployées sur la péninsule sont utilisées.

L’Allemagne prise en défaut de solidarité

La veille du discours de Sánchez, Donald Trump avait ordonné à son administration de « rompre » toutes les relations commerciales avec Madrid. « L’Espagne s’est comportée de manière épouvantable », a-t-il déclaré mardi lors d’une réunion à la Maison-Blanche, devant un chancelier allemand silencieux.

L’absence de réaction de Friedrich Merz aux attaques contre des dirigeants européens – Trump a également visé Keir Starmer – a provoqué de vives réactions. Le ministre des affaires étrangères espagnol, José Manuel Albares, a fait part de sa surprise. « J’aurais espéré une autre forme de solidarité de la part d’un pays avec lequel nous partageons une monnaie et un espace commercial uniques lorsqu’il est question de menaces commerciales », a-t-il dit.

L’hebdomadaire allemand Der Spiegel a évoqué une apparition « honteuse ». Merz a tenté de se défendre. Il a affirmé avoir parlé des sujets qui fâchent à Trump en privé, loin des caméras. Mais ce qui reste dans l’opinion est son manque de courage politique.

La France a autorisé le transit d’avions états-uniens sur la base aérienne d’Istres

Alors que l’Espagne refusait aux États-Unis l’accès à ses bases militaires, des avions militaires états-uniens ont « été acceptés » sur la base aérienne française d’Istres, a fait savoir l’état-major des armées français, jeudi 5 mars.

La ministre des armées, Catherine Vautrin, a précisé que la « seule autorisation » donnée par la présidence française concernait un ou plusieurs avions ravitailleurs, et non des avions de combat.

L’état-major français assure avoir obtenu la « complète garantie » que les appareils concernés « ne participent en aucune mesure aux opérations menées par les États-Unis en Iran » mais uniquement à « l’appui à la défense de nos partenaires dans la région ».

La distinction est toutefois moins évidente que ne le laisse penser l’armée française : bien que non directement engagés dans les combats, les avions de soutien logistique participent de fait, indirectement, à la guerre menée par Washington et Tel-Aviv.

D’autres informations, concernant cette fois l’utilisation par les États-Unis de bases françaises situées au Moyen-Orient, ont quant à elles été démenties par l’Agence France-Presse, qui les avait initialement diffusées.

À gauche, Jean-Luc Mélenchon a dénoncé une décision « inacceptable » et « irresponsable », qui « associe la France à l’agression de l’Iran ». Lors d’un discours sur la guerre en Iran le 3 mars, Emmanuel Macron assurait que la France observait une posture « strictement défensive ».

Justine Brabant

En contraste, Sánchez a été soutenu par la quasi-totalité des dirigeants européens, notamment par Emmanuel Macron. L’Élysée a annoncé que le président français – qui a cependant accusé l’Iran de porter « la responsabilité première de cette situation » – avait appelé Pedro Sánchez « pour lui dire la solidarité européenne de la France en réponse aux récentes menaces de coercition économique dont l’Espagne a été la cible ». Le président du Conseil européen, António Costa, a déclaré sur le réseau social X lui avoir exprimé « la pleine solidarité de l’Union européenne ».

Mercredi 4 et jeudi 5 mars, José Manuel Albares et la ministre de la défense espagnole, Margarita Robles, ont dû démentir les propos de la porte-parole de la Maison-Blanche, Karoline Leavitt, qui a déclaré à la presse que l’Espagne avait finalement accepté de coopérer militairement. Si Margarita Robles a réaffirmé l’opposition de son pays à l’utilisation des bases pour l’opération menée en Iran, elle a tenu à souligner aussi que l’Espagne participait aux efforts de l’Otan pour défendre ses alliés. « Nous défendons la paix et le multilatéralisme », a-t-elle dit, interrogée par la radio Cadena Ser.

Une position cohérente

Ce n’est pas la première fois que l’Espagne se distingue parmi les nations européennes, dont la plupart sont tétanisées sinon complaisantes face aux transgressions de l’administration Trump, comme elles le sont face aux crimes internationaux commis par le gouvernement israélien.

Le 28 mai 2024, l’Espagne a été pionnière dans la nouvelle vague de reconnaissances symboliques de l’État de Palestine en Europe, avec l’Irlande, la Norvège puis la Slovénie. La France et le Royaume-Uni n’ont rejoint cette position qu’un an plus tard.

Surtout, le gouvernement espagnol a été moteur, de manière précoce, dans le plaidoyer pour des sanctions significatives de la part de l’Union européenne contre Israël – lui-même en a pris de manière unilatérale. En dépit du soutien tardif de la Commission européenne à une suspension de l’accord d’association unissant les Vingt-Sept à l’État hébreu, le blocage de certains États membres, dont l’Allemagne, a empêché une telle réponse collective.

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Pedro Sánchez s’est aussi distingué des réactions serviles des États européens après l’enlèvement du président vénézuélien à Caracas, début janvier 2026. Dénonçant là encore une violation du droit international, il a été le seul à s’associer à d’autres pays d’Amérique latine pour exprimer une « profonde inquiétude et [un] rejet » de l’opération menée par Washington.

Ces positions ne tombent pas du ciel. Elles s’inscrivent dans une « stratégie d’action extérieure » élaborée pour la période 2025-2028, dont le contenu est public. Elle affirme plus que jamais l’ancrage européen de l’Espagne et son engagement en faveur d’un multilatéralisme malmené.

« L’Espagne, est-il écrit dans le document, s’efforcera de construire une paix fondée sur la cohérence dans la défense du droit international, en veillant au respect des normes du droit international humanitaire en toutes circonstances et dans tous les conflits. » Affirmant son « soutien indéfectible à l’Ukraine », le ministère des affaires étrangères y plaide également pour « la paix et la stabilité dans [leur] voisinage méridional ».

Le précédent de 2003

Il est notable que l’immigration soit évoquée dans ce document, et que la manière positive avec laquelle elle est envisagée s’oppose aux conceptions de la Maison-Blanche, qui y voit au contraire une des raisons de la décadence du Vieux Continent. Au demeurant, c’est sur cet enjeu que Pedro Sánchez, en proposant d’accueillir l’Aquarius dans le port de Valence en 2018, avait fait retentir à nouveau une voix singulière de l’Espagne, là où son prédécesseur conservateur, Mariano Rajoy, s’était focalisé sur des enjeux domestiques.

Si un certain anti-américanisme historique a pu être évoqué au sujet de la position de Pedro Sánchez, Daniel Fernández de Miguel, historien et politiste à l’université Carlos-III de Madrid, y voit surtout « un pro-américanisme irrationnel de la part de nombreuses élites européennes ».

« Aujourd’hui, nous devrions déployer une certaine capacité critique pour voir que les États-Unis sont contrôlés par des gens guidés par des intérêts très personnels, au niveau économique et familial, dit-il à Mediapart. Clairement, l’administration Trump, la famille Trump ont beaucoup d’intérêts au Proche-Orient d’une manière qui dépasse toutes les limites raisonnables. L’Europe devrait avoir une position plus rationnelle et autonome. »

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Donald Trump à la Maison Blanche à Washington, le 4 mars 2026. © Photo Andrew Caballero-Reynolds / AFP

En 2003 déjà, les socialistes espagnols s’étaient distingués par une résistance à un alignement atlantiste, lors de la deuxième guerre du Golfe lancée sur la base de mensonges par l’administration de George W. Bush. Les mots « non à la guerre » résonnent en effet comme un rappel de la mobilisation massive de l’Espagne il y a plus de vingt ans. La réaction à l’engagement décidé par le chef du gouvernement conservateur de l’époque, José María Aznar, avait conduit à la défaite électorale de son parti, le Parti populaire (PP), aux législatives de 2004. Et permis le retour au pouvoir des socialistes avec à leur tête José Luis Rodríguez Zapatero.

Dans son discours de mercredi, Sánchez a d’ailleurs rappelé que cette guerre décidée par une autre administration états-unienne avait provoqué des dégâts considérables pour l’Europe, entraînant « la plus grande vague d’insécurité que notre continent ait connue depuis la chute du mur de Berlin ». Avec comme résultat « une augmentation drastique du terrorisme djihadiste, une grave crise migratoire en Méditerranée orientale et une augmentation généralisée des prix de l’énergie ».

Un enjeu de politique intérieure

Pedro Sánchez, affaibli par une série de scandales de corruption touchant son entourage et des défaites électorales, se saisit de ce moment pour contre-attaquer. Dans ce contexte, le rappel du précédent de 2003 n’est pas fortuit.

« Sánchez se pose comme l’anti-Aznar, confirme Guillermo Fernández Vázquez, chercheur en science politique à l’université Complutense de Madrid. De manière générale, le Parti populaire semble perdu dans son rapport à l’administration Trump. L’allié du mouvement Maga est plutôt l’extrême droite de Vox, intégrée aux réseaux transatlantiques des trumpistes. La droite de gouvernement n’est donc pas à l’aise pour définir une position lisible. Elle serait bien plus à l’aise avec un Marco Rubio, perçu comme davantage proche de la politique des républicains d’il y a dix ou vingt ans. Mais ce monde-là ne reviendra pas. »

La semaine dernière, le dirigeant du Parti populaire, Alberto Núñez Feijóo, avait assuré vouloir faire de l’Espagne un « allié fiable », dans un entretien téléphonique avec le chef de la diplomatie états-unienne, Marco Rubio. Mais la séquence se retourne contre lui. La gauche au pouvoir s’est engouffrée dans la brèche, dépeignant l’opposition de droite et d’extrême droite en laquais de Washington.

« Il y a des moments où il faut être dans l’opposition et d’autres où il faut être l’Espagne, a déclaré jeudi le ministre des affaires étrangères, José Manuel Albares. C’est le moment d’être l’Espagne. Le principal parti d’opposition devrait soutenir la souveraineté et l’indépendance de l’Espagne. M. Feijóo revient à la position que le PP a toujours défendue en matière de politique étrangère. Il suit le mouvement. Il est le parti de la guerre. »

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Alberto Núñez Feijóo a répliqué en mettant en avant la protection des droits humains en Iran, même si Donald Trump a bien montré qu’il ne se souciait guère des intérêts des Iranien·nes en expliquant qu’il pourrait s’entendre avec des éléments plus modérés du régime. « Les droits humains priment sur le droit international, et en Iran, les droits humains ne sont pas protégés. En Iran, le régime ne défend ni le droit national, ni le droit international, ni les droits humains. Il n’y en a pas », a-t-il déclaré. Le chef de l’opposition a également réclamé que Pedro Sánchez vienne s’expliquer devant la chambre des député·es.

« Certains prétendent, note le politiste Guillermo Fernández Vázquez, que Sanchez pourrait être tenté d’anticiper des élections pour jouer le plébiscite de la souveraineté espagnole affirmée face à Donald Trump. De manière plus certaine, le fait de s’en tenir à la ligne politique suivie ces dernières années permet tout simplement de consolider les alliances nouées à gauche, et de faire écho à une culture de “la paix” très ancrée dans le peuple qui vote à gauche. »

François Bougon et Fabien Escalona

https://www.mediapart.fr/journal/international/050326/l-espagne-dit-non-trump-et-la-guerre?utm_source=article_offert&utm_medium=email&utm_campaign=TRANSAC&utm_content=&utm_term=&xtor=EPR-1013-%5Barticle-offert%5D&M_BT=9494741962566

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