Le nouveau porte-parole du parti d’extrême droite espagnol Vox affiche un engagement pour le droit au logement. Le trentenaire Carlos Quero est un fin connaisseur de la pensée sociale et veut conquérir les classes populaires. Son profil inquiète.
par Alban Elkaïm
17 février 2026 à 07h00 Temps de lecture : 7 min.

C’est un trentenaire aux cheveux en bataille, qui porte une boucle d’oreille et a des airs de « socialiste », selon un élu de gauche catalan. Début novembre, lors du meeting « Madrid Sud Debout », dans un quartier populaire de la capitale espagnole, il dénonçait les difficultés rencontrées par de plus en plus d’Espagnols pour se loger.
« Comment fonder une famille dans une colocation ou depuis le canapé-lit de ses parents ? Comment jouir d’intimité, d’autonomie, être libre, dans ces conditions ? Bon sang ! Qui va être heureux dans ce modèle de vie qu’ils nous proposent ? », s’y insurgeait l’homme. Mais Carlos Henrández Quero n’est pas de gauche. Depuis fin 2025, il est le nouveau porte-parole du parti d’extrême droite espagnol Vox.
Au niveau national, Vox est crédité actuellement d’environ 16 à 18 % d’intentions de vote dans les sondages. Après sa percée aux élections générales de 2019 (équivalent des législatives françaises), avec 15 % des voix, le parti était redescendu sous les 13 % lors des élections de juillet 2023, et avait recueilli des résultats décevants au niveau des régions la même année.
Aujourd’hui, Vox est à nouveau sur une pente ascendante. Il a obtenu 18 % aux élections régionales d’Aragon, dans le nord-est de l’Espagne, le 8 février, contre 11 % il y a trois ans. En décembre en Estrémadure, une région rurale de l’Ouest, Vox avait attiré 17 % des voix, le double qu’en 2023.
Assaut sur les classes populaires
Pendant longtemps, Vox peinait à séduire les classes populaires. « Vox cherche aujourd’hui à attirer plus de voix et c’est auprès des classes populaires qu’il peut les trouver, pointe le chercheur Steven Forti, professeur à l’université autonome de Barcelone, spécialiste de l’extrême droite. Carlos Quero est la figure la plus visible d’une stratégie de conquête de ce public dans les grandes villes et les périphéries. »
Le jeune député promu au poste de porte-parole était jusqu’alors inconnu. Piercings discrets à l’oreille gauche, légère barbe mal taillée, boucles revêches, attitude décontractée… « Il ne dégage pas ce parfum de classe sociale ultra-privilégiée des autres hauts cadres de Vox », résume Guillermo Fernández, professeur de sciences politiques à l’université Carlos III de Madrid, expert de l’extrême droite.
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Carlos Quero semble capter les inquiétudes sociales avec une aisance rare dans sa famille politique. Pour les mêler aux plus pures obsessions de l’extrême droite. « Je m’emploie à canaliser les préoccupations des jeunes dans les quartiers populaires*. Je suis issu d’un quartier, et j’accorde une importance clé à la sécurité matérielle et à l’identité culturelle des gens normaux, ceux qui n’ont pas hérité des meilleures cartes dans la vie. Vox me semble la plateforme adéquate pour travailler à ce qu’ils vivent mieux à nouveau », expliquait le député de Vox dans le média conservateur et polémique The Objective, le 10 février.

« Vox a un problème avec l’électorat populaire. Les gens ne s’identifient ni au discours, ni à l’esthétique ni à la rhétorique de ce parti dont les cadres ont un style élitiste et bourgeois », analyse Gabriel Arrué, 26 ans, député socialiste de Biscaye, une province du nord de l’Espagne. Carlos Quero va-t-il faire sauter cette digue qui tenait encore en Espagne ?
Un ancien chercheur proche de milieux de gauche
L’homme a grandi dans la capitale espagnole dans un quartier résidentiel socialement mixte où vit une importante communauté latino-américaine (Cuatro Caminos). « Il vient d’une famille de classe moyenne aisée. Il n’est pas issu de la classe ouvrière », observe Guillermo Fernández. Carlos Quero a ensuite fait des études supérieures à l’université Complutense de Madrid, où est né le parti de gauche Podemos. « Il a passé un doctorat d’histoire à l’université publique, où il s’est formé dans un environnement de gauche », complète le chercheur.
Après une licence, le porte-parole de Vox a intégré un groupe de recherche intitulé « espace, société et culture à l’ère contemporaine » de la faculté d’histoire, où il a réalisé un doctorat entre 2016 et 2019. Il gravite alors au sein d’un cercle des chercheurs qui s’intéressent à l’histoire des mouvements sociaux. Dans ce milieu, la majorité des gens est plutôt de gauche. Lui même fait sa thèse sur la « culture politique et le conflit dans les banlieues de Madrid de 1880 à 1930 ». Il a aussi écrit des textes sur la « mobilisation des quartiers pour les transports à Madrid dans le premier tiers du 20e siècle » ou encore les « banlieues rebelles lors de la grève de 1917 à Madrid ».
« Durant les années d’essor de Podemos dans le sillage du mouvement des Indignés, en 2014-2016, beaucoup de jeunes s’intéressent à la politique. Ils sont mobilisés contre l’austérité, en défense de la santé et de l’éducation publique. Quero évoluait dans ce milieu-là », souligne une personne qui a croisé son chemin lors de son étape universitaire.
Dès son élection au Parlement espagnol, en 2023, le jeune député d’extrême droite est devenu porte-parole de Vox sur les questions de logement. « Les quartiers Sud de Madrid savent ce que c’est de lutter. Vous savez ce que c’est de peiner à boucler les fins de mois, à acheter une maison ou payer un loyer, à trouver un travail mais surtout à le garder… Ces quartiers populaires, essence de l’Espagne, sont asphyxiés par la spéculation, dégradés, abandonnés et acculés par l’immigration massive », clamait Carlos Quero lors du meeting qui l’a mis sur orbite, en novembre, à Madrid.
« Aucune proposition concrète »
Derrière la défense du droit au logement se cache une attaque contre les immigrés. « La priorité est de récupérer “les quartiers”, dont il projette une image utopique d’une époque où tout allait bien, où les gens avaient du travail et une maison, décrypte le jeune élu socialiste Gabriel Arrué. C’est un focus très émotionnel, mais puissant car nombre de gens votent guidés avant tout par l’émotion. » Il ne faut pourtant pas se laisser avoir, ajoute le député de gauche : « En réalité, ce que Vox cherche à diffuser, c’est un idéal raciste et antidémocratique qui revendique le fait que le franquisme, c’était mieux. »
Selon le chercheur Steven Forti, l’intérêt affiché du porte-parole de Vox pour l’accès aux logement tient du pur électoralisme. « Ils n’ont aucune proposition concrète. Ils ne critiquent pas le modèle néolibéral, ils utilisent juste cette rhétorique en espérant qu’une partie de la classe populaire l’achète », dénonce-t-il. Vox s’oppose systématiquement aux politiques qui bénéficient aux revenus modestes, comme la hausse du salaire minimum, qui a augmenté de plus de moitié en Espagne depuis 2018.
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Vox maintient finalement « une stratégie classique d’extrême droite, celle de gommer l’idée de lutte des classes pour désactiver le conflit social réel et canaliser la frustration en désignant des ennemis symboliques », précise Anna López Ortega, docteure en sciences politiques à l’université de Valence, spécialiste de l’extrême droite.
Liens avec l’école de Marion Maréchal
Carlos Quero campe aussi un grand mythe de droite radicale : le converti, venu d’un milieu socio-culturel dominé par la gauche qui, mu par ses préoccupations sociales, fait le chemin jusqu’à l’extrême droite. C’est l’histoire qu’il raconte implicitement en mettant en avant son parcours : le milieu de la recherche, le mouvement des Indignés, les amitiés sincères qu’il y a nouées. Il était l’un des leurs.
Mais, en 2020, il s’inscrit à un cours de l’Issep Madrid, l’antenne espagnole de l’école de sciences politiques fondée par Marion Maréchal à Lyon, l’Institut de sciences sociales, économiques et politiques. Le site madrilène est très proche de Vox. Plusieurs hauts cadres y travaillent. Certains ont participé à sa fondation, comme Kiko Méndez Monasterio et Gabriel Ariza, deux très proches conseillers du président de Vox, Santiago Abascal. D’autres y donnent des cours, comme le député européen Vox Jorge Buxadé, ou Carlos Quero lui-même aujourd’hui.
« Profil rouge-brun »
En parlant de l’antenne madrilène de l’Issep, Carlos Quero vante d’ailleurs dans un vidéo promotionnelle le fait qu’il « y rencontre beaucoup de monde, professeurs, élèves. » Puis, il ajoute à propos de Vox : « À un moment, ils m’appellent car ils estiment que je peux être intéressant comme conseiller en communication et stratégie politique au Parlement. En 2023, on m’a demandé d’être candidat. » La rupture est alors brutale avec le monde universitaire.
Quand il était encore jeune chercheur, « cette trajectoire, personne ne la voyait venir », raconte la source anonyme citée plus haut. « Quero a occulté sa sympathie » pour l’extrême droite « pour progresser académiquement avec des professeurs proches de partis de gauche », accuse Diario Socialista, journal du parti basque el Movimiento Socialista, qui a consulté des sources anonymes de l’université Complutense.
« Ce profil rouge-brun peut attirer des gens qui viennent de la gauche ou de la classe ouvrière idéologiquement non conservatrice », alerte Steven Forti. « Il est impératif de vous démasquer, monsieur Quero, car vous jouez à vous vêtir d’une peau de brebis, mais vous restez un loup », lançait le socialiste Gabriel Arrué, fin novembre au Parlement espagnol, à celui qui faisait alors le buzz dans une presse qui considère ce nouveau profil avec un mélange d’inquiétude et de fascination.
* Le terme « quartier populaire » ou « quartier » en Espagne ne désigne pas un quartier pauvre ou difficile. Il indique simplement que c’est une zone où vivent des personnes de classe populaire.

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