Antifascisme : quand la gauche doute de son combat historique

Face à la tentation de renvoyer dos à dos « les extrêmes », aux fractures internes et aux ambiguïtés stratégiques, une question traverse le débat public : en brouillant les repères de son combat historique contre l’extrême droite, la gauche ne risque-t-elle pas de s’égarer elle-même ?

Pierre Jacquemain • 25 février 2026From Humans

Article paru
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Antifascisme : quand la gauche doute de son combat historique

© Maxime Sirvins

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L’antifascisme n’est pas un slogan conjoncturel. Il est l’une des matrices historiques, morales et politiques de la gauche. De la Résistance aux combats contre les dictatures, des luttes contre le racisme aux mobilisations pour l’égalité des droits, la gauche s’est construite dans le refus des idéologies autoritaires, nationalistes et xénophobes. L’antifascisme n’est donc pas un excès ; il est un fondement. Le rappeler aujourd’hui n’a rien d’anecdotique. C’est même une nécessité à l’heure où certains voudraient brouiller les repères et installer l’idée dangereuse qu’il existerait une symétrie entre « extrêmes ».

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Car c’est là l’un des glissements les plus préoccupants du débat public : mettre sur un même plan extrême gauche et extrême droite. Cette équivalence est historiquement fausse et politiquement trompeuse. L’extrême droite, en France comme en Europe, s’inscrit dans une filiation idéologique qui a porté des régimes autoritaires, xénophobes, antisémites, parfois collaborationnistes. En France, l’héritage du pétainisme, les violences racistes, les réseaux néofascistes des années 1970, puis la structuration électorale autour du Rassemblement national témoignent d’une continuité idéologique centrée sur l’exclusion et la hiérarchisation des citoyens.

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À l’inverse, les traditions de la gauche radicale, aussi discutables que puissent être certaines de leurs stratégies ou de leurs outrances, s’ancrent dans l’égalité sociale, l’anti­racisme et l’émancipation. Confondre les deux, c’est effacer des décennies d’histoire, c’est ignorer que l’une combat l’égalité quand l’autre la revendique, que l’une stigmatise quand l’autre universalise. Cette mise à égalité ne fragilise pas seulement la gauche ; elle abîme l’ensemble du débat démocratique en banalisant l’extrême droite.

Le piège tendu par l’extrême droite : faire croire que combattre une idéologie mortifère reviendrait à lui ressembler.

C’est dans ce contexte que la gauche apparaît aujourd’hui comme ayant perdu sa boussole. Déchirée par ses querelles internes, brouillant ses repères stratégiques et ses mots, elle semble incapable de faire front face à l’extrême droite et au macronisme. Entre polémiques sur la violence, renoncements budgétaires, rivalités électorales et tentation d’emprunter les thèmes sécuritaires de la droite, elle donne le sentiment de ne plus savoir clairement pour qui et contre quoi elle se bat.

Inversions

La mort de Quentin Deranque a agi comme un révélateur brutal. Au lieu d’affirmer d’une seule voix que l’antifascisme est une valeur mais qu’aucun crime ne saurait s’en réclamer, la gauche s’est fracturée. Il faut pourtant être clair : l’anti­fascisme ne tue pas. Lorsqu’un homicide est commis « en son nom », il s’agit d’un crime, et il doit être condamné comme tel. Refuser cette distinction, c’est accepter le piège rhétorique tendu par l’extrême droite : faire croire que combattre une idéologie mortifère reviendrait à lui ressembler.

Dans le même temps, un glissement lexical inquiétant s’opère. Les antifascistes deviendraient des fascistes, les écologistes des « écoterroristes », les féministes des « féminazies ». À force d’inverser les mots, on finit par inverser les responsabilités. Or cette confusion profite toujours aux mêmes : à ceux qui ont intérêt à banaliser l’extrême droite et à délégitimer celles et ceux qui la combattent.

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La perte de repères ne se limite pas au terrain symbolique. Elle est aussi stratégique. À l’approche des municipales, entendre dans plusieurs grandes villes des responsables affirmer qu’aucun accord ne sera conclu avec La France insoumise, ni au premier ni au second tour, relève d’une myopie politique préoccupante. Dans un scrutin local, refuser toute alliance à gauche, c’est mécaniquement favoriser la droite et l’extrême droite. Gouverner une ville ne consiste pas à proclamer sa pureté idéologique, mais à améliorer concrètement la vie des habitants.

La crédibilité de la gauche est d’autant plus entamée que certains de ses acteurs ont laissé passer le budget du gouvernement, incarné par le camp présidentiel autour d’Emmanuel Macron, alors même qu’il était dénoncé comme injuste. Or voter un budget n’est jamais neutre : c’est un acte fondateur qui dit si l’on se situe dans l’opposition ou dans l’accompagnement. On ne peut prétendre incarner l’alternative tout en validant l’architecture financière du pouvoir en place.

Identifier l’adversaire

À cela s’ajoute une autre dérive : courir derrière les thèmes de la droite, notamment la sécurité, au point d’en faire parfois le cœur du discours. Pendant ce temps, les enjeux structurants du quotidien – logement, services publics, transports, santé, école – passent au second plan. Pour des élections municipales, c’est une faute stratégique majeure. La gauche s’est historiquement construite sur la transformation sociale concrète ; elle se dilue lorsqu’elle abandonne ce terrain.

Une force politique ne disparaît pas seulement quand elle perd des élections, mais lorsqu’elle perd le sens de son propre combat.

L’histoire offre pourtant des rappels utiles. Le 21 juin 1973, après les affrontements liés au meeting du mouvement d’extrême droite L’Ordre nouveau, la gauche, malgré ses divisions, avait su manifester une solidarité politique face à la menace d’extrême droite. Comme le rappelle l’avocat Jean-Pierre Mignard sur X  : « François Mitterrand reçoit Alain Krivine au siège du Parti socialiste, Edmond Maire fait de même pour la CFDT, et Michel Rocard vend Rouge, l’organe de la Ligue communiste révolutionnaire, en signe de soutien. Là était la gauche. »

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Les désaccords existaient, parfois profonds. Mais l’essentiel était identifié : l’adversaire prioritaire était l’extrême droite. C’est peut-être cela, aujourd’hui, la boussole à retrouver. Se souvenir que l’antifascisme n’est pas une dérive mais un socle. Refuser la fausse symétrie entre extrêmes, qui banalise l’un et caricature l’autre. Réaffirmer que l’égalité, la justice sociale et la solidarité demeurent des lignes directrices. Et comprendre qu’une force politique ne disparaît pas seulement quand elle perd des élections, mais lorsqu’elle perd le sens de son propre combat.

La gauche n’a jamais été homogène, et elle ne doit pas le devenir. Mais elle a toujours su, dans les moments décisifs, distinguer l’essentiel de l’accessoire. La question n’est donc pas seulement de savoir si elle a perdu sa boussole. Elle est de savoir si elle veut encore s’en servir.

Pierre Jacquemain

Par Pierre Jacquemain

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