La répression judiciaire contre les soutiens à la cause palestinienne se porte toujours très bien en France

Une audience hallucinante

paru dans lundimatin#510, le 23 février 2026

Durant ce mois de février, des militant.es ou de simples manifestant.es ont comparu devant le tribunal de police pour avoir participé à des manifestations en soutien à la Palestine en octobre 2023 ! Ils-elles ont quasi tous été déclaré.es coupables et donc condamné.es à payer leurs amendes. Petit récit d’une audience hallucinante qui s’est tenue un vendredi 13 février 2026.

Un rassemblement, une nasse, des interpellations

Le 14 octobre 2023, je me trouvais place de la République à Paris, pour témoigner de mon soutien au peuple palestinien déjà atrocement massacré, depuis une semaine exactement, et pour dénoncer une réalité mortifère que l’on cherchait déjà à invisibiliser.

Pour rappel : pendant les six premiers jours de “guerre”, 6 000 bombes furent larguées par Israël sur Gaza, plus que par les États-Unis en un an en Afghanistan et le double de ce qui fut employé par la coalition internationale contre l’État islamique sur un mois, en 2014. Le 9 octobre, le ministre de la Défense Yoav Gallant annonça un blocus total de la bande de Gaza afin de couper l’électricité et bloquer l’entrée de nourriture et de carburant, ajoutant « nous combattons des animaux humains et nous agissons en conséquence ». À partir du 13 octobre, soit la veille de ce rassemblement à République où je me trouvais, Israël entreprit une invasion terrestre de la bande de Gaza. Ainsi, au 13 octobre, on comptait déjà des milliers de victimes à Gaza du fait de bombardements indiscriminés sur la population civile.

Munie d’une pancarte, je déambulais donc à République, ce 14 octobre, comme quelques centaines d’autres personnes présentes. Dès 15h, les forces de l’ordre, arrivées en nombre, procédèrent d’emblée à une sorte de nassage des manifestant.es présent.es et à une verbalisation systématique sans rien dire ni informer de ce qui était en l’occurrence reproché aux personnes présentes. C’est donc dans ce contexte, que je me suis vue infliger une amende à 135€ pour participation à une manifestation interdite.

A noter que ce jour-là, 752 amendes à 135€ ont été assénées ; 1359 verbalisations au même tarif pour le rassemblement du 28/10/23 dont je parlerai aussi plus loin.

Une laborieuse procédure de contestations s’en est suivie, à coup de courriers, pour contester cette amende et demander à être « reçue » au tribunal de police. Après plus de deux ans de litige, me voilà donc convoquée ce 13 février 2026 au tribunal de police, sise au TGI de Paris.

Un jour d’audience

Je ne suis pas la seule à être présente, en ce 13 février, au tribunal, deux autres personnes sont concernées, auxquelles quasi les mêmes faits sont reprochés, même si 2 dates distinctes sont à l’ordre du jour (deux personnes pour leur présence dans la rue le 14/10/23, une pour le 28/10/23).

Les avocates (de la legal team et du CAJ – collectif d’action judiciaire) demandent, pour commencer, à ce que les affaires soient jointes sur la forme, ce qui évitera, disent-elles, dans l’intérêt de la juridiction, de devoir répéter et faire entendre deux ou trois fois les mêmes choses. Cette demande est prestement balayée d’un revers de la main par la juge, ce qui donne d’emblée le ton…

Les avocates, tout du long des différentes procédures feront remarquer les points suivants essentiels :

  • Les arrêtés d’interdiction de manifestation ne sont pas toujours mentionnés sur les PV, alors qu’ils doivent l’être.
  • Ces mêmes arrêtés n’ont pas été publiés comme il le faut, soit au recueil des actes administratifs. Ils ne sont donc pas réguliers.
  • Le Conseil d’État, dès le 19/10/23, avait déclaré inconstitutionnelles ces interdictions systématiques de manifestations, au motif qu’elles n’étaient pas caractérisées et portaient atteinte au droit de manifester garanti par la Constitution. Les arrêtés sont donc illégaux.
  • Une des avocates fait remarquer que la France a été plusieurs fois condamnée, notamment par la Cour européenne des droits de l’homme, pour la technique du nassage. Elle ajoute que ce schéma illégal de nasse porte atteinte à la liberté d’expression et à la liberté d’aller et venir.
  • La rue dans laquelle la manifestante du 28/10 est nassée, durant 5h, ne se trouve pas dans le périmètre d’interdiction de l’arrêté. De plus, elle a été verbalisée à 19h41 alors que l’interdiction de manifestation courait jusqu’à 19h seulement.
    Etc.

Mais qu’à cela ne tienne, de toute façon les décisions de la juge sont déjà prises. Ces procès ne sont qu’une vaste mascarade. La juge en effet ne prendra en considération aucune des remarques susnommées et ne prendra même pas la peine de les contrecarrer, mais en vérité elle ne le pourrait pas et n’est là que pour entériner les décisions de Darmanin, Nuñez et consorts.

La manifestante du 28/10 est donc déclarée coupable, elle devra payer son amende de 150 € plus 62 € de frais de procédure. 
Il en sera de même me concernant.
Quant à la troisième prévenue, elle est déclarée coupable mais dispensée d’amende. Pourquoi ? Nous ne le saurons pas…

Un moment amusant à relater, lorsqu’il est question de la nasse, qui pour certain.es dura jusqu’à 6h de temps, sous une pluie continue, la juge demande : savez-vous pourquoi les policiers nassent ? Et de répondre derechef, elle-même, à sa question rhétorique : ’une nasse protège les manifestants !’. De qui ? De quoi ? D’eux-mêmes ? Nous ne le saurons pas non plus. Quoi qu’il en soit, une hilarité franche et spontanée résonne alors dans la salle d’audience, ce qui n’est pas du goût de la juge qui fait remarquer que ce n’est pas du tout le lieu pour rigoler. 

A plusieurs reprises, les avocates diront à la juge (l’invitant par là à ajourner son jugement) : vous voudrez bien considérer que les arrêtés sont illégaux, réfléchir aux atteintes au droit de manifester et à la liberté d’expression, prendre le temps de consulter les arrêtés d’interdiction…, penser en somme tout simplement ! La juge a en effet la possibilité de différer son jugement, soit de le mettre en délibéré, mais tel ne sera évidemment pas le cas car c’est à un dialogue de sourds que nous assistons, le leitmotiv de la juge étant pour les trois prévenues : « la manifestation était interdite, vous étiez là, vous n’auriez pas dû être là ».

Quant aux avocates, elles ne sont là que pour donner l’apparence que les règles de droit sont respectées alors qu’il n’en est rien car nous avons en réalité affaire à un système de censure opératoire et à une poursuite des mécanismes de répression tels qu’ils se déployaient dans les rues courant octobre 2023.

Quelques mots concernant l’officier du ministère public. Ce petit “bonhomme” à la voix quasi inaudible, semble se livrer, à son corps défendant, à une sorte de comique de répétition, il redira en effet en boucle, tout du long, pour chaque prévenue, la même chose : “l’infraction est caractérisée, je demande la condamnation et le paiement de l’amende”. Un hologramme ou un enregistrement préalable auraient aussi bien fait l’affaire. Azimuté, paraissant souffrir d’une sévère baisse de tension, ce pauvre homme n’est que l’ombre de lui-même. Il est vrai que son métier et sa vie n’ont aucun sens. Il m’inspire presque de la pitié.

Ah oui, une chose encore : la semaine précédente, dans le même cadre de procès pour manifestations propalestiniennes interdites, une relaxe a été prononcée pour une manifestante, mais le procureur a fait un pourvoi en cassation pour rétablir l’amende ! Saisir la cour de cassation, qui est la juridiction la plus élevée de l’ordre judiciaire français, pour une amende, en dit bien long sur la détermination du parquet à punir les soutiens à la cause palestinienne, s’il fallait encore en rajouter une couche…

Après l’audience, un camarade me demanda innocemment :
Mais du coup ça marche comment, les juges ils donnent juste leur verdict comme ils veulent, sans se justifier ou qu’a-t-elle trouvé cette juge comme excuse pour maintenir ton l’amende là ?

Oui en effet, camarade, la juge a juste donné son verdict, quasi au p’tit bonheur la chance, sans préambule, de façon outrageusement arbitraire en l’occurrence, en supplétif outrancier des autorités en place dont elle n’est que le rouage bien huilé.

Des jugements très politiques

La juge à laquelle j’ai eu affaire n’a eu de cesse de dire que sa juridiction n’était pas le lieu pour des prises de parole politiques. Elle a ainsi systématiquement empêché les prévenues de commentaires à caractère un tant soit peu politiques qui, en l’occurrence, n’avaient pour but que de préciser dans quelle conjoncture nous avions été amenées à descendre dans la rue. Loin de nous en effet l’idée de vouloir faire une harangue propalestinienne dans un tribunal de police, à quoi bon effet ? autant vouloir expliquer à un poisson comment respirer hors de l’eau… Mais évidemment la surdité abyssale de la juge à toutes les requêtes des avocates et son indéfectible soutien à Darmanin, Nuñez et consorts sont on ne peut plus politiques ! à son esprit défendant peut-être… je m’explique : j’en suis presque à penser que la juge à laquelle j’ai été confrontée pense en effet et en toute bonne foi que la technique de la nasse a pour finalité de protéger les manifestant.es… que d’autres juges, dans les audiences dont nous parlons, croient à leurs affirmations selon lesquelles ils ne remettent pas en cause le droit de manifester alors même qu’ils valident les dispositifs qui en rendent de fait l’exercice impossible : nasses, arrêtés d’interdiction illégaux, verbalisations abusives… Face à de telles déclarations, d’une bêtise abyssale et d’une crasse dégueulasserie, que faire ? Ces personnes sont juste assujetties à un tel degré d’obédience au pouvoir que c’en est absolument désespérant et pour tout dire très effrayant…

A l’heure où nous assistons à une inversion spectaculaire de la réalité, pratique courante des fascismes de toute facture, à l’heure où nous vivons un moment particulièrement orwellien, où les antifascistes sont qualifiés de fascistes, les fascistes de gentils garçons, la gauche plus ou moins radicale de monstres, d’assassins et de terroristes… cette séquence vécue au tribunal, en ce vendredi 13 février 2026, témoigne, à son échelle, du fait que les idées exécrables de la classe dominante suintent parfaitement bien de toutes les franges de la société. La justice est à la solde des pouvoirs en place, quels qu’ils soient, et de la police quoi qu’elle fasse, ce qui n’est certes pas un scoop…

Mais le mouvement pour la Palestine, malgré l’indéfectible soutien de la France à la politique génocidaire d’Israël, doit évidemment se poursuivre, coûte que coûte, et il se poursuivra ! Des citoyens, dans le monde entier, se sont levés contre un régime suprémaciste, raciste, colonialiste, et se lèveront encore et encore. Ce ne sont pas quelques amendes, même des milliers en l’occurrence, qui nous freinerons dans la lutte que nous menons, chacun.e à notre échelle, pour les palestinien.nes, pour la fin du génocide et pour la libération de toute la Palestine.

Nous sommes, à l’heure où j’achève cet article, quelques-un.es à nous pourvoir en cassation, puisque le ministère public le fait, ne nous en privons pas non plus !

Si vous voulez nous soutenir, vous pouvez abonder les caisses de solidarités :

Une militante, membre du collectif Stop Arming Israël France
Photo : Serge D’ignazio

https://lundi.am/La-repression-judiciaire-contre-les-soutiens-a-la-cause-palestinienne-se-porte

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